{"id":6128,"date":"2026-02-25T00:00:37","date_gmt":"2026-02-24T23:00:37","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=6128"},"modified":"2026-04-27T17:31:12","modified_gmt":"2026-04-27T16:31:12","slug":"le-profil-de-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/le-profil-de-la-mort\/","title":{"rendered":"Le profil de la mort | HPJ"},"content":{"rendered":"<p>Quand je revois ton visage de morte, j\u2019ai le d\u00e9sir de l\u2019embrasser, je ferme les yeux pour mieux le regarder, tu me souris, tes l\u00e8vres ont murmur\u00e9 un mot que je n\u2019ai pas compris, et pourtant le son de ce mot fait durer ta pr\u00e9sence. Le temps est suspendu, le temps vient de s\u2019enfuir, un silence, et de nouveau ton visage, et cette envie de te faire un baiser, un vrai baiser d\u2019amour, je ne r\u00e9ussirai pas \u00e0 le faire, l\u2019image nous s\u00e9pare, l\u2019image me renvoie en pleine figure toute sa violence, je ne peux t\u2019embrasser qu\u2019\u00e0 distance, toute petite, mais il me faut la respecter pour sentir tes l\u00e8vres. Je n\u2019ai aucune autre image de toi, je te vois vraiment morte, comme une gisante, avec cette beaut\u00e9 qu\u2019offre l\u2019immuabilit\u00e9. J\u2019ai beau m\u2019\u00e9vertuer \u00e0 ouvrir ton \u0153il, il continue \u00e0 regarder ailleurs, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame. Tu ne peux pas savoir combien tu me manques, combien je ne parviens pas \u00e0 vivre sans toi, tout ce que je pouvais te dire donnait du sens \u00e0 ma vie, l\u2019entretenait et je me retrouve face \u00e0 cette horreur de me donner du sens \u00e0 moi-m\u00eame sans toi. Bien que tu aies souffert de mes infid\u00e9lit\u00e9s, comme toute femme dont l\u2019amour est bafou\u00e9, j\u2019ai la certitude, l\u00e0, avant de mourir, que tu m\u2019as donn\u00e9 pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, l\u2019amour de la vie. Toi, seule. Toi, seulement.<\/p>\n<p>Les temps de la vie se succ\u00e8dent au rythme d\u2019une figuration que la m\u00e9moire s\u2019invente. Et j\u2019attends en vain que la transition des oublis fasse surgir ce dont je ne me souvenais plus. Je reste l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toi, je sais que je peux t\u2019effleurer \u00e0 tout moment, ta respiration qui t\u2019a quitt\u00e9e, emport\u00e9e par le silence, a transform\u00e9 ton corps en statue de chaire. Dans le lointain de l\u2019\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 la pens\u00e9e ne s\u2019est pas encore d\u00e9finie, je rencontrerai le sourire de ton esprit.<\/p>\n<p>Je m\u2019appr\u00eate \u00e0 sortir, \u00e0 affronter la difficult\u00e9 m\u00eame de marcher dans la rue, je vais aller voir une fois encore le dehors, sur cette petite place que tu connais o\u00f9 nous asseyions au caf\u00e9 \u00ab des m\u00e9sanges \u00bb. Je ne sais pas si je peux sortir avec toi, un macchab\u00e9e dans la rue se remarque \u00e0 coup s\u00fbr. Pourtant, je sais que cette fois-ci tu m\u2019accompagnes, je vais te pr\u00e9senter une serveuse, elle s\u2019appelle Razia, elle est d\u2019origine marocaine, elle est tr\u00e8s belle, je lui ai donn\u00e9 un de mes livres dans lequel je parle de toi, elle m\u2019a dit qu\u2019elle avait pleur\u00e9. Je t\u2019avoue que je suis heureux d\u2019apprendre qu\u2019une autre femme pleure quand je parle de toi.<\/p>\n<p>Le dehors, me dis-je, n\u2019est tout de m\u00eame pas un cimeti\u00e8re \u00e0 l\u2019envers. Si je sors avec toi, c\u2019est comme autrefois, avec la joie d\u2019une soir\u00e9e qui s\u2019annonce plut\u00f4t belle. Tu es un macchab\u00e9e mais tu restes une princesse. Tel \u00e9tait mon d\u00e9lire quand j\u2019ai abord\u00e9 le dehors en gardant un soup\u00e7on d\u2019hostilit\u00e9. Mon d\u00e9sir d\u2019amour de la vie ne m\u2019a jamais aveugl\u00e9. J\u2019ai toujours v\u00e9cu avec des morts depuis mon enfance. On raconte que les endeuill\u00e9(e)s mettent un couvert au d\u00e9funt ou \u00e0 la d\u00e9funte \u00e0 table, mais on ne dit pas qu\u2019ils ou elles les emm\u00e8nent au bistrot prendre l\u2019apir\u00e9tif. En pr\u00e9sence d\u2019un macchab\u00e9e, le dehors n\u2019est plus ce qu\u2019il \u00e9tait.<\/p>\n<p>Je te regarde, en face de moi, tu ne dis rien, je ne vais pas te dire que je te trouve \u00ab d\u00e9charn\u00e9e \u00bb, tu rirais plus que moi. En fait, je suis heureux de t\u2019annoncer que j\u2019ai toujours cru que tu te fichais de la mort, que tu lui avais fait un \u00ab pied de nez \u00bb d\u00e8s ton enfance. Pour toi, condamn\u00e9e \u00e0 mort pour malformation cong\u00e9nitale de ton c\u0153ur, la mort n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019une menace simiesque. Tu as appris \u00e0 ne pas prendre cette \u00ab chose-l\u00e0 \u00bb au s\u00e9rieux. Et tu auras tent\u00e9, toute ta vie durant, de me transmettre ce message incroyable : \u00ab la mort est le trompe-l\u2019\u0153il de la vie \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand je revois ton visage de morte, j\u2019ai le d\u00e9sir de l\u2019embrasser, je ferme les yeux pour mieux le regarder, tu me souris, tes l\u00e8vres ont murmur\u00e9 un mot que je n\u2019ai pas compris, et pourtant le son de ce mot fait durer ta pr\u00e9sence. 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