{"id":4644,"date":"2023-05-24T00:00:04","date_gmt":"2023-05-23T23:00:04","guid":{"rendered":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4644"},"modified":"2023-05-24T08:42:29","modified_gmt":"2023-05-24T07:42:29","slug":"salo-ou-les-120-journees-de-sodome-pier-paolo-pasolini-hs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/salo-ou-les-120-journees-de-sodome-pier-paolo-pasolini-hs\/","title":{"rendered":"<i>Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome<\/i>, Pier Paolo Pasolini | HS"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.mauvais-genres.com\/20635-thickbox_default\/salo-ou-les-120-jours-de-sodome-affiche-de-film-140x200-cm-1975-paolo-bonacelli-pier-paolo-pasolini.jpg\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Audiodescription in petto<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Ce film, je le connais, mais je n\u2019y arrive pas toujours.\u00a0\u00bb<br \/>\nAlain Bergala<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de lecture innocente de <em>Sal\u00f2<\/em>, m\u00eame la premi\u00e8re\u00a0; les suivantes se contaminent les unes les autres d\u2019horreur accumul\u00e9e.<\/p>\n<p>J\u2019ai choisi <em>Le Cercle du sang<\/em> (derni\u00e8re partie du film) parce que, enfin, tout s\u2019ach\u00e8ve et que d\u2019une certaine mani\u00e8re on souffle, comme apr\u00e8s une course intense sur un chemin difficile plein de pierres jet\u00e9es dans nos jardins tranquilles. Me demandant, il est vrai, pourquoi il n\u2019est pas nomm\u00e9 <em>Cercle de la mort<\/em>, le sang et son rouge \u00e9tant symbole de vie. J\u2019aurais pu m\u2019attendre, si je ne savais de ce film que le film, \u00e0 ce que les tortionnaires boivent le sang de la jeunesse pour s\u2019approprier sa force et son ardeur.<\/p>\n<p>Les palais sont beaux comme seuls savent l\u2019\u00eatre les demeures italiennes mais \u00e0 aucun moment on ne trouve le loisir de se le dire. Regarder <em>Sal\u00f2<\/em> est impossible, le voir est insuffisant et dans un cas comme dans l\u2019autre on n\u2019en sort pas indemne, tout juste capable de fumer une cigarette et boire un verre en silence dans la vanit\u00e9 de croire qu\u2019on passe \u00e0 autre chose\u00a0: <em>Sal\u00f2<\/em> ne passe pas.<\/p>\n<p>Les palais sont beaux \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Dedans leur beaut\u00e9 se complique, la d\u00e9coration s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019architecture et en tue la grandeur. Trop de tout, partout. Ma grand-m\u00e8re aurait dit\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e7a fait riche\u00a0\u00bb. C\u2019est pompeux et grandiloquent. L\u2019ornementation profuse a perdu la gr\u00e2ce de ses r\u00e9f\u00e9rences Art D\u00e9co. Les appliques ressemblent \u00e0 des cornets \u00e0 glace, les luminaires se boursouflent de cloisonn\u00e9s laiteux soulign\u00e9s de noir trop \u00e9pais. L\u2019ampoule nue qui tombe du plafond dans une des chambres des victimes a la simplicit\u00e9 pauvre des v\u00eatements accroch\u00e9s aux murs au- dessus des lits, il n\u2019y a l\u00e0 que le n\u00e9cessaire et sa nudit\u00e9 crue.<\/p>\n<p>Les meubles sont sombres et lourdingues, malgr\u00e9 la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 pr\u00e9tentieuse des lignes qui se voudraient a\u00e9riennes. Ils me font penser aux meubles du catalogue Crozatier dont j\u2019ai longtemps \u00e9crit les textes et qui \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 convaincre les classes moyennes de se meubler pour moins cher avec autant de style que les classes sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Les peintures s\u2019\u00e9talent en abondance proches du monochrome, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es mais perverties, caricaturales des artistes qui sont cens\u00e9s les avoir faites\u00a0: Leger devient pompier, Chirico vain au lieu de vide et les futuristes d\u00e9pass\u00e9s par un formalisme sans avenir.<\/p>\n<p>On mange mais on ne voit pas les cuisines. On fume mais on ne voit personne vider les cendriers. On se pomponne mais on ne voit pas de salle de bain, on entrevoit un bidet dans le cabinet du baquet \u00e0 merde o\u00f9 une jeune fille demande pourquoi dieu, qui ne m\u00e9rite pas de majuscule, les a abandonn\u00e9s. On fait des citations mais on ne voit aucune biblioth\u00e8que, aucun journal\u00a0: les seuls \u00ab\u00a0livres\u00a0\u00bb sont le r\u00e8glement et le cahier des punitions.