{"id":4134,"date":"2021-01-09T06:06:08","date_gmt":"2021-01-09T05:06:08","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4134"},"modified":"2023-04-16T14:56:25","modified_gmt":"2023-04-16T13:56:25","slug":"clemence-dumper-mythologies-02","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-02\/","title":{"rendered":"Cl\u00e9mence Dumper \u2022 Mythologies 2. Terre et s\u0153ur"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper.<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper.jpg\" rel=\"lightbox[4134]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3605\" \/><\/a>, que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Apr\u00e8s des d\u00e9buts litt\u00e9raires dans des revues comme <em>Rouge D\u00e9clic<\/em> ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publi\u00e9 son premier roman, <em>D\u00e9bandade<\/em>, aux \u00e9ditions Philippe Rey, en 2014.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-01\/\"> < Pr\u00e9c\u00e9dent <\/a><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-03\/\">Suivant > <\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Antigone d\u00e9fie la Loi et choisit l\u2019honneur.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Elle creuse avec ses mains. Si elle le pouvait, elle creuserait avec tout son corps, avec ses dents, avec sa rage enti\u00e8re qui fait d\u2019elle l\u2019ultime combattante. Pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019honneur \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>La terre est sale, humide. Ses ongles sont des lambeaux et ses mains saignent d\u00e9j\u00e0 mais cette souffrance l\u00e0, physique, n\u2019est rien compar\u00e9 \u00e0 l\u2019immense pr\u00e9cipice qu\u2019elle sent au fond d\u2019elle. En<br \/>\ncreusant de la sorte, c\u2019est sa propre solitude qu\u2019elle troue, qu\u2019elle b\u00eache, pour y planter sa haine, pour y planter l\u2019injustice.<\/p>\n<p>Il se remet \u00e0 pleuvoir et les gouttes accompagnent timidement ses larmes. Le jour promet d\u2019arriver, il faut qu\u2019elle s\u2019active. Elle entend au loin quelques corbeaux qui s\u2019\u00e9veillent et leurs croassements se m\u00ealent au bruit lourd des avions et des h\u00e9licopt\u00e8res.<\/p>\n<p>Le pays est en guerre. La terre est en guerre et elle, au milieu de rien, elle se retrouve seule avec le corps mort de son fr\u00e8re qu\u2019elle a pein\u00e9 \u00e0 porter jusqu\u2019ici.<\/p>\n<p>Elle ne le regarde pas. Pas le temps: il faut creuser. Bien mouill\u00e9e d\u00e9sormais, la terre se fait plus souple &#8211; elle remercierait presque le ciel de lui offrir cette averse, si elle n\u2019avait l\u2019esprit entier occup\u00e9 par la col\u00e8re. Elle ne le regarde pas. Il est mort et bien mort, il n\u2019attend qu\u2019une chose: une s\u00e9pulture digne. L\u2019odeur caract\u00e9ristique de cette terre humide la rassure. Un parfum d\u2019\u00e9ternit\u00e9, un parfum de nature humaine.<\/p>\n<p>Elle sait qu\u2019elle risque gros: ce \u00e0 quoi elle s\u2019adonne demeure compl\u00e8tement ill\u00e9gal. Elle sait qu\u2019on la cherche, et qu\u2019on va la trouver.<\/p>\n<p>Ses longs cheveux fangeux coulent sur son visage. Sa bouche est s\u00e8che et son maigre corps \u00e9puis\u00e9. Mais il faut que le trou soit suffisamment profond, profond comme sa peine.<\/p>\n<p>Ses mains sont trop petites; elle compense ce d\u00e9faut par son acharnement. Le sang qui coule de ses doigts \u00e9corch\u00e9s se m\u00eale \u00e0 l\u2019humus &#8211; comme \u00e7a, se dit-elle, c\u2019est bien un peu de moi que<br \/>\nj\u2019enterre avec lui.<\/p>\n<p>Les combats font rage, m\u00eame la nuit. Le cri lointain des sir\u00e8nes vient percer l\u2019aube \u00e0 venir. Elle sait qu\u2019\u00e0 cet instant, en entendant ces stridences, des familles enti\u00e8res, apeur\u00e9es, vont sortir de leur maison, vont l\u2019abandonner d\u00e9finitivement pour se r\u00e9fugier dans un abri de fortune qui ne les prot\u00e8gera peut-\u00eatre pas. Elle sait qu\u2019il y a des enfants, r\u00e9veill\u00e9s par la peur, qui courent en donnant la main \u00e0 leur m\u00e8re, confiants malgr\u00e9 tout, une peluche ridicule dans leur autre<br \/>\nmain. Elle sait tout cela, s\u2019en moque \u00e9perdument. Une seule chose compte. Creuser.