{"id":650,"date":"2011-10-31T14:00:28","date_gmt":"2011-10-31T13:00:28","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=650"},"modified":"2013-01-21T08:44:55","modified_gmt":"2013-01-21T07:44:55","slug":"claro-lintraduisible-mythe-ou-realite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/","title":{"rendered":"Claro | L&rsquo;intraduisible : mythe ou r\u00e9alit\u00e9"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/claro.jpg\" rel=\"lightbox[650]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/claro.jpg\" alt=\"\" title=\"claro\" width=\"120\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-652\" \/><\/a>On ne pr\u00e9sente plus Claro : auteur d&rsquo;une dizaine de romans (parmi lesquels <em>Chair \u00e9lectrique<\/em>, <em>Madman Bovary<\/em> ou <em>CosmoZ<\/em>) et d&rsquo;essais (<em>Le clavier cannibale<\/em>, <em>Plonger les mains dans l&rsquo;acide<\/em>).<\/p>\n<p>Il est \u00e9galement fieff\u00e9 traducteur, et pas de n&rsquo;importe qui : William T. Vollmann, Thomas Pynchon, Salman Rushdie, John Barth, Mark Z. Danielewski, James Flint, William H. Gass et Hubert Selby Jr. <\/p>\n<p>Pas plus Pynchon que n&rsquo;importe qui, il est R\u00e9sident du blog <a href=\"http:\/\/towardgrace.blogspot.com\/\" target=\"_blank\"><em>Le clavier cannibale<\/em><\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Approche 1<\/h3>\n<p>La notion d\u2019intraduisible a ceci de fascinant qu\u2019elle semble intrins\u00e8que \u00e0 celle de langue, \u00e0 la fois limite et secret, illusion et ennemi. Aux yeux du traducteur, elle est un soleil noir qu\u2019il ne saurait crever, \u00e0 l\u2019instar d\u2019une baudruche, sans s\u2019\u00e9clabousser aussit\u00f4t des br\u00fblantes paillettes du doute. Parce que la langue est communication, et ce pour des raisons \u00e9conomiques si \u00e9videntes que nous n\u2019entendons bien souvent qu\u2019un bruit de fond, blanc, il semble aller de soi que traduire n\u2019est que seconder un type de transaction d\u2019o\u00f9 d\u00e9coulent tous les autres. Parler, \u00e9crire, c\u2019est \u00e9tablir les termes possibles ou discutables d\u2019un commerce, quel que soit le gain. Mais le traducteur, aussi dou\u00e9 soit-il, op\u00e8re d\u2019embl\u00e9e, ou en tout cas apr\u00e8s d\u00e9chiffrement, un travail de destruction. Il casse sa mati\u00e8re premi\u00e8re, en fracture toutes les entr\u00e9es, tord les cl\u00e9s \u00e0 chaque tentative renouvel\u00e9e, et doit forger  alors de nouvelles serrures, en vue de portes diff\u00e9rentes, menant assur\u00e9ment dans des pi\u00e8ces \u00e0 la d\u00e9coration quelque peu chamboul\u00e9e \u2013 et ici la m\u00e9taphore n\u2019est qu\u2019une illustration de ce qu\u2019est la traduction : un tour de passe-passe, un bonneteau d\u2019\u00e9quivalences impos\u00e9es au r\u00e9cepteur\/lecteur.<\/p>\n<p>Parce que chaque langue est unique, c\u2019est-\u00e0-dire, opaque, comme prot\u00e9g\u00e9e par un code secret qui la rend inintelligible \u00e0 qui n\u2019a pas ma\u00eetris\u00e9 ses conditions d\u2019acc\u00e8s, elle r\u00e9siste, par principe, au processus de traduction. Elle ne saurait donc \u00eatre \u00ab translat\u00e9e \u00bb qu\u2019au prix d\u2019une d\u00e9sagr\u00e9gation totale, irr\u00e9m\u00e9diable, aid\u00e9e certes en des cas particuliers par les ponts qu\u2019entretiennent certaines langues du fait de leurs origines communes, m\u00eame si les racines collectives d\u2019o\u00f9 elles \u00e9mergent sont souvent causes d\u2019erreurs, et ne font que renforcer ce moment myst\u00e9rieux o\u00f9 notre langue fourche, \u00e0 force d\u2019\u00eatre na\u00efvement bifide.