{"id":6126,"date":"2025-12-25T00:00:27","date_gmt":"2025-12-24T23:00:27","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=6126"},"modified":"2026-04-27T17:32:51","modified_gmt":"2026-04-27T16:32:51","slug":"la-maison-qui-se-moque-d-elle-meme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-maison-qui-se-moque-d-elle-meme\/","title":{"rendered":"La maison qui se moque d&rsquo;elle-m\u00eame | HPJ"},"content":{"rendered":"<p>La maison a l\u2019air de se conna\u00eetre elle-m\u00eame, elle regarde la vie qui l\u2019investit comme elle entendrait le souffle des histoires qui jamais ne s\u2019\u00e9puisent mais finissent par s\u2019endormir dans son immense grenier de souvenirs accumul\u00e9s. La maison s\u00e9duit par son accueil discret, \u00e9nigmatique, comme un monde qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, et qui vous attend parce que le connu et l\u2019inconnu m\u00e9ritent la m\u00eame hospitalit\u00e9. Telle une l\u00e9gende ouverte \u00e0 tous les courants d\u2019air, elle semble absorber les chim\u00e8res des uns et des autres. C\u2019est le lieu de tous les inconscients qui naviguent dans un temps ind\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>Elle se pr\u00e9sente plut\u00f4t d\u2019une mani\u00e8re abandonn\u00e9e, au bout du monde, pr\u00e9dispos\u00e9e \u00e0 s\u2019offrir \u00e0 l\u2019exil des m\u00e9moires. Elle laisse entendre \u00e0 qui veut bien l\u2019\u00e9couter : vous \u00eates d\u2019ailleurs, vous vous sentez bien d\u2019\u00eatre l\u00e0 parce que vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 avant d\u2019arriver sans m\u00eame le savoir. Ou bien : vous avez la sensation d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0 venu l\u00e0, vous reconnaissez le lieu m\u00eame si vous n\u2019\u00eates jamais venu. La maison vous accueille sans vous faire de politesses, et les fen\u00eatres pourtant ferm\u00e9es, elle garde cet \u00e9trange sourire qui vous donne un l\u00e9ger froid dans le dos tout en en vous rassurant par sa pr\u00e9sence myst\u00e9rieuse et atemporelle. Elle a l\u2019air vide, abandonn\u00e9e, destin\u00e9e \u00e0 devenir une ruine, mais elle est bien l\u00e0 comme si sa d\u00e9ch\u00e9ance apparente restait une affaire bien class\u00e9e. Lieu id\u00e9alis\u00e9 de f\u00eates de famille, elle a \u00e9t\u00e9 investie par d\u2019innombrables c\u00e9r\u00e9monies d\u2019anniversaire en se jouant de toute solennit\u00e9. Elle a ses revenants, vous en connaissez certains, et m\u00eame si vous ne les avez pas connus, vous avez amen\u00e9 vos propres revenants, ceux de votre m\u00e9moire comme si vous aviez l\u2019intention de leur faire visiter les lieux car la maison accueille tous les revenants m\u00eame s\u2019ils viennent de l\u2019autre bout du monde. Ils se rencontrent d\u2019abord dans l\u2019immense escalier qui m\u00e8ne au grenier.<\/p>\n<p>La maison s\u2019entretient elle-m\u00eame. Elle conjure avec une pers\u00e9v\u00e9rance incroyable tout signe de sa propre d\u00e9ch\u00e9ance. Ses l\u00e9zardes se font de plus en plus rares, et quand des murs menacent de s\u2019\u00e9carter, elle r\u00e9tablit l\u2019\u00e9quilibre en transformant les fentes en sources d\u2019a\u00e9ration. Au grenier, on voit bien qu\u2019il faudrait un sacr\u00e9 cyclone pour que la gigantesque charpente s\u2019envole dans le ciel. La maison donne une figure tr\u00e8s particuli\u00e8re de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 : la vision de son atemporalit\u00e9 est plus essentielle que l\u2019image trop convenue de sa dur\u00e9e possible. Elle est l\u00e0 comme si elle avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 l\u00e0, son devenir (ou son destin) est d\u2019\u00eatre toujours l\u00e0 tel un leurre impossible \u00e0 d\u00e9truire.<\/p>\n<p>La maison ne peut que se moquer du monde, les histoires qui s\u2019entrelacent font sa vie, m\u00eame celles qui n\u2019ont pas encore eu lieu en elle, ont d\u00e9j\u00e0 leur place. Telle une bo\u00eete \u00e0 histoires, elle offre son d\u00e9cor comme un paysage amovible.