{"id":5946,"date":"2025-08-31T10:15:54","date_gmt":"2025-08-31T09:15:54","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=5946"},"modified":"2025-09-26T10:22:16","modified_gmt":"2025-09-26T09:22:16","slug":"perdre-la-tete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/perdre-la-tete\/","title":{"rendered":"Perdre la t\u00eate | HPJ"},"content":{"rendered":"<p>Il y a des r\u00eaves dont le souvenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9veil reste d\u2019une si grande<br \/>\npr\u00e9cision que leur d\u00e9nouement visuel est comparable \u00e0 celui d\u2019un<br \/>\nfilm policier. Et l\u2019encha\u00eenement rigoureux de leurs images, accentu\u00e9<br \/>\npar l\u2019effet de leur condensation, impose une v\u00e9ritable visualisation<br \/>\nde la radicalit\u00e9 de leur pouvoir de v\u00e9racit\u00e9. Jusque-l\u00e0, on ne<br \/>\ncomprendrait rien si je n\u2019ajoutais pas : il n\u2019y a pas de r\u00eave qui soit<br \/>\nun mensonge, mais un r\u00eave a toujours l\u2019air d\u2019exc\u00e9der sa propre<br \/>\nv\u00e9rit\u00e9. Et ces r\u00eaves-l\u00e0 nous mettent au bord du gouffre sans fond<br \/>\nde la vraisemblance.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais assis dans mon fauteuil, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de l\u2019apr\u00e8s-midi, je<br \/>\nme suis endormi et j\u2019ai eu ce r\u00eave : je suis entr\u00e9 dans un bistrot qui<br \/>\nm\u2019\u00e9tait familier, je me suis approch\u00e9 du bar pour commander un<br \/>\nwhisky, je connaissais bien celui qui derri\u00e8re le bar servait \u00e0 boire, il<br \/>\ndevait \u00eatre en train de chercher quelque chose, je ne le voyais pas,<br \/>\nj\u2019entendais sa pr\u00e9sence, et quand il s\u2019est redress\u00e9, j\u2019ai vu, stup\u00e9fait,<br \/>\nqu\u2019il n\u2019avait pas de t\u00eate, ou plut\u00f4t que sa t\u00eate, que je lui connaissais,<br \/>\nn\u2019\u00e9tait pas sur ses \u00e9paules, qu\u2019\u00e0 sa place, il y avait un foulard. Je lui<br \/>\nai parl\u00e9, il m\u2019a r\u00e9pondu comme si de rien n\u2019\u00e9tait, je voyais son visage<br \/>\nqui n\u2019\u00e9tait pourtant pas l\u00e0, je lui souriais, je voulais lui faire sentir<br \/>\nque la plaisanterie avait assez dur\u00e9, qu\u2019il pouvait remettre sa t\u00eate \u00e0<br \/>\nse place, et lui, il continuait \u00e0 faire comme si elle ne l\u2019avait jamais<br \/>\nquitt\u00e9. Il semblait me signifier que je d\u00e9lirais, alors que j\u2019\u00e9tais s\u00fbr<br \/>\nd\u2019\u00eatre bien en face de la disparition de sa t\u00eate. Nous avons encore<br \/>\n\u00e9chang\u00e9 quelques mots, et je me suis retourn\u00e9 pour aller dans la<br \/>\nsalle rejoindre des amis, j\u2019\u00e9tais boulevers\u00e9, je ne savais comment<br \/>\nleur annoncer que le barman avait perdu la t\u00eate. Quand je leur ai dit,<br \/>\nils ont \u00e9clat\u00e9 de rire en voyant mon visage catastroph\u00e9.<br \/>\nJe suis revenu vers le bar, je me suis approch\u00e9 doucement, j\u2019ai vu \u00e0<br \/>\nnouveau que le barman n\u2019avait pas sa t\u00eate sur ses \u00e9paules. J\u2019ai eu<br \/>\nl\u2019impression de l\u2019agacer.