<\/p>\n<p>Devant Babel, le traducteur endosse dans un premier temps le costume de Shiva, destructeur des mondes. Cet acte d\u2019annihilation vise certes un objet pr\u00e9cis \u2013 le texte \u2013 mais il n\u2019est pas dit que sa virulence ne se retourne pas non plus contre celui qui en assume la responsabilit\u00e9. En effet, la n\u00e9gation de l\u2019original a pour effet de cr\u00e9er comme une tache noire, une tache aveugle dans le paysage langagier o\u00f9 \u00e9volue le traducteur. Ce qu\u2019il efface s\u2019efface \u00e9galement peu \u00e0 peu de sa m\u00e9moire ; il scie la branche qu\u2019il chevauche ; il tue l\u2019objet aim\u00e9. Heureusement, c\u2019est l\u00e0 une pirouette \u00e0 laquelle, en tant qu\u2019\u00eatre humain, il est parfois rou\u00e9.<\/p>\n<p>Le r\u00e9flexe, alors, consiste \u00e0 dissimuler le forfait. L\u2019\u00e9normit\u00e9 du crime ne doit pas oblit\u00e9rer l\u2019objectif recherch\u00e9 : que se l\u00e8ve une deuxi\u00e8me fois le soleil. (Shiva, c\u00e9cit\u00e9, soleil qui se l\u00e8ve deux fois : oui, nous sommes bien ici sur le site du Projet Manhattan, quand Oppenheimer comprit ce qu\u2019il avait d\u00e9clench\u00e9 en voulant traduire la guerre en paix au moyen d\u2019une explosion nucl\u00e9aire dans le d\u00e9sert du Nouveau-Mexique \u2013 or la traduction est fission, br\u00fblure, magie.)<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi le traducteur, afin que ne s\u2019\u00e9bruite pas le secret de l\u2019intraduisible, doit endosser tr\u00e8s rapidement et tr\u00e8s naturellement le visage gracieux de l\u2019Escroc, du faussaire. On compare souvent le traducteur, plut\u00f4t, \u00e0 un tra\u00eetre. Soit. Mais encore faudrait-il d\u00e9terminer en ce cas l\u2019enjeu de cette trahison. Que trahit-il ? Pourquoi ? Pour qui ? Le terme de \u00ab faussaire \u00bb me para\u00eet plus appropri\u00e9, car il permet d\u2019inclure la complicit\u00e9 des divers acteurs qui \u00e9voluent dans la sph\u00e8re \u00e9ditoriale. Avec l\u2019assentiment de ses patrons, le traducteur fabrique un faux qui sera commercialis\u00e9 et qu\u2019on fera passer pour l\u2019original, ou tout comme. Traduire est impossible ? Eh bien forgeons ! Car le faussaire-traducteur ressemble \u00e0 ces faussaires qui, en peinture, plut\u00f4t que de copier \u00e0 l\u2019identique tel Titien ou Rembrandt, pr\u00e9f\u00e8re travailler dans le style de Titien ou Rembrandt, et continuer ainsi l\u2019\u0153uvre, la prolongeant au-del\u00e0 des \u00e2ges. Le respect est \u00e0 l\u2019aune du talent, souvent, et la motivation financi\u00e8re ne suffit pas \u00e0 expliquer l\u2019absolue beaut\u00e9 des \u0153uvres ainsi con\u00e7ues.<\/p>\n<p>On peut aussi consid\u00e9rer ce tour de passe-passe consistant \u00e0 duper l\u2019\u0153il et faire mentir la notion d\u2019intraduisible comme une entreprise d\u2019adaptation. Le traducteur, dira-t-on alors, \u00ab adapte \u00bb, au prix d\u2019une technique qui n\u2019est peut-\u00eatre pas si diff\u00e9rente de celle du sc\u00e9nariste qui r\u00e9duit en taille et fracture en images un texte pour l\u2019aider \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 cette page surdimensionn\u00e9e qu\u2019est l\u2019\u00e9cran de cin\u00e9ma. Ce parall\u00e8le appelle bien s\u00fbr une investigation qui n\u2019est pas possible ici.