{"id":4150,"date":"2021-01-23T06:10:07","date_gmt":"2021-01-23T05:10:07","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4150"},"modified":"2023-04-16T14:56:25","modified_gmt":"2023-04-16T13:56:25","slug":"clemence-dumper-mythologies-04","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-04\/","title":{"rendered":"Cl\u00e9mence Dumper \u2022 Mythologies 4. Fils de"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper.<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper.jpg\" rel=\"lightbox[4150]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3605\" \/><\/a>, que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Apr\u00e8s des d\u00e9buts litt\u00e9raires dans des revues comme <em>Rouge D\u00e9clic<\/em> ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publi\u00e9 son premier roman, <em>D\u00e9bandade<\/em>, aux \u00e9ditions Philippe Rey, en 2014.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-03\/\"> < Pr\u00e9c\u00e9dent <\/a> <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-05\/\">Suivant > <\/a> <\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u201c &#8230; il est doux de perdre la conscience de ses malheurs.\u201d<br \/>\nSophocle, <\/em>Oedipe Roi<em><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Joe lui avait pourri la vie depuis sa plus tendre enfance. M\u00eame si sa m\u00e9moire ne pouvait remonter jusqu&rsquo;\u00e0 sa propre naissance, ses premiers souvenirs \u00e9taient empreints de violence autant que de crasse et de d\u00e9samour. Il pouvait jurer sans ciller que, m\u00eame b\u00e9b\u00e9, il n&rsquo;avait connu \u00e0 sa m\u00e8re que trois aspects : saoule, sale, terrifiante.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res ann\u00e9es de toute vie sont telles que l&rsquo;enfant aime instinctivement sa m\u00e8re &#8211; l&rsquo;enfant cafard doit bien aimer sa g\u00e9nitrice. Les br\u00fblures de cigarette, les premiers coups, la n\u00e9gligence : tout cela ne l&rsquo;avait pas emp\u00each\u00e9, au d\u00e9but, d&rsquo;\u00e9prouver pour cette <em>femme<\/em> une sorte d&rsquo;affection naturelle.<\/p>\n<p>Elle le laissait chialer dans ses couches souill\u00e9es de merde. Elle oubliait une fois sur deux de le nourrir. Elle le r\u00e9veillait en pleine nuit en gueulant, ou lui en collait une quand il avait la mauvaise id\u00e9e de vouloir dormir avec elle. Plusieurs fois il \u00e9tait sorti de son petit lit et avait vaillamment march\u00e9 sur ses pattes potel\u00e9es, avant d&rsquo;escalader le grand lit puis le corps bouffi de sa m\u00e8re. Il \u00e9tait assoiff\u00e9 de c\u00e2lins, de caresses, de douceur, de quelque chose qui lui aurait fait comprendre que vivre n&rsquo;\u00e9tait pas une tare. La main sur sa face venait contredire ce r\u00eave.<\/p>\n<p>Petit \u00e0 petit, en grandissant, il avait appris \u00e0 la d\u00e9saimer, \u00e0 se pr\u00e9munir contre sa haine infernale. Il avait rapidement compris que les larmes ne savaient pas attendrir mais exasp\u00e9rer la haine maternelle. Alors il avait arr\u00eat\u00e9 de pleurer. M\u00eame quand il avait faim. M\u00eame quand il avait mal. Tout le temps.<\/p>\n<p>Le premier mot qu&rsquo;il pronon\u00e7a fut \u00ab Papa \u00bb, ce qui lui valut une monumentale fess\u00e9e. Car l&rsquo;ivresse d\u00e9cuplait sa force \u2013 elle \u00e9tait encore jeune. L\u00e0 o\u00f9 les autres avaient une m\u00e8re, il ne disposait que d&rsquo;un amas de chair malveillante qui empestait perp\u00e9tuellement le whisky et qui d\u00e9goulinait d&rsquo;injures. Il avait limit\u00e9 le contact physique au strict minimum. Il avait \u00e9trangl\u00e9 sa faim de douceur et, au fil des ans, il avait en quelque sorte apprivois\u00e9 cette folle, s&rsquo;en tenant le plus \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart possible. Il se persuadait qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas sorti d&rsquo;elle \u2013 on s&rsquo;arrange comme on peut avec<br \/>\nle r\u00e9el.<\/p>\n<p>Chaque heure en sa pr\u00e9sence faisait grandir en lui la volont\u00e9 in\u00e9branlable de se venger un jour. Cela restait silencieux, bien loin sous la peau, docile animal qui savait patiemment attendre.