{"id":5945,"date":"2025-07-26T10:15:04","date_gmt":"2025-07-26T09:15:04","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=5945"},"modified":"2025-09-26T10:21:58","modified_gmt":"2025-09-26T09:21:58","slug":"porte-disparu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/porte-disparu\/","title":{"rendered":"Port\u00e9 disparu | HPJ"},"content":{"rendered":"<p>Ce que je regarde \u00e0 la surface de l\u2019eau n\u2019est plus mon visage ni le<br \/>\ntien, c\u2019est une trace informe \u00e0 laquelle je me dois de donner des<br \/>\ntraits reconnaissables pour qu\u2019apparaisse au moins la lueur d\u2019un \u0153il.<br \/>\nRendu ind\u00e9finie par le temps qui passe, l\u2019expression d\u2019un sentiment<br \/>\nmeurtri s\u2019efface au gr\u00e9 du vent l\u00e9ger. Peut-\u00eatre finira-t-il par ne plus<br \/>\nrien rester entre nous, mes pens\u00e9es vagabondes esquisseront leurs<br \/>\nboucles spirituelles en maudissant leur origine perdue. A moins<br \/>\nqu\u2019elle ne se s\u00e9parent de ce qui les a faits na\u00eetre pour retrouver la<br \/>\nfolle libert\u00e9 qu\u2019elles connaissaient dans les temps jadis. Un retour<br \/>\njoyeux \u00e0 l\u2019absence radicale d\u2019origine.<br \/>\nPrisonnier des racines de mon enfance, \u00ab je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de<br \/>\nvoir en toi qui a disparu, l\u2019exil\u00e9e \u00bb. La disparition n\u2019efface pas le<br \/>\ntemps, ce qui revient en images est source de jubilation et de<br \/>\nterreur. Imposant un rythme \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de ce qui a disparu<br \/>\ncomme un \u00e9ternel retour \u00e0 l\u2019initial, \u00e0 ce qui fut \u00ab \u00e0 l\u2019origine \u00bb.<br \/>\nBien des choses semblent dispara\u00eetre, mais quand il s\u2019agit d\u2019un \u00eatre<br \/>\nhumain, celui-ci hante la m\u00e9moire plus que s\u2019il n\u2019\u00e9tait tenu pour<br \/>\nabsent. Il r\u00e9appara\u00eet de mani\u00e8re subreptice, et une telle<br \/>\nimpr\u00e9visibilit\u00e9 rend la disparition active, elle en fait un<br \/>\nmouvement dans la m\u00e9moire et dans la pens\u00e9e. En somme,<br \/>\nsans m\u00eame nous en rendre compte, on vit \u00e0 chaque instant<br \/>\navec la disparition qui prend alors l\u2019allure d\u2019un sentiment \u00e0<br \/>\npart enti\u00e8re. On en fait un paysage intellectuel et sentimental<br \/>\nde notre relation au monde et aux autres qui se fonde sur cette<br \/>\ncroyance selon laquelle \u00ab ce qui dispara\u00eet \u00bb revient souvent<br \/>\ncomme l\u2019effet d\u2019une ironie du sort.<br \/>\nLes objets symboliques pr\u00e9sent\u00e9s lors d\u2019une recherche<br \/>\nd\u2019identification du \u00ab port\u00e9 disparu \u00bb ressemblent aux parties<br \/>\npropres d\u2019un corps. Une pipe, une chaussure, un stylo \u00e0 plume\u2026 ces<br \/>\nobjets sont l\u00e0 devant les yeux pour constater \u00e0 qui ils<br \/>\nappartiennent. A la morgue, une m\u00e8re qui vient de voir le corps<br \/>\n37mutil\u00e9 de sa fille peut refuser de le reconna\u00eetre, pr\u00e9f\u00e9rant le rendre<br \/>\n\u00e0 ses yeux \u00ab port\u00e9 disparu \u00bb. Pareil refus d\u2019identification transporte<br \/>\nle \u00ab port\u00e9 disparu \u00bb dans \u00ab la nuit des temps \u00bb. Vers l\u2019origine<br \/>\ninassignable d\u2019une v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nCe qui, en moi, est mort, se d\u00e9sagr\u00e8ge sans que je ne puisse jeter<br \/>\nun regard sur la splendeur d\u2019une d\u00e9composition qui jamais ne<br \/>\ns\u2019\u00e9puisera tant que je resterai en vie. Comme une fleur qui dess\u00e8che<br \/>\ntandis que ses p\u00e9tales tombent \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un cypr\u00e8s. Dis-moi, dis-<br \/>\nmoi, comment r\u00e9ussirais-je un jour \u00e0 tordre le coup \u00e0 la nostalgie ?<br \/>\nCette vieille oie qui cherche toujours \u00e0 planter son bec dans mes<br \/>\nmollets.