<\/p>\n<p>Mais quelle que soit l\u2019habit dont se pare le traducteur \u2013 destructeur, faussaire, adaptateur \u2013 il n\u2019en demeure pas moins que s\u2019il op\u00e8re ainsi, c\u2019est parce qu\u2019il doit, moyennant destruction de l\u2019original, faire un choix drastique, \u00e0 savoir, si l\u2019on en croit la doxa, garder le sens au prix du son. Bref, faire passer le message sans tenter de rendre la musique par d\u00e9finition induplicable de la partition.<\/p>\n<p>On peut, bien \u00e9videmment, d\u00e9caler la probl\u00e9matique et arguer du fait que ce n\u2019est pas le texte en soi qui est intraduisible, mais son environnement, ses conditions de production, autrement dit la chaleur qu\u2019il d\u00e9gage d\u00e8s lors que la lecture lui permet d\u2019entamer le long et complexe processus de d\u00e9flagration s\u00e9mantique et sonore. Ce qu\u2019on nomme assez grossi\u00e8rement le contexte, mais qui bien s\u00fbr est plus vaste, plus diffus et moins sujet \u00e0 cat\u00e9gorisation.<\/p>\n<p>On doit, en cons\u00e9quence, pr\u00e9sumer une \u00ab comp\u00e9tence \u00bb du lecteur, un ensemble de coordonn\u00e9es permettant de d\u00e9finir la \u00ab courbe \u00bb de sa lecture. On voit tout de suite quel genre de probl\u00e9matique d\u00e9coule de cette hypoth\u00e8se. Tenter d\u2019\u00e9tablir un portrait scientifique du lecteur c\u2019est supposer de l\u2019existence de celui-ci. Or toute litt\u00e9rature qui se respecte (c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019invente et non se d\u00e9calque) n\u2019a-t-elle pas pour but de cr\u00e9er le lecteur ? L\u2019enjeu de toute entreprise d\u2019\u00e9criture n\u2019est-elle pas, justement, au final, cette fabrique du lecteur&nbsp;? Proust disait que tous les grands livres sont \u00e9crits dans une esp\u00e8ce de langue \u00e9trang\u00e8re, et le fait est que quand on lit pour la premi\u00e8re fois Proust, on commence par apprendre le \u00ab proust \u00bb, cette langue \u00e9trang\u00e8re nich\u00e9e dans les anfractuosit\u00e9s de la langue m\u00e8re, \u00e0 la fois parasite, virus et organisme \u00e0 part enti\u00e8re. Le travail du traducteur, du coup, serait proche de celui du chimiste. D\u00e9composition, recombination, afin que d\u00e9cantent et se fixent les m\u00eames valeurs actives et r\u00e9actives.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Interm\u00e8de 1<\/h3>\n<p>Dans son livre intitul\u00e9 <em>Qu\u2019est-ce que traduire ?<\/em>, Marc de Launay se penche, dans le cadre d\u2019une r\u00e9flexion sur la notion d\u2019intraduisible, sur le cas d\u2019un vers c\u00e9l\u00e8bre de Mallarm\u00e9, et postule la chose suivante : \u00ab Il n\u2019y a aucune chance que puisse se retrouver dans aucune autre langue la \u2018r\u00e9ussite\u2019 d\u2019un vers de Mallarm\u00e9 comme \u2018aboli bibelot d\u2019inanit\u00e9 sonore\u2019<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-1' id='fnref-650-1' onclick='return fdfootnote_show(650)'>1<\/a><\/sup>. \u00bb Plut\u00f4t que de trop nous appesantir sur l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019un terme comme \u2018chance\u2019 (mais il y aurait beaucoup \u00e0 dire l\u00e0-dessus\u2026), d\u00e9calons \u00e0 notre tour l\u2019optique mise en place par Marc de Launay, et citons le quatrain dans lequel ce vers \u00ab r\u00e9fractaire \u00bb est prisonnier :<\/p>\n<blockquote><p>Sur les cr\u00e9dences, au salon vide : nul ptyx,<br \/>\n\tAboli bibelot d\u2019inanit\u00e9 sonore,<br \/>\n(Car le Ma\u00eetre est all\u00e9 puiser des pleurs au Styx<br \/>\n\tAvec ce seul objet dont le N\u00e9ant s\u2019honore.)