<\/p>\n<p>En voyant les parents des autres venir les chercher \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, il avait bien compris l&rsquo;envers du d\u00e9cor : les m\u00e8res ne sont pas toutes des cr\u00e9atures abominables, les p\u00e8res existent parfois. Le sien, elle lui avait toujours racont\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait un connard, un l\u00e2che, un triste sire. Il l\u2019avait engross\u00e9e un soir de f\u00eate et s\u2019\u00e9tait barr\u00e9 comme un d\u00e9serteur &#8211; il n\u2019avait jamais su qu\u2019elle \u00e9tait enceinte de lui, ce qu\u2019elle omettait bien de dire. En riant, car cela lui arrivait parfois, elle racontait qu\u2019elle lui avait vomi dessus apr\u00e8s leur \u00e9treinte, comme si elle savait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il ne m\u00e9ritait pas mieux. Elle n\u2019avait, depuis lors, \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par aucun homme.<\/p>\n<p>L\u2019enfant l&rsquo;avait crue au d\u00e9but. Ce salopard de p\u00e8re servait de creuset \u00e0 tous les malheurs de sa m\u00e8re. Il s&rsquo;\u00e9tait par la suite prudemment d\u00e9tach\u00e9 de cette id\u00e9e : avant ou apr\u00e8s lui, cette femme devait demeurer impossible \u00e0 aimer. Aussi se jura-t-il de n&rsquo;en aimer aucune et jeta discr\u00e8tement son<br \/>\nd\u00e9volu sur les gar\u00e7ons.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole ne se passait pas trop mal pour lui. Il prenait soin d&rsquo;avoir l&rsquo;air normal, de planquer les bleus, les marques rouge\u00e2tres de br\u00fblures sur ses bras. Personne ne se souciait qu&rsquo;il soit en manches longues \u00e9t\u00e9 comme hiver.<\/p>\n<p>Il trouvait mille excuses \u00e0 l&rsquo;\u00e9tonnante absence de sa m\u00e8re au r\u00e9unions, aux kermesses, \u00e0 tout \u00e9v\u00e9nement qui r\u00e9clamait normalement une pr\u00e9sence parentale. Elle travaillait la nuit, ou elle \u00e9tait malade. Il lui cr\u00e9ait ainsi, pour les autres, une vie h\u00e9ro\u00efque de m\u00e8re sacrificielle. C&rsquo;\u00e9tait<br \/>\ntoujours \u00e7a de pris.<\/p>\n<p>Cependant, Joe \u00e9tait tellement imbib\u00e9e d&rsquo;alcool que son cerveau ramollissait. Elle semblait avoir loup\u00e9 la croissance de son fils. Aussi continuait-elle \u00e0 le bastonner r\u00e9guli\u00e8rement au moindre pr\u00e9texte sans se rendre compte qu&rsquo;il devenait un homme. Ceci causa sa perte.<\/p>\n<p>Le soir de ses dix-huit ans, il eut l&rsquo;audace folle de lui signaler que cette date \u00e9tait celle de sa naissance. Il \u00e9tait dix-sept heures, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ivre et il la regarda dans les yeux en pronon\u00e7ant la remarque provocante.<\/p>\n<p>&#8211; Joe, c&rsquo;est mon anniv ! Tu as oubli\u00e9, comme toujours !<\/p>\n<p>Elle resta un temps interdite dans son vieux fauteuil \u00e9lim\u00e9, parsem\u00e9 de taches de diverses natures, ce qui laissa \u00e0 son fils tout le loisir de l&rsquo;observer en d\u00e9tail, comme s&rsquo;il voulait incruster dans sa m\u00e9moire r\u00e9tinienne l&rsquo;image pitoyable de cette femme d\u00e9chue.<\/p>\n<p>Ses cheveux sombres et gras pendouillaient dans son cou, dessinant de sinueux ruisseaux noirs dans les plis graisseux de sa chair blafarde. Sa bouche semblait inexorablement entra\u00een\u00e9e par la chute, vers le double menton. Ses yeux bouffis ne traduisaient qu&rsquo;une vague et lointaine surprise, ainsi qu&rsquo;une forte alcool\u00e9mie. La chaleur \u00e9tait plomb, ce 4 ao\u00fbt unique. Il regardait avec un d\u00e9go\u00fbt habitu\u00e9 son corps flasque \u00e0 travers le d\u00e9bardeur blanc sale et l\u00e2che qu&rsquo;elle portait et qui laissait voir d&rsquo;autres plis, d&rsquo;autres m\u00e9andres d&rsquo;une peau qui n&rsquo;aimait plus rien, si ce n&rsquo;est l&rsquo;alcool et a violence. Elle \u00e9tait en culotte et ses jambes \u00e0 peine pli\u00e9es ressemblaient \u00e0 deux cierges mous. Cette femme \u00e9tait cireuse. Il ne pouvait m\u00eame pas avoir le r\u00e9confort facile de se dire qu&rsquo;elle avait d\u00fb \u00eatre belle dans sa jeunesse. Elle \u00e9tait n\u00e9e monstre : voil\u00e0 la certitude qu&rsquo;il avait cruellement acquise au fil des ans \u00e0 son propos.