{"id":4157,"date":"2021-02-06T05:40:21","date_gmt":"2021-02-06T04:40:21","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4157"},"modified":"2023-04-16T14:56:25","modified_gmt":"2023-04-16T13:56:25","slug":"clemence-dumper-mythologies-06","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-06\/","title":{"rendered":"Cl\u00e9mence Dumper \u2022 Mythologies 6. Le cr\u00e9puscule de l\u2019idiot"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper.<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper.jpg\" rel=\"lightbox[4157]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3605\" \/><\/a>, que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Apr\u00e8s des d\u00e9buts litt\u00e9raires dans des revues comme <em>Rouge D\u00e9clic<\/em> ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publi\u00e9 son premier roman, <em>D\u00e9bandade<\/em>, aux \u00e9ditions Philippe Rey, en 2014.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-05\/\"> < Pr\u00e9c\u00e9dent <\/a> <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-07\/\">Suivant > <\/a> <\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Ah! Si seulement tu pouvais entendre, parler, et me dire o\u00f9 il se d\u00e9robe \u00e0 ma force! Aussit\u00f4t sa cervelle \u00e9cras\u00e9e coulerait \u00e7\u00e0 et l\u00e0 dans la caverne, et mon c\u0153ur se consolerait des maux que m\u2019a faits ce mis\u00e9rable Personne!\u00a0\u00bb<br \/>\nHom\u00e8re, Odyss\u00e9e<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il a deux yeux, comme vous et moi, et il ne semble en avoir qu\u2019un tant sa vision du monde est monotone, monocorde, sans autre possibilit\u00e9 que ce lui seul pense. Et il pense assez peu. Et il pense assez mal. Toujours dans un seul sens, unique et invariable. Ferm\u00e9 pourrait-on dire.<\/p>\n<p>Les pens\u00e9es de Paul Iph\u00e8me se limitent \u00e0 trois \u00e9l\u00e9ments: la violence, la parano\u00efa, la haine, sainte trinit\u00e9 absurde d\u2019un esprit limit\u00e9.<\/p>\n<p>Paul est un homme, et se rapproche pourtant d\u2019un animal, basique, qui ne r\u00e9fl\u00e9chit pas, qui ne tol\u00e8re pas l\u2019autre, en a peur, et qui refuse d\u2019agir autrement que selon les r\u00e8gles que lui-m\u00eame s\u2019\u00e9dicte.<\/p>\n<p>Le monde tourne, certes, mais il ne tourne pas comme Paul le voudrait. Le monde tourne mal, donc, \u00e0 ses yeux &#8211; \u00e0 son \u0153il dirons-nous. Paul ne supporte pas ce que les autres affublent du nom inique de MODERNITE.<\/p>\n<p>Paul ne supporte pas la fa\u00e7on dont le monde tourne. Paul supporte peu de choses finalement et se retrouve, la plupart du temps, assez seul.<\/p>\n<p>Paul aurait pu \u00eatre un tr\u00e8s bon dictateur. Paul aurait pu \u00eatre un tr\u00e8s bon \u201cd\u00e9batteur\u201d dont est friande de nos jours la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Pour lui qui n\u2019a qu\u2019un \u0153il dans sa t\u00eate, le monde ne devrait fonctionner que par binarit\u00e9. Les races sont in\u00e9gales. Les sexes sont in\u00e9gaux. La force et la faiblesse jamais ne se rejoignent. On ne peut \u00eatre que dans un camp. La nuance est une absurdit\u00e9 handicapante, presque autant que la tol\u00e9rance, qui m\u00e8ne, d\u2019apr\u00e8s lui, l\u2019\u00eatre humain \u00e0 sa perte.<\/p>\n<p>Paul ne supporte pas l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. L\u2019autre, cela n\u2019existe pas pour lui, cela ne m\u00e9rite pas d\u2019exister ou &#8211; il sait se montrer magnanime &#8211; cela doit rester, simplement, \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 va mal, Paul le pense tr\u00e8s fort, Paul le pense tr\u00e8s mal. Tous ces \u00e9trangers qui arrivent, \u00e0 ses yeux, ne sont personne. Toutes ces nouvelles lois, qui autorisent la d\u00e9cadence, le mariage entre deux sexes identiques, l\u2019adoption par les couples contre nature, tout cela n\u2019existerait certainement pas dans un monde dirig\u00e9 par Paul. L\u2019avortement, la parit\u00e9, la procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e: tout dans le m\u00eame sac, tout \u00e0 gerber, \u00e0 lui faire faire des cauchemars dans ses nuits solitaires.<\/p>\n<p>Le divorce, d\u00e9j\u00e0, il \u00e9tait plut\u00f4t contre. Car on ne d\u00e9fait pas ce qui a \u00e9t\u00e9 nou\u00e9. Cette th\u00e9orie rejoint sa vision de l\u2019\u00e9tranger: quand un peuple existe depuis des si\u00e8cles, il n\u2019est pas bon que d\u2019autres sangs viennent le diluer.<\/p>\n<p>Qu\u2019ils restent chez eux, m\u00eame s\u2019ils y meurent? Oui, trois fois oui, car c\u2019est ce que Paul appelle le destin. On ne fuit pas son peuple. On honore son peuple. On ne le m\u00e9lange pas \u00e0 d\u2019autres qui viendraient faire tourner autrement un mode de vie durement \u00e9tabli !