\n<\/p><\/blockquote>\n<p>De Launay cite ce passage de la correspondance de Mallarm\u00e9 o\u00f9 le po\u00e8te fait cet aveu \u00e9tonnant au sujet du mot \u00ab ptyx \u00bb : \u00ab On m\u2019assure qu\u2019il n\u2019existe dans aucune autre langue, ce que je pr\u00e9f\u00e9rerais de beaucoup \u00e0 fin de me donner le charme de le cr\u00e9er par la magie de la rime. \u00bb (<em>op.cit<\/em>)<\/p>\n<p>Ne pourrait-on pas nommer \u00ab ptyx \u00bb non pas une unit\u00e9 lexicale irr\u00e9ductible par le sens et le son, mais un ensemble plus vaste, un \u00e9nonc\u00e9\/matrice, tout aussi r\u00e9sistant ? En ce cas, la traduction viserait quelque chose de l\u2019ordre de la \u00ab magie \u00bb mallarm\u00e9enne, elle se chercherait un \u00ab charme \u00bb capable de chasser ce sympt\u00f4me du ptyx qui l\u2019emp\u00eache de faire \u00ab rimer \u00bb les langues entre elles. Traduire pourrait \u00eatre alors cette op\u00e9ration myst\u00e9rieuse consistant \u00e0 penser le ph\u00e9nom\u00e8ne chimique de la rime \u00e0 un niveau diff\u00e9rent, \u00e0 un degr\u00e9 sup\u00e9rieur o\u00f9 sens et son seraient conserv\u00e9es dans leur puret\u00e9 transcendantale, et ce dans une m\u00eame impulsion. La nouvelle figure du traducteur serait, pourquoi pas, celle de l\u2019alchimiste.<br \/>\n<br ><\/p>\n<h3>Approche 1 (suite)<\/h3>\n<p>Il convient ici de rappeler une autre dimension de l\u2019intraduisible. Ce que la traduction ne peut rendre, apparemment, c\u2019est la dimension historique de la langue (son affranchissement du latin, pour le fran\u00e7ais ; le brassage vernaculaire pour l\u2019am\u00e9ricain ; etc.).<\/p>\n<p>Citons une fois de plus Marc de Launay : \u00ab Puisque cette dynamique est en quelque sorte l\u2019identit\u00e9 active de chaque langue, la rupture introduite appara\u00eet insupportable<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-2' id='fnref-650-2' onclick='return fdfootnote_show(650)'>2<\/a><\/sup>. \u00bb On notera, sans s\u2019attarder dessus, la force du mot choisi par l\u2019auteur : insupportable. Ce qui ici est mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, fait probl\u00e8me, n\u2019est pas la r\u00e9sistance du texte, mais du traducteur.<\/p>\n<p>L\u2019intraduisible, c\u2019est donc peut-\u00eatre, aussi, quand l\u2019acte de traduire renonce \u00e0 trouver une \u00e9quivalence \u00e9conomiquement \u00ab valable \u00bb pour pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019explication. C\u2019est la fameuse d\u00e9rive ex\u00e9g\u00e9tique, la path\u00e9tique note en bas de page. Constat d\u2019\u00e9chec ? Echec de qui ? Du traducteur prisonnier de la tentation de l\u2019irr\u00e9ductible ? Du lecteur suppos\u00e9 incomp\u00e9tent, en cours d\u2019\u00e9ducation ? Cette impasse a donn\u00e9 naissance, comme rem\u00e8de, \u00e0 cette chose aga\u00e7ante qu\u2019on nomme \u00ab la trouvaille \u00bb dans le jargon