<br \/>\nUn matin parfois, je constate que les souvenirs semblent s\u2019\u00eatre<br \/>\nendormis, ils ont perdu le pouvoir de l\u2019image, seules des impressions<br \/>\nnaissantes, ind\u00e9finies, m\u2019installent dans cet \u00e9tat de langueur que le<br \/>\nlever du jour a lentement produit. Comment peut-on ressentir le<br \/>\nsimple fait d\u2019\u00eatre en vie, d\u2019\u00eatre encore l\u00e0, dans le monde ? Comment<br \/>\nlaisser s\u2019inscrire dans la somnolence \u00e9veill\u00e9e ce qui impulsera le d\u00e9sir<br \/>\nde se lever ? Attendre l\u2019agitation du petit grain de folie ? Lass\u00e9 de<br \/>\nchercher \u00e0 reconna\u00eetre ce qui m\u2019attache \u00e0 la vie, je pr\u00e9f\u00e8re attendre<br \/>\nquelques instants, la t\u00eate vide, assis sur le bord du lit. Et je me dis<br \/>\ncomme tout \u00e0 chacun : comment font-ils toujours, les autres, pour<br \/>\ncroire en la r\u00e9alit\u00e9, en l\u2019efficacit\u00e9 de leurs actions et en l\u2019assurance<br \/>\nde leur continuation ?<br \/>\nQuand on cherche dans des bo\u00eetes \u00e0 chaussures emplies de<br \/>\nphotographies ou de vieilles cartes postales, des traces de nos<br \/>\nsouvenirs, on est toujours surpris de ne pas trouver ce qu\u2019on croyait<br \/>\npouvoir red\u00e9couvrir. Il y a une photo qui manque, on sait ou on ne<br \/>\nsait pas bien laquelle est-ce. Parfois, on se dit \u00ab tiens, celle-ci a<br \/>\ndisparu \u00bb comme si le souvenir exact qu\u2019on en avait nous aurait<br \/>\npermis de la d\u00e9crire malgr\u00e9 son absence\u2026 On est alors \u00e9tonn\u00e9 de<br \/>\nconstater que ce qui a disparu demeure grav\u00e9 dans notre m\u00e9moire.<br \/>\nBien des choses semblent dispara\u00eetre mais quand il s\u2019agit d\u2019un \u00eatre<br \/>\ncher, celui-ci hante la m\u00e9moire plus que s\u2019il \u00e9tait seulement pris pour<br \/>\nune \u00ab pi\u00e8ce manquante \u00bb. Il r\u00e9appara\u00eet de mani\u00e8re subreptice, et un<br \/>\n38tel \u00ab hasard de retour \u00bb d\u00e9clenche \u00ab une mise en action de la<br \/>\nm\u00e9moire \u00bb. En somme, sans m\u00eame nous en rendre compte, on vit \u00e0<br \/>\nchaque instant avec le sentiment de la disparition \u00ab de quelque<br \/>\nchose \u00bb.<br \/>\nComme il nous est impossible de \u00ab revenir en arri\u00e8re \u00bb, de construire<br \/>\nautrement ce que nous avons d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu, la disparition nous sert de<br \/>\nconsolation charg\u00e9e d\u2019une nostalgie sans fin. Ce qui est pass\u00e9, ou<br \/>\nce qui \u00ab s\u2019est pass\u00e9 \u00bb, \u00e9tant \u00ab port\u00e9 disparu \u00bb persiste dans la<br \/>\nm\u00e9moire comme un d\u00e9cor, parfois trouble, de notre vie, avec lequel<br \/>\non dialogue par moments comme si tout ce qui s\u2019\u00e9loignait dans le<br \/>\ntemps devait se retrouver brusquement \u00ab en arr\u00eat sur image \u00bb. Le<br \/>\nmaintenant devient, dans l\u2019imm\u00e9diat, du pass\u00e9.<br \/>\nQuand on \u00e9coute \u00ab la ronde du temps \u00bb de Bourvil, on aime<br \/>\ns\u2019imaginer que le temps se succ\u00e8de \u00e0 lui-m\u00eame et qu\u2019il prend la<br \/>\nforme de boucles. Malgr\u00e9 les ruptures qui le fragmentent, qui<br \/>\nsemblent aussi en faire la \u00ab d\u00e9coupe \u00bb, le temps offre les effets de<br \/>\nsa liaison \u00e0 l\u2019infini comme trompe-l\u2019\u0153il de notre existence. Ce qui<br \/>\nnous pr\u00e9c\u00e8de rencontre ce qui nous succ\u00e8de alors que nous<br \/>\nignorons les causes m\u00eames de l\u2019encha\u00eenement comme si la boucle<br \/>\ntemporelle se faisait une jolie t\u00eate \u00e0 queue dans l\u2019espace sid\u00e9ral. Le<br \/>\ntemps se parodie-t-il de lui-m\u00eame dans l\u2019enchev\u00eatrement des<br \/>\nboucles que nous lui dessinons ? M\u00e9taphore d\u2019origine de la<br \/>\ncirconvolution du temps mais aussi de sa simultan\u00e9it\u00e9, la boucle<br \/>\ntemporelle est le symbole d\u2019une r\u00e9versibilit\u00e9 constante du temps.<br \/>\nSi, ce qui fait retour ne le fait jamais de la m\u00eame fa\u00e7on, ce qui<br \/>\nrevient en m\u00e9moire est le fruit d\u2019un d\u00e9placement des images qui<br \/>\nna\u00eet de la rencontre entre le hasard et l\u2019intention du moment<br \/>\npr\u00e9sent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que je regarde \u00e0 la surface de l\u2019eau n\u2019est plus mon visage ni le tien, c\u2019est une trace informe \u00e0 laquelle je me dois de donner des traits reconnaissables pour qu\u2019apparaisse au moins la lueur d\u2019un \u0153il. Rendu ind\u00e9finie par le temps qui passe, l\u2019expression d\u2019un sentiment meurtri s\u2019efface au gr\u00e9 du vent l\u00e9ger. 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