<\/p>\n<p>\u00c9trangement, le pr\u00e9sident le juge et le duc appr\u00eat\u00e9s pour leurs noces sont habill\u00e9s comme des vieilles femmes, comme pourraient l\u2019\u00eatre leurs m\u00e8res, qui vont \u00e0 un mariage et pas du tout comme des jeunes mari\u00e9es conjuguant un savant m\u00e9lange d\u2019\u00e9rotisme et de candeur. Tout est ridicule et vieillot, les robes longues et lourdes, les chapeaux avec voilettes et les fleurs accroch\u00e9es au creux de l\u2019\u00e9paule. On dirait si on \u00e9tait vulgaire (et \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb l\u2019est toujours) qu\u2019elles ne sont pas bandantes. Alors que les tenues des narratrices sont \u00e9tudi\u00e9es et plus \u00e9l\u00e9gantes que tous les autres costumes. <\/p>\n<p>Dans cette derni\u00e8re partie, la conteuse porte un ensemble de satin blanc, jupe et veste longues et droites, et sur les \u00e9paules une \u00e9tole de renard blanc. Lorsque je la regarde cadr\u00e9e \u00e0 mi-corps ou en gros plan avec le brillant de ses bijoux et sa tiare de cheveux blonds tress\u00e9s, je peux la trouver belle. Pourtant, pour parler comme on le fait aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas une belle personne. Pas plus que l\u2019\u00e9v\u00eaque dans son costume rouge et th\u00e9\u00e2tral \u00e9largi par une tringle qui s\u2019orne \u00e0 chaque bout de cornes d\u2019animaux. Une longue bande de petits miroirs ench\u00e2ss\u00e9s dans des cadres argent\u00e9s lui descend sur le ventre et il porte une coiffure faite en feuillage vert sombre dont la symbolique m\u2019\u00e9chappe.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais me dire que les belles personnes sont ces jeunes gens qui vont mourir\u00a0: jolis costumes pour les gar\u00e7ons, robes grises souvent \u00e0 carreaux pour les filles et, soudain, pr\u00e8s du baquet plein de merde l\u2019apparition de quelques grands cols Claudine enfantins. Ils ont \u00e9t\u00e9 choisis par Pasolini pour \u00eatre choisis par des monstres qui feront leur march\u00e9 parmi ces corps interdits d\u2019\u00eatre. Ce ne sont pas des personnes ou \u00e0 peine, si peu, si vite, en contrebande, et dieu qui ne m\u00e9rite pas une majuscule les a abandonn\u00e9s. Je les trouve un peu moins \u00ab\u00a0objets\u00a0\u00bb quand ils se d\u00e9noncent les uns les autres. La merde, cette boue tuera leur col\u00e8re mais eux et nous seront pass\u00e9s par le cercle de L\u2019Enfer.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a dans ce chapitre de belles personnes qu\u2019isol\u00e9es du contexte par la narration ou s\u2019isolant du contexte par la volont\u00e9.<br \/>\nSoudain une narratrice et la pianiste, H\u00e9l\u00e8ne Surg\u00e8re et Sonia Saviange deviennent, ou redeviennent les actrices qu\u2019elles furent dans <em>Femmes, femmes<\/em> de Paul Vecchiali \u00e0 qui Pasolini rend hommage en leur faisant rejouer une jolie sc\u00e8ne entre Guignol et Commedia dell\u2019arte. Le sachant, dans mes lectures r\u00e9centes du film, cette sc\u00e8ne me faisait l\u2019impression d\u2019un courant d\u2019air frais dans une pi\u00e8ce empuantie de lendemain de f\u00eate. Je ne me souviens pas de l\u2019impression qu\u2019elle m\u2019a faite quand j\u2019ai vu <em>Sal\u00f2<\/em> (deux s\u00e9ances \u00e0 la suite) \u00e0 sa sortie. Ne connaissant pas l\u2019histoire de cette mise en ab\u00eeme, soulign\u00e9e par l\u2019infini d\u2019un miroir, je n\u2019avais pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les moyens d\u2019y trouver le bonheur qu\u2019elle me donne aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Pour ce qui concerne le personnage de la musicienne je n\u2019ai chang\u00e9 ni d\u2019impression, ni d\u2019avis, ni de pens\u00e9e. Depuis toujours elle est pour moi une des plus belles figures de l\u2019artiste et pas seulement au cin\u00e9ma. Elle accompagne, elle est l\u00e0 de dos dans un coin de l\u2019image souvent habill\u00e9e de gris. Elle est en noir, avec une fleur blanche, quand elle joue de l\u2019accord\u00e9on, l\u2019instrument universel des pauvres, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 celle qui porte le plateau aux rubans bleus nou\u00e9s qu\u2019on offrira \u00e0 ceux qui iront \u00e0 <em>Sal\u00f2<\/em>, les autres mourront. L\u00e0, elle cesse d\u2019accompagner, et c\u2019est sa premi\u00e8re et seule participation, presque innocente aux atrocit\u00e9s qui pr\u00e9c\u00e8dent et \u00e0 celles qui suivront.<\/p>\n<p>Plus tard, en tailleur gris \u00e0 long col, les manches un peu fronc\u00e9es aux \u00e9paules, elle est film\u00e9e de dos et de loin dans la salle des orgies vide. Elle joue quelques accords, se l\u00e8ve et traverse toute la pi\u00e8ce en largeur puis sort par une porte lat\u00e9rale. Elle traverse une premi\u00e8re pi\u00e8ce et  entre dans une chambre aux murs \u00e0 motifs bleu sourd, va vers la fen\u00eatre qu\u2019elle ouvre, s\u2019assied sur le rebord et en \u00e9touffant un cri muet de sa main droite elle l\u2019enjambe et tombe.