<\/p>\n<p>Quand je suis seul avec elle, elle m\u2019observe, elle me conna\u00eet bien, elle me fait peur, une peur peu ordinaire, qui ressemble plut\u00f4t \u00e0 un jeu de provocations. Elle m\u2019effraie et me prot\u00e8ge de l\u2019effroi qu\u2019elle me provoque comme si elle manifestait sa tendresse par des signes de sollicitude cach\u00e9e qui chaque fois montre qu\u2019elle ne veut pas que je meure. Je me demande si elle compte sur moi pour pr\u00e9server son immortalit\u00e9. Avec elle, j\u2019aurais au moins appris \u00e0 m\u2019autor\u00e9parer. Je ne dis pas que je parviens \u00e0 faire des fissures de mon corps, des sources d\u2019a\u00e9ration mais elle me donne un mod\u00e8le d\u2019auto-\u00e9quilibre presque inqui\u00e9tant. Quand je suis seul avec elle, elle entretient un silence qu\u2019elle ne cesse de me contraindre \u00e0 rompre par la voix de j\u00e9r\u00e9miades des revenants qui en \u00e9cho dans ma t\u00eate an\u00e9antit toute apparence du vide. Plus subtil encore : elle pr\u00e9sente les impressions de silence, d\u2019abandon et de vide pour mieux les inverser en exaltation de la vie, utilisant leur puissance comme le secret m\u00eame de son \u00e9nergie. Que faire quand tout ce qui ressemble \u00e0 la mort \u00e9clate de vie, quand l\u2019abandon m\u00eame devient l\u2019origine de l\u2019audace de vivre ?  <\/p>\n<p>\u00c0 la tomb\u00e9e de la nuit, je suis seul, je gravis lentement les marches de l\u2019escalier, dans l\u2019antichambre, d\u00e9j\u00e0 plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9 que les faibles lumi\u00e8res \u00e9lectriques \u00e9clairent peu, je m\u2019appr\u00eate \u00e0 ouvrir chaque porte des chambres inoccup\u00e9es. Je rends visite \u00e0 tous ces revenants auxquels je peux encore donner un nom. C\u2019est la f\u00e9\u00e9rie des visages en images comme dans une galerie de portraits. Je ne m\u2019attarde pas, je ne fais que passer. A mi-parcours, sur un \u00e9troit pallier, je regarde pourtant plus longuement une photographie des tours de World Trade Center \u00e0 New-York, avant que celles-ci ne fussent d\u00e9truites par des avions. Je me retourne pour entrevoir \u00e0 quelques m\u00e8tres, deux grandes photographies de la mer prises par un ami. Et dans le couloir plus haut, je suis interpel\u00e9 par la statuette d\u2019une femme qui ressemble plut\u00f4t \u00e0 une sorci\u00e8re furieuse. C\u2019est une \u0153uvre de ma femme d\u00e9funte, qu\u2019elle a r\u00e9alis\u00e9e quand elle \u00e9tait en col\u00e8re contre moi. <\/p>\n<p>Cette balade, je la fais chaque fois que je vais quitter la maison. Il m\u2019arrive aussi de la faire quand je suis l\u00e0, bien l\u00e0 comme si je visitais un mus\u00e9e habit\u00e9 par des esprits qui reconnaissent ma pr\u00e9sence. Je pourrais prendre peur, mais si je m\u2019abandonne \u00e0 leur apparition, ils m\u2019apaisent en m\u2019attirant. Et je sais qu\u2019ils vont m\u2019accompagner \u00e0 Paris o\u00f9 je retourne. Ils ne me quitteront pas. Tels des escargots de la m\u00e9moire, ils transportent la maison sur leur dos.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, avant mon d\u00e9part, \u00e0 la fin d\u2019un orage, des bourrasques ont travers\u00e9 la pi\u00e8ce o\u00f9 je reste assis dans un fauteuil. Je regardais la colline, j\u2019attendais de l\u2019air pour respirer, pour sortir de cette sensation d\u2019\u00e9touffement que l\u2019angoisse augmentait, quand, soudain les six fen\u00eatres de la porte qui donne sur le jardin, se sont effondr\u00e9es. Elles ont litt\u00e9ralement vol\u00e9 en \u00e9clats. J\u2019ai ri, j\u2019ai senti mon rire provoqu\u00e9 par cette merveilleuse manifestation de l\u2019ironie du sort. La maison venait de me dire : \u00ab toi, tu veux partir, tu veux me quitter, voil\u00e0 ce que je te laisse en souvenir. Tu l\u2019auras bien cherch\u00e9 ! Ce n\u2019est pas la catastrophe finale, c\u2019est seulement un signe du destin ! \u00bb Je suis rest\u00e9 en silence tandis qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, le vent est venu me frapper le visage m\u2019offrant en m\u00eame temps comme une survie de la respiration. Un coup de d\u00e9sastre peut-il sauver la vie ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La maison a l\u2019air de se conna\u00eetre elle-m\u00eame, elle regarde la vie qui l\u2019investit comme elle entendrait le souffle des histoires qui jamais ne s\u2019\u00e9puisent mais finissent par s\u2019endormir dans son immense grenier de souvenirs accumul\u00e9s. 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