<\/p>\n<p>Paul hait les \u00e9trangers, d\u00e9teste les p\u00e9d\u00e9s, m\u00e9prise les femmes et conchie les nouveaux penseurs qui r\u00eavent &#8211; les cons ! d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire. L\u2019\u00e9galit\u00e9, c\u2019est bon pour les bobos. Le cerveau de Paul, finalement, s\u2019apparente \u00e0 un petit pois hargneux.<\/p>\n<p>Paul se sent incompris. Forc\u00e9ment. Paul se sent en avance sur son temps, ou bien d\u2019une autre \u00e9poque, d\u2019un \u00e2ge d\u2019or o\u00f9 l\u2019homme, le vrai, n\u2019avait pas peur d\u2019en \u00eatre un. Il se pense trop intelligent. Il se pense maudit, entour\u00e9 d\u2019incapables qui ne comprennent rien.<\/p>\n<p>Paul n\u2019est pas dictateur &#8211; il aimerait. Paul n\u2019est pas chroniqueur t\u00e9l\u00e9 &#8211; il adorerait.<br \/>\nNon, Paul n\u2019est rien. Une masse de chair, de muscles et d\u2019ignorance.<\/p>\n<p>Il rumine devant sa t\u00e9l\u00e9. Il r\u00e2le contre tout. Il change de trottoir lorsqu\u2019il croise un arabe, le jour. Le jour car, la nuit, Paul devient tout puissant, il sort en ville et d\u00e9ambule sans but. Sa stature imposante le prot\u00e8ge. Il en est fier.<\/p>\n<p>Paul erre dans les bars. Il boit. Beaucoup. Il aime s\u2019enivrer de bon vin bien fran\u00e7ais (il a d\u00e9couvert, il y a peu, horrifi\u00e9, l\u2019existence inepte de vins australiens). Il boit jusqu\u2019\u00e0 plus soif et, une fois qu\u2019il est bien saoul, Paul Iph\u00e8me va tra\u00eener dans diff\u00e9rents quartiers, pour casser du p\u00e9d\u00e9 ou de l\u2019arabe, ou tout ce qui ressemble de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>Il toise ceux qu\u2019il croise, ces \u00eatres d\u00e9cadents qui hantent, la nuit, les grandes villes en perdition.<\/p>\n<p>Et, de temps en temps, il parle \u00e0 un de ces \u00eatres &#8211; improbable rencontre entre un intol\u00e9rant ivre et une \u00e2me perdue. La discussion s\u2019engage, la nuit, bien plus facilement, comme si l\u2019ombre facilitait le dialogue entre langues \u00e9trang\u00e8res. Il s\u2019engr\u00e8ne tout seul &#8211; l\u2019alcool aide bien les choses. Il<br \/>\ncommence \u00e0 crier et une cruaut\u00e9 animale se faufile dans ses veines. Il est pourtant un homme. Un monstre tout autant.<\/p>\n<p>Paul est ce que l\u2019humanit\u00e9 peut pousser le plus loin dans l\u2019inculte barbarie.<\/p>\n<p>Il est en somme la b\u00eate qui repose en chacun d\u2019entre nous. Chez lui, la b\u00eate est vive.<\/p>\n<p>Ces \u00eatres \u00e0 qui il parle, la nuit, dans les rues de la ville, il finit par les tabasser. Poings, t\u00eate, dents: tout son \u00eatre devient arme. De son pied \u00e0 la force d\u00e9cupl\u00e9e par la fureur, il \u00e9crase des m\u00e2choires inconnues contre le bitume. Il aime les craquements que font les os bris\u00e9s. Il aime l\u2019odeur du sang, impur, qui coule de leurs blessures. Il massacre, il \u00e9touffe, avec sur les l\u00e8vres un sourire satisfait. Oh! Qu\u2019il aime \u00e7a! Vraiment! Dans ces moments obscurs, il se sent compris &#8211; par lui seul.<\/p>\n<p>Il arrive parfois que la victime meure. Face \u00e9cras\u00e9e. Souffle coup\u00e9. Alors, sans vraiment \u00eatre ma\u00eetre de ses gestes, de ses pulsions, Paul s\u2019agenouille lentement et commence \u00e0 croquer dans le corps mort.<\/p>\n<p>Il faut voir son visage alors, son menton plein de sang, ses dents qui poignardent ardemment la chair encore chaude. Il faut voir son regard, ses deux yeux fous habit\u00e9s d\u2019une lumi\u00e8re que seule la sauvagerie peut faire luire ainsi. Il est tout sauf humain. Il est une b\u00eate haineuse dont la soif de<br \/>\nsupr\u00e9matie ne s\u2019\u00e9tanche jamais. Il est le loup vorace, la hy\u00e8ne furieuse, chim\u00e8re aux multiples pelages que plus rien ne raisonne. Bouffer l\u2019autre, car l\u2019autre ne doit pas exister. Sc\u00e8ne cr\u00e9pusculaire, cannibalisme urbain.<\/p>\n<p>Puis il rentre chez lui, repus. Il s\u2019endort tranquillement, r\u00eavant d\u2019un monde meilleur, r\u00e9gi par ses seuls codes, heureux et soulag\u00e9 d\u2019avoir \u00f4t\u00e9 de la surface de la terre un nuisible, un \u00eatre inf\u00e2me. Rien de religieux. Rien de philosophique, vraiment. Une pens\u00e9e unique, qui est tout sauf pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Paul ferme ses deux yeux. On pourrait dire, tant est obtuse sa vision, qu\u2019il n\u2019en a pourtant qu\u2019un. L\u2019\u0153il de Paul n\u2019est peut-\u00eatre que le reflet douteux du pire que nous portons, chacun, en notre sein. Un \u0153il rond comme le monde. Qu\u2019il serait bon, un jour, de crever violemment.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper., que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. 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