pourtant quasi inexistant des traducteurs. La trouvaille comme parade \u00e0 l\u2019intraduisible. Autrement dit, la r\u00e9solution d\u2019un \u00e9l\u00e9ment d\u2019une \u00e9quation, avec en g\u00e9n\u00e9ral un certain brio. Mais il ne s\u2019agit en aucun cas de la re-mod\u00e9lisation de ladite \u00e9quation. La trouvaille est statique, elle indique que le processus traductant est interrompu, qu\u2019au flux a succ\u00e9d\u00e9 le temps de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9. Elle signifie que le traducteur est devenu, cette fois-ci, un bricoleur. Comme s\u2019il r\u00e9parait, retapait quelque chose.<\/p>\n<hr \/>\n<h3>Approche 2<\/h3>\n<p>Partons plut\u00f4t de l\u2019hypoth\u00e8se inverse, \u00e0 savoir : rien n\u2019est intraduisible. Autrement dit : l\u2019intraduisible est, par essence, impossible. En cons\u00e9quence, il nous faudrait, il nous faut \u00e9tablir une hi\u00e9rarchie des r\u00e9sistances, un tableau des n\u0153uds r\u00e9fractaires, une topologie des risques majeurs. On \u00e9vitera soigneusement le terme de \u00ab difficult\u00e9s \u00bb, qui renvoie \u00e0 une pure probl\u00e9matique de la ma\u00eetrise et de la comp\u00e9tence, pour lui pr\u00e9f\u00e9rer celui d\u2019intensit\u00e9s.<\/p>\n<p>Je citerai ici le commentaire que fait George Steiner dans son livre <em>Apr\u00e8s Babel<\/em>, \u00e0 propos des textes-limites, et en particulier \u00e0 propos d\u2019un po\u00e8me d\u2019Isidore Isou. Steiner dit ceci : \u00ab On en retire une sensation inqui\u00e9tante d\u2019\u00e9v\u00e9nements et de s\u00e9ismes potentiels affleurant la surface visible<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-3' id='fnref-650-3' onclick='return fdfootnote_show(650)'>3<\/a><\/sup>. \u00bb<\/p>\n<p>Les termes fulgurants, ici, sont bien entendu \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb et \u00ab s\u00e9isme \u00bb. A eux seuls, ils nous indiquent non seulement quel enjeu surgit mais quel acteur v\u00e9ritable se profile sous cette impression de catastrophe : le corps, comme territoire\/histoire. Une explosion a lieu sous la surface, et nous avons devoir d\u2019en \u00e9prouver les tr\u00e9mulations, aussi imperceptibles soient-elles.<\/p>\n<p>Pour Steiner, toujours, l\u2019intraduisible aurait trouv\u00e9 son \u00e9pitom\u00e9 dans le <em>Finnegans Wake<\/em> de Joyce. \u00ab La dynamique de l\u2019imp\u00e9n\u00e9trable est r\u00e9solument nouvelle. Le po\u00e8me p\u00e8se de tout son poids aux fronti\u00e8res de la langue<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-4' id='fnref-650-4' onclick='return fdfootnote_show(650)'>4<\/a><\/sup>. \u00bb Ici, les termes \u00ab imp\u00e9n\u00e9trable \u00bb et \u00ab fronti\u00e8re \u00bb semble pointer vers une autre dimension. A peine a-t-on eu le sentiment de toucher \u00e0 quelque chose de dangereux (le risque naissant de toute exp\u00e9rience des limites), que Steiner nous oblige \u00e0 \u00e9valuer une autre d\u00e9rive, situ\u00e9 au-del\u00e0 de l\u2019herm\u00e9tisme.<\/p>\n<p>L\u2019herm\u00e9tisme, qui suppose un double mouvement de codification et d\u2019initiation, demeure dans la sph\u00e8re de la comp\u00e9tence. Tandis que ce que Steiner semble d\u00e9signer serait de l\u2019ordre de la \u00ab transgression \u00bb. On peut supposer que ce chemin m\u00e8ne derri\u00e8re le silence, comme on dit derri\u00e8re le miroir, et qu\u2019il s\u2019agirait, \u00e0 l\u2019instar de Becket, d\u2019apprendre \u00e0 traduire, aussi, le silence. Mais l\u00e0 aussi, cette voie nous entra\u00eenerait trop loin.