<\/p>\n<p>Elle jette un \u0153il rapide sur le tas de terre qui s\u2019amoncelle au bord du trou, petite montagne bient\u00f4t disparue, futur mausol\u00e9e du fr\u00e8re ch\u00e9ri.<\/p>\n<p>C\u2019est bien. \u00c7a avance.<\/p>\n<p>Laborieuse, la voil\u00e0 d\u00e9sormais elle-m\u00eame dans le trou. Seule sa t\u00eate d\u00e9passe, de temps \u00e0 autres, entre deux poign\u00e9es de terre, la faisant ressembler \u00e0 une taupe curieuse.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a pas de lumi\u00e8re mais elle a de la chance: les nuages orange fournissent une lueur qui suffit largement \u00e0 d\u00e9jouer les ombres.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a pas peur. Elle n\u2019aura plus jamais peur, de ces fous qui gouvernent, de cet \u00c9tat maudit qui refuse qu\u2019elle soit libre, qui refuse d\u2019honorer le cadavre d\u2019un combattant. A la fosse commune! Voil\u00e0 ce qu\u2019ils lui ont r\u00e9pondu. Bande de salopards. C\u2019est ainsi que vous remerciez ce fr\u00e8re qui a perdu la vie pour sauver le r\u00e9gime! Bande de raclures! Elle n\u2019est que d\u00e9go\u00fbt \u2013 et amour sororal.<\/p>\n<p>Elle a vol\u00e9 le corps, si froid et si rigide. Elle l\u2019a transport\u00e9, seule, dans une carriole, recouvert de purin pour que personne ne fouille. Son fr\u00e8re sent la merde. Son fr\u00e8re sent la mort. Elle esp\u00e8re que la pluie, violente maintenant, lavera le d\u00e9funt.<\/p>\n<p>La voil\u00e0 au fond du trou, \u00e9puis\u00e9e. Elle s\u2019y allonge, totalement insouciante de la salet\u00e9 et, \u00e0 l\u2019horizontale, elle tend les bras \u2013 son fr\u00e8re est plus grand qu\u2019elle. C\u2019est bon. Il rentrera. Sans \u00eatre pli\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9cent, droit, allong\u00e9, en repos. Elle ouvre un peu la bouche et boit la pluie qui tombe.<\/p>\n<p>Agile, elle remonte sur le bord. Le plus dur reste \u00e0 faire et le jour n\u2019attend pas. Ce n\u2019est plus de la terre mais bien de la boue maintenant, dont l\u2019odeur la remplit de forces vives. Elle le prend par<br \/>\nles pieds quand, d\u00e9j\u00e0!, la lueur du ciel est en train de changer. Le monde est quelque part entre la nuit et l\u2019aurore.<\/p>\n<p>Il est lourd. Tellement lourd. Pas humain d\u2019\u00eatre si lourd. Pas humain, non, juste mort. Son dos est douloureux, ses bras n\u2019en peuvent plus mais elle n\u2019est plus humaine. Elle est une s\u0153ur en deuil. A bout de forces, elle ne sent plus rien. Un n\u00e9ant l\u2019envahit.<\/p>\n<p>Les lueurs du petit matin, malgr\u00e9 le mauvais temps et bien malgr\u00e9 la guerre, conservent leur d\u00e9testable douceur.<\/p>\n<p>Le voil\u00e0 dans le trou. Le corps a fait un bruit. Sourd. Chute. Elle le regarde une derni\u00e8re fois. Elle trouve m\u00eame l\u2019audace morbide de s\u2019allonger quelques minutes sur lui. Mouill\u00e9s tous les deux. Morts tous les deux. Terre et boue tous les deux. L\u2019ultime \u00e9treinte. Il n\u2019est m\u00eame pas froid. Il fait d\u00e9j\u00e0 partie des \u00e9l\u00e9ments. D\u00e9j\u00e0 terre, d\u00e9j\u00e0 vers.<\/p>\n<p>Vid\u00e9e, elle remonte et entame la derni\u00e8re phase de l\u2019\u0153uvre. Toute la terre sortie, elle la jette avec l\u2019ardeur du d\u00e9sespoir, en pleurant. Au moins tu seras bien. Au moins tu seras recouvert d\u2019un drap de sable.<\/p>\n<p>Tu n\u2019auras pas trop froid.<\/p>\n<p>Elle fait vite, le r\u00e9sultat la satisfait. On dirait qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9.<\/p>\n<p>Elle saisit une pierre grosse comme la lune absente cette nuit, et la pose d\u00e9licatement \u00e0 l\u2019endroit de la t\u00eate, pour marquer l\u2019accomplissement de son devoir de s\u0153ur.<\/p>\n<p>Comme plus rien ne compte (ni l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019aube, ni celle, aussi probable, de la milice qui viendra l\u2019arr\u00eater) elle s\u2019allonge, sereine, sur la tombe de fortune. La pluie s\u2019est arr\u00eat\u00e9e. Elle ne pleure plus.<\/p>\n<p>Antigone se repose.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper., que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. 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