{"id":5336,"date":"2024-04-01T00:00:57","date_gmt":"2024-03-31T23:00:57","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=5336"},"modified":"2024-04-15T15:52:37","modified_gmt":"2024-04-15T14:52:37","slug":"au-bout-de-la-lorgnette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/au-bout-de-la-lorgnette\/","title":{"rendered":"Au bout de la lorgnette | HPJ"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Chaque fois qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 regarder un paysage, il appr\u00e9hendait ce moment o\u00f9 le cadre commen\u00e7ait \u00e0 se former pour d\u00e9limiter l\u2019espace d\u2019un tableau. Il ne comprenait pas comment son champ de vision s\u2019achever, sans qu\u2019il ne le d\u00e9cide, par un tableau. Comme s\u2019il disposait d\u2019un viseur d\u2019appareil photographique, tout objet, et le vide lui-m\u00eame se pr\u00e9sentaient dans une sc\u00e8ne rectangulaire. Les choses qu\u2019il voyait trop longtemps se figuraient d\u2019elles-m\u00eames en \u00e9tat de portrait. Il se trouvait confront\u00e9 tous les jours \u00e0 la m\u00eame question : comment une simple potiche pos\u00e9e sur une table ou un buffet pouvait-elle \u00eatre prise pour un portrait ?  Il n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de personnifier les objets, et curieusement, ceux-ci redevenaient anonymes.<\/p>\n<p>Il aurait pu croire qu\u2019il \u00e9tait atteint d\u2019un trouble de la perception, mais il savait qu\u2019aucun instrument optique ne lui aurait permis d\u2019an\u00e9antir sa vision rectangulaire. Peut-\u00eatre, s\u2019est-il dit en riant, suis-je victime du syndrome de la carte postale.<\/p>\n<p>Il avait remarqu\u00e9 qu\u2019au cours des r\u00eaves, quand il tentait d\u2019en reconstituer un, le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019encadrement se produisait : les images du r\u00eave, aussi fantasques pouvaient-elles para\u00eetre, finissaient par se plier \u00e0 la discipline rectangulaire du tableau. Comme dans un film.<\/p>\n<p>Chaque fois qu\u2019il se pla\u00e7ait face \u00e0 un paysage, celui-ci se pr\u00e9sentait telle une nature morte en instance de s\u2019animer. Les arbres, la v\u00e9g\u00e9tation, le ciel, les nuages, l\u2019eau de la rivi\u00e8re d\u2019abord fig\u00e9s dans leur allure se mettaient lentement en mouvement, et ses yeux, se disait-il, n\u2019avait qu\u2019un seul d\u00e9sir : se tromper, toujours se tromper jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 de ce qu\u2019il croyait voir.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0, pr\u00e8s du petit pont qu\u2019il avait vu depuis son enfance, le paysage \u00e9tait en train de se m\u00e9tamorphoser en tableau \u00e0 tel point que m\u00eame des morts apparaissaient telles les ombres port\u00e9es des portraits qui \u00e9taient en train de prendre forme devant lui. Il fermait alors les paupi\u00e8res pour faire le vide en les ouvrant \u00e0 nouveau. Il utilisait le mouvement m\u00eame de ses paupi\u00e8res comme celui d\u2019une balayette qui fait du vide.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019apparition du vide, puis son \u00e9vanescence, qui provoquait le flou. Mais le flou en devenait fou d\u2019\u00eatre dans un cadre, le flou bouillonnait dans sa cl\u00f4ture. Et le tableau volait en morceaux\u2026 <\/p>\n<p>Quand la nature d\u00e9cidait de tenir t\u00eate dans le champ de vision o\u00f9 elle se rendait d\u00e9finitivement morte comme dans un tableau, elle \u00e9pousait l\u2019immuabilit\u00e9 d\u2019une vanit\u00e9.  <\/p>\n<p>\u00ab Je vous le dis, Monsieur le garde-champ\u00eatre, on l\u2019a trouv\u00e9 l\u00e0, ce matin, il ne respirait plus, j\u2019ai observ\u00e9 ses yeux grands ouverts, et j\u2019ai vu mon portrait fig\u00e9 dans son regard. Je vous l\u2019avoue, c\u2019est le portrait tout crach\u00e9 de son meurtrier. C\u2019est moi \u00bb.<\/p>\n<p>&#038;nbsp<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Chaque fois qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 regarder un paysage, il appr\u00e9hendait ce moment o\u00f9 le cadre commen\u00e7ait \u00e0 se former pour d\u00e9limiter l\u2019espace d\u2019un tableau. 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