<\/p>\n<p>Les vapeurs de bourbon faisaient luire son visage, et c&rsquo;est d&rsquo;une bouche liquide qu&rsquo;elle articula difficilement les mots \u2013 qui se ressemblaient \u00e9trangement \u00e0 chaque anniversaire manqu\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; J&rsquo;aurais d\u00fb te faire au dessus des chiottes et tirer la chasse ! T&rsquo;es bien un connard comme ton p\u00e8re !<\/p>\n<p>Avec de lourdes difficult\u00e9s, elle se leva, affreuse poup\u00e9e de cire plus proche du Golem se mouvant mollement. Il la regarda s&rsquo;approcher et prendre la bouteille presque vide qu&rsquo;elle vint lui fracasser sur la t\u00eate. Il sourit \u2013 elle resta b\u00eate.<\/p>\n<p>Il avait remarqu\u00e9 depuis longtemps l&rsquo;angle tranchant de la vieille chemin\u00e9e en marbre et, de toutes ses forces, de toute sa joie enfin aper\u00e7ue, il poussa cette femme la t\u00eate la premi\u00e8re vers cette ar\u00eate saillante.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait grand et fort, et il n&rsquo;\u00e9tait pas saoul. Il la poussa avec sa masse physique venue se superposer \u00e0 une haine visc\u00e9rale nourrie depuis presque toujours contre cette \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c7a ne fit pas beaucoup de bruit. Corps flasque et chute molle. Elle n&rsquo;eut m\u00eame pas le biais de crier. Le sang \u00e9tait beau.<\/p>\n<p>Maman est morte aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Il eut pour la premi\u00e8re fois un sourire extatique et sinc\u00e8re.<\/p>\n<p>Josiane Caste \u00e9tait morte chez elle, ivre, victime d&rsquo;une mauvaise chute et, vu son \u00e9tat ces derniers temps, le fait n&rsquo;\u00e9tonna gu\u00e8re le reste du monde. On en vint m\u00eame \u00e0 plaindre son pauvre fils adolescent qui l&rsquo;avait trouv\u00e9e d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en rentrant chez eux, le jour tragique de ses dix-huit ans.<br \/>\nIl put enfin vivre. Rencontrer des gars, jusqu&rsquo;\u00e0 celui-l\u00e0, plus \u00e2g\u00e9 certes, mais tellement id\u00e9al. Viril. Intelligent. Excellent baiseur. Coup de foudre imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Ils sont ensemble depuis deux ans. Ils parlent, rient, vivent. Comme des fous.<\/p>\n<p>Au d\u00e9tour d&rsquo;une conversation, et plein de la curiosit\u00e9 si propre \u00e0 sa jeunesse, lui vient une question saugrenue.<\/p>\n<p>&#8211; Tu as d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 avec une femme ? &#8211; sourire amoureux de l&rsquo;autre. Bof&#8230; Il y a une \u00e9ternit\u00e9, je devais avoir ton \u00e2ge. J&rsquo;ai essay\u00e9 pour voir, m\u00eame si j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 mon id\u00e9e. J&rsquo;ai du mal la choisir car c&rsquo;\u00e9tait la plus timbr\u00e9e de toutes ! Pas tr\u00e8s jolie avec \u00e7a, mais bon, pour essayer, je m&rsquo;\u00e9tais dit que \u00e7a suffirait&#8230; J&rsquo;te dis pas le fiasco. Total ! Elle \u00e9tait tellement saoule quand je l&rsquo;ai bais\u00e9e, elle m&rsquo;a gerb\u00e9 dessus \u00e0 la fin, \u00e7a a achev\u00e9 de me d\u00e9go\u00fbter.<\/p>\n<p>&#8211; Ah ah ! Quelle exp\u00e9rience ! Comment s&rsquo;appelait cette merveille ?<\/p>\n<p>La lenteur de la r\u00e9ponse n\u2019\u00f4ta rien \u00e0 son horreur. Le temps se dilata, rejoignant cette dr\u00f4le d\u2019\u00e9ternit\u00e9 qui pare les grands moments, les pires et les meilleurs. La bouche de l\u2019homme aim\u00e9 articula l\u2019atrocit\u00e9 et le jeune homme, heureux depuis peu, libre depuis son crime, vivant comme un roi l\u00e9gitime une vie m\u00e9rit\u00e9e, n&rsquo;eut alors qu\u2019une envie, \u00e9trange autant qu\u2019irr\u00e9pressible: se crever les yeux.<\/p>\n<p>&#8211; Mmmmh&#8230; Il me semble&#8230; Attends! Elle avait un diminutif de mec, c&rsquo;est ce qui avait d\u00fb me plaire, un surnom qui sonnait am\u00e9ricain. Une folle pareille, je te jure, je devais d\u00e9j\u00e0 savoir que je pr\u00e9f\u00e9rais les hommes! Je ne l\u2019ai plus jamais revue apr\u00e8s. Putain \u00e7a va me revenir.<\/p>\n<p>Un surnom de mec&#8230; Je l\u2019ai! Oui, c&rsquo;est \u00e7a ! Joe!!! Personne ne l&rsquo;appelait autrement&#8230; Joe !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper., que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. 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