{"id":518,"date":"2011-10-03T17:57:22","date_gmt":"2011-10-03T16:57:22","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=518"},"modified":"2011-10-31T13:28:23","modified_gmt":"2011-10-31T12:28:23","slug":"jolyon-derfeuil-linforme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/jolyon-derfeuil-linforme\/","title":{"rendered":"Jolyon Derfeuil | L&rsquo;informe"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<div id=\"attachment_519\" style=\"width: 160px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/Jolyon_Pic_01.jpg\" rel=\"lightbox[518]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-519\" class=\"size-thumbnail wp-image-519 \" title=\"Jolyon Derfeuil\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/Jolyon_Pic_01-150x150.jpg\" alt=\"Jolyon Derfeuil\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-519\" class=\"wp-caption-text\">Jolyon Derfeuil<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9 \u00e0 Angers en 1971, Jolyon Derfeuil a d\u00e9couvert la po\u00e9sie \u00e0 l\u2019adolescence, au sein de l\u2019atelier th\u00e9\u00e2tre de son lyc\u00e9e, reprenant des textes de Raymond Queneau pour les jouer sur sc\u00e8ne. Il d\u00e9couvre aussi dans la foul\u00e9e Pierre Reverdy, Antonin Artaud, les po\u00e8tes surr\u00e9alistes, Baudelaire, etc. Puis il encha\u00eene avec des \u00e9tudes de comptabilit\u00e9 qui ne m\u00e8nent nulle part, le service militaire et quantit\u00e9s de petits boulots avant de faire une fac de lettres d\u2019o\u00f9 il ressort avec une licence de lettres modernes. La suite de son parcours s\u2019illustre dans l\u2019associatif, l\u2019\u00e9criture de sc\u00e9narios, la r\u00e9alisation de courts m\u00e9trages sans pour autant d\u00e9laisser la po\u00e9sie. Il anime entre autres des \u00e9missions de radio consacr\u00e9es au slam et au cin\u00e9ma sur la radio angevine alternative \u00ab Radio G \u00bb et fait des improvisations po\u00e9tiques en direct dans une autre \u00e9mission d\u00e9di\u00e9e au Free jazz.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019Informe<\/strong><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait avant-hier. Ou alors il y a une semaine. Un jour br\u00fbl\u00e9 du calendrier, un autre jour perdu, un dimanche ou un jeudi, je ne sais plus. Je l\u2019ai rencontr\u00e9 \u00e0 reculons, sur le boulevard d\u00e9sert. A ce moment l\u00e0, j\u2019\u00e9tais dans mon spleen, je recomptais nerveusement mes joies, mes manies et mes tics\u2026Et elle m\u2019arriva comme \u00e7a, en pleine face. Un t\u00e9lescopage brutal. Je tombai \u00e0 la renverse, me relevai avec peine, avec un gros bleu sur le front.\u00a0 Affol\u00e9e, elle bredouilla un langage \u00e9trange, dont je ne compris qu\u2019un mot sur quatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais elle avait une forme humaine. Un grand corps fr\u00eale enfonc\u00e9 dans un immense manteau de laine bleu. Elle n\u2019avait pas de traits connus. Avec ce teint livide, ses deux yeux creux, sa grosse bouche, ses cheveux qui changeaient de couleur toutes les cinq minutes et cette peau r\u00eache et rid\u00e9e par endroit. \u2026Sans parler\u00a0de son pantalon d\u00e9chir\u00e9 et de ses pieds fourchus.\u00a0 Etait-ce un homme, une femme\u00a0? Je ne sais pas, je n\u2019avais pas de lucidit\u00e9 envers cette forme. Pourtant, il y avait chez elle quelque chose qui m\u2019\u00e9tait familier. C\u2019est souvent comme \u00e7a, \u00e0 chaque fois que je toise un \u00e9tranger\u2026Nous \u00e9change\u00e2mes un silence courtois. Un silence de mort. Puis la forme se mit \u00e0 rab\u00e2cher plusieurs fois la m\u00eame phrase incompr\u00e9hensible dans sa barbe, comme une formule incantatoire. Elle me regarda fixement. J\u2019\u00e9tais crisp\u00e9 mais s\u00e9duit. Nous rest\u00e2mes un bon quart d\u2019heure \u00e0 nous statufier l\u2019un l\u2019autre. Le temps pour le ciel de virer \u00e0 l\u2019orange et aux gens de la voirie de ramener leurs feuilles mortes aux arbres de l\u2019automne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je la raccompagnai en bas de chez elle. Je frissonnai. Il \u00e9tait midi et demi. Elle me tira la langue, sortit les griffes, \u00e9mit un rire sardonique et je sentis comme une morsure sur les joues. Elle me prit par la main et nous cour\u00fbmes jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019ascenseur. A peine ouverte la porte de son appartement, je l\u2019entra\u00eenai dans l\u2019ombre, l\u2019agrippai, l\u2019embrassai dans le cou, l\u00e9chai ses l\u00e8vres, chauffai sa crasse. Ses joues piquaient un peu. Elle se moqua de moi, comme un amant fatigu\u00e9\u2026Pourtant je la pris fougueusement dans une esp\u00e8ce d\u2019urgence d\u00e9lirante\u00a0; mais au bout de quelques secondes, un sentiment atroce me gagna. J\u2019avais l\u2019impression de m\u2019\u00eatre blotti, nu, dans la carcasse d\u2019un b\u0153uf \u00e0 l\u2019abattoir, englu\u00e9 dans la chair et les os gel\u00e9s\u00a0\u2026Je me jetai par terre, horrifi\u00e9. Mais qui \u00e9tait-ce\u00a0? A la place de son sexe, il n\u2019y avait plus rien. Je vomis lentement sur la