<br \/>\n44Je me suis r\u00e9veill\u00e9, j\u2019ai cru un instant que c\u2019\u00e9tait la nuit. Si le barman<br \/>\n\u00e9tait rest\u00e9 accroupi derri\u00e8re son bar, je n\u2019aurais jamais su ou vu qu\u2019il<br \/>\ns\u2019\u00e9tait s\u00e9par\u00e9 de sa t\u00eate. Ce qui m\u2019a intrigu\u00e9 parmi les images qui<br \/>\nme sont revenues ensuite, c\u2019est le foulard noir plac\u00e9 sur le cou<br \/>\nembryonnaire comme s\u2019il \u00e9tait accroch\u00e9 \u00e0 un porte-manteau. Il ne<br \/>\ncachait pas la t\u00eate manquante, il indiquait que, pos\u00e9-l\u00e0, comme sur<br \/>\nun mannequin sans t\u00eate, il \u00e9tait en parfaite harmonie avec le reste<br \/>\ndu corps.<br \/>\nIl y a toujours cette image qui me revient quand j\u2019ai l\u2019impression<br \/>\ninopin\u00e9e d\u2019avoir perdu ma propre histoire dans le monde, &#8211; celle que<br \/>\nje me raconte. C\u2019est \u00e0 la campagne, dans un lieu nomm\u00e9 le Paradis,<br \/>\no\u00f9 sont rassembl\u00e9s des moulages pour la sculpture industrielle du<br \/>\nXIX\u00e8me si\u00e8cle. Parmi eux, il y a un personnage qui se tient bien droit,<br \/>\nv\u00eatu d\u2019une toge courte, il est tr\u00e8s mince et de petite taille, et lui<br \/>\naussi n\u2019a pas de t\u00eate. Son cou efflanqu\u00e9 s\u2019\u00e9tire en exhibant un<br \/>\nmagma \u00e9trange qui ressemble \u00e0 une chauve-souris recroquevill\u00e9e.<br \/>\nElle me revient souvent cette image d\u2019un point d\u2019interrogation, en<br \/>\nforme de mammif\u00e8re volant endormi, plant\u00e9 sur des \u00e9paules \u00e0 la<br \/>\nplace de la t\u00eate.<br \/>\nDans mon bureau, \u00e0 Paris, une t\u00eate r\u00e9duite en peau de ch\u00e8vre est<br \/>\naccroch\u00e9e \u00e0 un montant de la biblioth\u00e8que. Je l\u2019ai acquise en<br \/>\n\u00c9quateur sur un march\u00e9 d\u2019ersatz d\u2019objets rituels. Quelques heures<br \/>\napr\u00e8s avoir eu ce r\u00eave de t\u00eate port\u00e9e disparue, je suis all\u00e9 la<br \/>\nchercher, je l\u2019ai prise dans mes mains, j\u2019ai touch\u00e9 ses cheveux qui<br \/>\ndevaient \u00eatre de longs poils s\u00e9ch\u00e9s. Je me suis souvenu que j\u2019avais<br \/>\ntoujours refus\u00e9 de d\u00e9couvrir l\u2019histoire des t\u00eates r\u00e9duites, que j\u2019avais<br \/>\nvoulu continuer \u00e0 croire qu\u2019une \u00ab t\u00eate de linotte \u00bb, comme on<br \/>\nm\u2019appelait parfois, \u00e9tait une t\u00eate qui perdait progressivement son<br \/>\nvolume pour finir par dispara\u00eetre.<br \/>\nQuand on est en qu\u00eate des ant\u00e9c\u00e9dents d\u2019un r\u00eave, les fragments<br \/>\nde son histoire constituent un puzzle par lequel on reconna\u00eet la<br \/>\nnaissance de notre d\u00e9sir infernal d\u2019\u00e9nigme. La t\u00eate disparue est bien<br \/>\n45l\u00e0, comme une t\u00eate tranch\u00e9e par le couteau de la guillotine, ses<br \/>\nyeux regardent \u00ab le ciel \u00e0 terre \u00bb, au-dessous du bar.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des r\u00eaves dont le souvenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9veil reste d\u2019une si grande pr\u00e9cision que leur d\u00e9nouement visuel est comparable \u00e0 celui d\u2019un film policier. Et l\u2019encha\u00eenement rigoureux de leurs images, accentu\u00e9 par l\u2019effet de leur condensation, impose une v\u00e9ritable visualisation de la radicalit\u00e9 de leur pouvoir de v\u00e9racit\u00e9. 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