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Interm\u00e8de 2<\/h3>\n<p>On peut dire que, historiquement, traduire oscille entre deux aventures : le compromis et l\u2019imitation.<\/p>\n<p>Le compromis tient le texte pour un lieu polic\u00e9 et y r\u00e9pond par une approche raisonnable.  Le traducteur reste copiste. Citons ici Dryden, qui a cette phrase \u00e9trange et magnifique pour d\u00e9finir ce travail de patiente compromission : \u00ab C\u2019est comme si l\u2019on dansait sur une corde les pieds entrav\u00e9s : on peut \u00e9viter la chute \u00e0 force de pr\u00e9cautions ; mais il ne faut pas s\u2019attendre \u00e0 des mouvements gracieux : et quand tout est dit, ce n\u2019est que stupide gageure ; personne de sens\u00e9 n\u2019irait courir un danger pour la gloire de s\u2019en tirer sans se rompre le cou<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-5' id='fnref-650-5' onclick='return fdfootnote_show(650)'>5<\/a><\/sup>. \u00bb Je laisse \u00e0 chacun le soin de m\u00e9diter cette phrase. <\/p>\n<p>Avec l\u2019imitation (qui n\u2019est en ce sens pas la servile copie mais au contraire l\u2019\u00e9cart sauvage), on court le risque de voir l\u2019exc\u00e8s de \u00ab d\u00e9marquage \u00bb mettre surtout en valeur la virtuosit\u00e9 du traducteur, faisant du coup de ce dernier un \u00ab singe savant \u00bb.<br \/>\nIl s\u2019agirait donc de r\u00e9aliser une troisi\u00e8me voie, interm\u00e9diaire si l\u2019on veut, entre la servilit\u00e9 et la cabriole, entre la m\u00e9taphrase et la paraphrase. Mais l\u2019op\u00e9ration en question est-elle purement technique ?<\/p>\n<p>Steiner : \u00ab MacKenna, le traducteur anglais de Plotin, dit qu\u2019il y a dans cet art un  immense anneau d\u2019obscurit\u00e9, une zone de \u2018miracle<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/claro-lintraduisible-mythe-ou-realite\/#fn-650-6' id='fnref-650-6' onclick='return fdfootnote_show(650)'>6<\/a><\/sup>\u2019. \u00bb Il parle m\u00eame de m\u00e9tempsycose.<br \/>\nQu\u2019est-ce que ce miracle ? En quoi n\u2019a-t-il rien \u00e0 voir avec la mesquine trouvaille ? L\u00e0 encore, je laisse ces questions ouvertes, car s\u2019y engouffrer donnerait lieu \u00e0 un autre texte, soumis \u00e0 d\u2019autres enjeux.<\/p>\n<p>Notons simplement qu\u2019on court l\u00e0 le risque d\u2019une mystique de la traduction, indissociable d\u2019un retour au fantasme de l\u2019inspiration.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Approche 3<\/h3>\n<p>Il faut pourtant bien aborder, de front ou de biais, peu importe, ce qui semble r\u00e9sister \u00e0 la traduction.<\/p>\n<p>Partons d\u2019un fait incontestable : toute traduction est avant tout un processus de mise en d\u00e9s\u00e9quilibre, avant de devenir exercice de destruction invers\u00e9e. La traduction fait \u00ab b\u00e9gayer \u00bb dans sa propre langue. Et l\u00e0, plut\u00f4t que de gloser sur ce b\u00e9gaiement, je renverrai \u00e0 la po\u00e9sie de G\u00e9rashim Luca, par exemple, ou, plus sp\u00e9cifiquement, aux travaux de Gilles Deleuze.<\/p>\n<p>Il s\u2019agirait donc de passer par un devenir-\u00e9crivain, et comprendre que l\u2019\u00e9criture (et donc la traduction) est un <em>risque tendu au corps<\/em>.