moquette. Elle rit tr\u00e8s fort, en se tirant les cheveux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette forme humaine me rappelait vaguement ma m\u00e8re, qui haletait souvent apr\u00e8s les coups de poings de mon p\u00e8re en furie, au fin fond de mon enfance. Ou alors un prof \u00e0 l\u2019\u00e9cole, un maton en prison\u2026Dans la p\u00e9nombre, il me semblai soudain voir une affreuse bestiole\u2026Je remuai de l\u2019air, je voulu me d\u00e9fendre, lui mettre une gifle, mais je n\u2019y arrivai pas. Son image restait impr\u00e9cise&#8230; J\u2019avais soudain v\u00e9rifi\u00e9 mes limites. La nuit tomba dans l\u2019appartement. Elle m\u2019invita \u00e0 prendre un caf\u00e9 dans sa cuisine, encombr\u00e9e de cendriers et de cartes \u00e0 jouer. D\u2019un coup, elle devint plus complice dans la discussion mais toujours un peu indiff\u00e9rente\u00a0;\u00a0 pr\u00e9sente mais totalement insaisissable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, ce n\u2019est pas \u00e7a. En m\u00e9moire, c\u2019est une autre horloge d\u00e9mente, dont le tic tac invite \u00e0 la folie et qui succombe dans la maternit\u00e9 avanc\u00e9e du r\u00eave\u2026Elle me fit un autre effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle me confia ses doutes, ses espoirs de solitude, sa viande froide pour le plaisir et elle s\u2019accrocha \u00e0 mon cou, ivre d\u2019avoir trop attendu les autres. Leurs limites constituaient sa vie. Elle disait\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai la t\u00eate pleine de toile d\u2019araign\u00e9e (\u2026), quand je sens la mort toute proche, je mets un masque de clown pour qu\u2019elle me reconnaisse vite, mais elle s\u2019\u00e9loigne, elle s\u2019\u00e9loigne, la salope\u00a0!!\u00a0\u00bb La forme me parla de ses diamants frott\u00e9s derri\u00e8re un miroir, des livres de philosophie sous son oreiller, d\u2019un num\u00e9ro de f\u0153tus oubli\u00e9, de ses crises hyper-lyriques, de l\u2019introspection des mouches, du sel iod\u00e9, de la lessive, de mes repas de famille, de mes petites l\u00e2chet\u00e9s quotidiennes, de cette habitude d\u00e9go\u00fbtante de mettre les doigts dans le n\u00e9ant&#8230; Tout en se livrant, elle se grattait la jambe droite de plus en plus, le sang la d\u00e9mangeait sous une plaie purulente\u2026 Je l\u2019\u00e9coutai, je l\u2019admirai, je la trouvai \u00e0 la fois grotesque et sublime mais toujours, toujours elle sonnait juste \u00e0 mes oreilles. Elle me disait une v\u00e9rit\u00e9 naus\u00e9abonde mais inimitable qui me collait \u00e0 la peau et me p\u00e9trissait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019issue de cette confession, elle pris ma t\u00eate dans ses mains, avec tendresse, et je la ber\u00e7ai. Avec d\u00e9licatesse, la forme me pris dans ses bras, me souleva avec ses bras charnus et me d\u00e9posa sur un lit de photos jaunies, entour\u00e9 de jouets cass\u00e9s. Nous f\u00eemes encore l\u2019amour mais cette fois en crachant par terre. Et ce fut encore plus violent, encore plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 que\u00a0la fois pr\u00e9c\u00e9dente. Mais quelle rage nous traversait\u00a0? Une seule envie nous pris\u00a0: fuir dans le noir de la chambre, sur et sous le lit plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Comme c\u2019\u00e9tait impossible, nous d\u00e9cid\u00e2mes de l\u00e9cher les murs avec application. Apr\u00e8s, nous retomb\u00e2mes repus de cette intense activit\u00e9 de nettoyage par le vide. Folie, loufoquerie\u2026le d\u00e9sir nous courait de nous acharn\u00e9 l\u2019un l\u2019autre \u00e0 s\u2019\u00e9tonner le plus possible, \u00e0 creuser dans nos \u00eatres, jusqu\u2019\u00e0 mettre en exergue nos facult\u00e9 de nous r\u00e9pandre dans le rien, le futile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus de minuit. Je l\u2019ai senti si seule \u00e0 ce moment l\u00e0. Alors quoi\u00a0? Elle descendit de son immeuble avec moi, fit quelques pas sur le trottoir et tomba amoureuse d\u2019une vielle passante qui sortait\u00a0 ses chiens. Elle me cloua sur place et je restai hagard, comme contamin\u00e9 par quelque chose qui n\u2019existe plus. Je la vis partir sans se retourner et faire, dans ma t\u00eate, comme une illusion cruelle.\u00a0 Je mis ma main sur la bouche et souri \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Je fermai les yeux, les deux pieds joints sur un caniveau. Je n\u2019ai pas compris ce qu\u2019elle voulait. Je n\u2019ai pas compris ce qu\u2019elle \u00e9tait. Je pleurai. Je retournai chez moi me coucher. Apr\u00e8s une nuit sans saveur \u00e0 retourner des cauchemars absurdes, le lendemain matin, au r\u00e9veil, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 envie d\u2019une autre forme\u2026D\u00e9j\u00e0\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 \u00e0 Angers en 1971, Jolyon Derfeuil a d\u00e9couvert la po\u00e9sie \u00e0 l\u2019adolescence, au sein de l\u2019atelier th\u00e9\u00e2tre de son lyc\u00e9e, reprenant des textes de Raymond Queneau pour les jouer sur sc\u00e8ne. 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