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 \u00ab\u00a0Qu\u2019ils cr\u00e8vent, les artistes\u00a0!\u00a0\u00bb de Kantor qui montre dans une somptueuse et longue danse macabre ce qu\u2019un r\u00e9gime totalitaire fait aux artistes. L\u2019artiste, personnifi\u00e9 et f\u00e9minin (il faudrait parler plus de ce que devient La Femme dans <em>Sal\u00f2<\/em>) n\u2019a plus d\u2019instrument pour accompagner l\u2019horreur. Elle n\u2019a plus ni le corps ni l\u2019\u00e2me ni la t\u00eate ni le c\u0153ur \u00e0 faire \u00e7a. Elle arr\u00eate et elle s\u2019\u00e9teint.<\/p>\n<p>Arrivent, les supplices et les assassinats. Pasolini par le cadrage et les dispositifs de vision inclus dans la narration nous tient avec sa douceur l\u00e9gendaire \u00e0 l\u2019\u00e9cart du pire et c\u2019est probablement ce qui permet de le penser, de se dire que ces choses sont arriv\u00e9es, arrivent encore, arriveront toujours. La listes des supplices et des mises \u00e0 mort est longue, il manque la guillotine et la chaise \u00e9lectrique. Le haut du fauteuil sur lequel les notables s\u2019asseyent pour regarder le spectacle qui les comble leur fait comme une aur\u00e9ole. L\u2019un d\u2019eux retourne les jumelles\u00a0: est-ce un moment de faiblesse ou pour varier les plaisirs\u00a0? Pendant ce temps, \u00e0 la radio on entend Ezra Pound et Carl Orf. Une blague Carambar d\u2019une rare b\u00eatise ne d\u00e9tend pas l\u2019atmosph\u00e8re, au contraire.<\/p>\n<p>Des jeunes gens arm\u00e9s jouent aux cartes. Deux gar\u00e7ons posent leurs armes et quittent la pi\u00e8ce pour entrer dans le petit salon o\u00f9 il y a la radio, l\u2019un d\u2019eux cherche un autre programme et choisit une musique de danse. Apr\u00e8s un \u00e9change tout simple comme il y en a entre gens qui ne se connaissent pas ils dansent ensemble. J\u2019ai lu, un peu partout, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une valse. Pour avoir dans mes jeunes ann\u00e9es subi la torture d\u2019un cours de danse de salon je dis, tr\u00e8s s\u00fbre de moi que le fox trot correspond exactement et \u00e0 la musique qui les accompagne et aux pas qu\u2019ils font. La petite amie de l\u2019un s\u2019appelle Margherita. Un nom de fleur, un nom de printemps, un nom de demain et de vie simple. Un moment de douceur apr\u00e8s la narration terrible qui pr\u00e9c\u00e8de.<\/p>\n<p>Les deux gar\u00e7ons me ram\u00e8nent \u00e0 <em>La Ricotta<\/em> et aux jeunes gens qui dansent un twist autour d\u2019un buffet dress\u00e9 comme une nature morte.<br \/>\nUn moment en couleur avant le noir et blanc de la narration terrible et magnifique qui va suivre. Comparaison n\u2019est pas raison, mais pas tort non plus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"position:relative;padding-bottom:56.25%;height:0;overflow:hidden;\"> <iframe loading=\"lazy\" style=\"width:100%;height:100%;position:absolute;left:0px;top:0px;overflow:hidden\" frameborder=\"0\" type=\"text\/html\" src=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/embed\/video\/x12fty?autoplay=1\" width=\"100%\" height=\"100%\" allowfullscreen title=\"Dailymotion Video Player\" allow=\"autoplay\"> <\/iframe> <\/div>\n<div style=\"position:relative;padding-bottom:56.25%;height:0;overflow:hidden;\"> <iframe loading=\"lazy\" style=\"width:100%;height:100%;position:absolute;left:0px;top:0px;overflow:hidden\" frameborder=\"0\" type=\"text\/html\" src=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/embed\/video\/x12g71?autoplay=1\" width=\"100%\" height=\"100%\" allowfullscreen title=\"Dailymotion Video Player\" allow=\"autoplay\"> <\/iframe> <\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Audiodescription in petto \u00ab\u00a0Ce film, je le connais, mais je n\u2019y arrive pas toujours.\u00a0\u00bb Alain Bergala &nbsp; Il n\u2019y a pas de lecture innocente de Sal\u00f2, m\u00eame la premi\u00e8re\u00a0; les suivantes se contaminent les unes les autres d\u2019horreur accumul\u00e9e. J\u2019ai choisi Le Cercle du sang (derni\u00e8re partie du film) parce que, enfin, tout s\u2019ach\u00e8ve [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[131,598],"tags":[],"class_list":["post-4644","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chroniques","category-faut-voir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4644","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4644"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4644\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4650,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4644\/revisions\/4650"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4644"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4644"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4644"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}