<\/p>\n<p>On le sait, Artaud a traduit <em>Le Moine<\/em> de Lewis avec une \u00ab libert\u00e9 \u00bb qui m\u00e9riterait une analyse syst\u00e9matique. L\u2019auteur s\u2019est expliqu\u00e9 dans sa correspondance sur son travail : \u00ab J\u2019ai racont\u00e9 <em>Le Moine<\/em> comme de m\u00e9moire et \u00e0 ma fa\u00e7on. [\u2026] La pr\u00e9sente \u00e9dition n\u2019est ni une traduction ni une adaptation \u2013 avec toutes les sales privaut\u00e9s que ce mot suppose avec un texte \u2013 mais une sorte de \u2018copie\u2019 en fran\u00e7ais du texte anglais original . \u00bb<\/p>\n<p>On le sent bien, cette \u00ab copie \u00bb dont nous parle Artaud est \u00e0 prendre dans un sens, une perception, tr\u00e8s diff\u00e9rente de la notion habituelle. Son sens nous reste encore myst\u00e9rieux, aussi s\u2019aidera-t-on d\u2019une autre notion, emprunt\u00e9e celle-ci \u00e0 Chateaubriand, \u00e0 savoir celle de vitre, quand il dit qu\u2019il a traduit <em>Le Paradis perdu<\/em> de Milton \u00ab \u00e0 la vitre \u00bb.<\/p>\n<p>Enfin, disons qu\u2019on ne saurait en aucune mani\u00e8re faire ressortir de l\u2019intraduisible des probl\u00e8mes particuliers tels que les contraintes formelles (P\u00e9rec, Danielewski, Joyce\u2026), l\u2019allit\u00e9ration \u00e0 outrance et outre-sens (William Gass\u2026), l\u2019historicit\u00e9 de la langue (<em>Le Courtier en tabac<\/em>, de Barth\u2026), la complexit\u00e9 syntaxique (Pynchon\u2026). Je donne ces exemples pour avoir travaill\u00e9 dessus. Ce sont tous des probl\u00e8mes particuliers qui appellent des r\u00e9solutions particuli\u00e8res, globalement techniques, m\u00eame s\u2019il est \u00e9vident qu\u2019ils mettent \u00e0 rude \u00e9preuve le devenir-\u00e9crivain dont j\u2019ai parl\u00e9.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Ouverture<\/h3>\n<p>L\u2019intraduisible est sans doute le meilleur ennemi du traducteur, son double trembl\u00e9, sa ligne de fuite. En revanche, on pourrait imaginer une autre sorte de traduction, autrement plus pugnace, et destin\u00e9 \u00e0 contrer l\u2019entreprise de n\u00e9gation de la langue \u00e0 laquelle se livre l\u2019\u00e9dition globale, qui consid\u00e8re de plus en plus la traduction comme l\u2019instrument d\u2019une plus vaste op\u00e9ration d\u2019import-export, de marketing aveugle.<br \/>\nTraduire pourrait \u00eatre alors, en se r\u00e9inventant, une forme de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019obsc\u00e8ne \u00ab customisation \u00bb qui se met en place un peu partout. Les traducteurs sont-ils dispos\u00e9s \u00e0 franchir un jour le pas et envisager un \u00ab r\u00e9armement \u00bb in\u00e9dit ?<\/p>\n<p>Pour l\u2019instant, malheureusement, la plupart en sont encore \u00e0 traquer l\u2019intraduisible dans les contrats d\u2019\u00e9dition. La gu\u00e9rilla n\u2019est pas pour demain.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne pr\u00e9sente plus Claro : auteur d&rsquo;une dizaine de romans (parmi lesquels Chair \u00e9lectrique, Madman Bovary ou CosmoZ) et d&rsquo;essais (Le clavier cannibale, Plonger les mains dans l&rsquo;acide). Il est \u00e9galement fieff\u00e9 traducteur, et pas de n&rsquo;importe qui : William T. Vollmann, Thomas Pynchon, Salman Rushdie, John Barth, Mark Z. 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