{"id":4125,"date":"2021-01-02T14:18:06","date_gmt":"2021-01-02T13:18:06","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4125"},"modified":"2023-04-16T14:55:14","modified_gmt":"2023-04-16T13:55:14","slug":"clemence-dumper-mythologies-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-01\/","title":{"rendered":"Cl\u00e9mence Dumper \u2022 Mythologies 1. Sisyphe Imperator"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper.<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper.jpg\" rel=\"lightbox[4125]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/Dumper-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3605\" \/><\/a>, que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Apr\u00e8s des d\u00e9buts litt\u00e9raires dans des revues comme <em>Rouge D\u00e9clic<\/em> ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publi\u00e9 son premier roman, <em>D\u00e9bandade<\/em>, aux \u00e9ditions Philippe Rey, en 2014.\n<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"> < Pr\u00e9c\u00e9dent <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/clemence-dumper-mythologies-02\/\">Suivant > <\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font face=\"1\">Sisyphe porte son rocher au sommet d\u2019une montagne. Une fois au sommet, le rocher tombe. Sisyphe doit le remonter. Sa punition \u00e9ternelle.<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sept heures le r\u00e9veil sonne. Spiruline. Prot\u00e9ines. Douche et direct \u00e0 la salle. Chaque semaine il soul\u00e8ve un peu plus. Chaque semaine il prend du muscle et d\u00e9couvre, \u00e9bahi, son potentiel physique. Il regarde ces masses qui se forment sur ses bras, sur son torse, comme autant de pieds de nez qu\u2019il ferait \u00e0 la mort. Impressionnant. Il commence vraiment \u00e0 avoir l\u2019allure d\u2019un surhomme, d\u2019un dieu. Il veut pulv\u00e9riser les limites du corps. Il veut pousser l\u2019humain au plus loin dans ses forces. Il souhaite que son corps d\u00e9joue la mort, remonte la machine infernale qu\u2019est le temps. Il ne veut pas vieillir. Aussi prend il \u00e9galement soin de son visage. Cr\u00e8mes vari\u00e9es, traitements innovants, il se donne du mal pour remonter la pente inexorable. Pas vieillir. Pas mourir.<\/p>\n<p>Avant de partir \u00e0 la salle, qui pour lui est un temple, il regarde toujours la photo sur le frigidaire. Lui-m\u00eame il y a deux ans. Pas le m\u00eame. Un homme crevette. Un ado mal d\u00e9grossi. Pas le m\u00eame. C\u2019\u00e9tait avant la mort de sa m\u00e8re. Avant l\u2019\u00e9l\u00e9ment perturbateur comme on dit. Il s\u2019\u00e9tait alors rendu compte, assez tardivement il faut bien avouer, que l\u2019\u00eatre humain est mortel.<\/p>\n<p>Tout \u00eatre humain. M\u00eame sa m\u00e8re, pourtant surhumaine. Il savait bien qu\u2019on mourrait tous les jours, mais ce \u201c on\u201d d\u00e9signait une humanit\u00e9 trouble, une masse informe, des gens, des inconnus. Pas maman.<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas enfant pourtant: \u00e0 trente-deux ans, la vie \u00e9ternelle n\u2019est qu\u2019un mythe qu\u2019on laisse, impuissant, \u00e0 quelques adolescents. Il le savait mais refusait de savoir. Les gens, oui. On, oui. C\u2019est triste mais oui. Mais sa m\u00e8re. SA PROPRE MERE! Quelle honte! Quelle cruelle d\u00e9ception! \u00c7a voulait dire qu\u2019il ne serait plus le b\u00e9b\u00e9. \u00c7a voulait dire qu\u2019il n\u2019y aurait plus d\u00e9sormais sur terre un \u00eatre le connaissant depuis sa naissance, t\u00e9moin de son avanc\u00e9e, t\u00e9moin aimant de la singularit\u00e9 qu\u2019il incarne. \u00c7a voulait dire surtout &#8211; horreur supr\u00eame &#8211; que lui-m\u00eame risquait un jour de mourir! Non!<\/p>\n<p>NON!<\/p>\n<p>\u201cTu croyais qu\u2019elle \u00e9tait immortelle?\u201d lui avait demand\u00e9 un ami. Non, il savait bien. Mais quand m\u00eame. Pas immortelle, non, mais qu\u2019elle meure, \u00e7a! Il ne s\u2019y attendait pas!<\/p>\n<p>Les m\u00e9decins avaient \u00e9t\u00e9 formels: une insuffisance musculaire avait pr\u00e9cipit\u00e9 le d\u00e9c\u00e8s apr\u00e8s l\u2019op\u00e9ration. La femme \u00e9tait trop faible, impossible pour elle de r\u00e9cup\u00e9rer, son organisme, son corps n\u2019avait pas support\u00e9. Maman \u00e9tait trop crevette. La suite semble diablement logique&#8230; D\u00e9sireux donc de ne jamais mourir et d\u2019avoir un organisme le plus solide possible, il s\u2019\u00e9tait simplement mis en qu\u00eate d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 et l\u2019\u00e9poque, prodigue en la mati\u00e8re, lui avait fourni de quoi satisfaire ce d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Des g\u00e9lules \u00e0 prix d\u2019or, des compl\u00e9ments alimentaires. La sainte spiruline. L\u2019acide hyaluronique. La m\u00e9latonine. La DHEA. Les mol\u00e9cules et les d\u00e9couvertes se multipliaient, offrant un \u00e9ventail immense pour contrer les m\u00e9faits de l\u2019oxydation, de l\u2019\u00e2ge, de la vie. Et lui, il gobait \u00e7a, dans tous les<br \/>\nsens du terme.<\/p>\n<p>Il finissait par se nourrir quasiment exclusivement de poudre et des g\u00e9lules. Quelques fruits bio \u00e7\u00e0 et l\u00e0. Son pain, il le faisait. Ses jus, il les faisait, avec un extracteur bien s\u00fbr pour pr\u00e9server les fibres, les bienfaits, pour pr\u00e9server cette fragile promesse d\u2019\u00e9ternit\u00e9. Qu\u2019est-ce qu\u2019il se sentait bien! Qu\u2019est-ce qu\u2019il se sentait jeune! Plus jeune que jamais! Une vitalit\u00e9 nouvelle, pure, coulait dans ses veines. L\u2019effort ne l\u2019\u00e9puisait pas. Toujours en forme. Jamais vieillissant. Il commen\u00e7ait seulement \u00e0 ressembler \u00e0 un \u00eatre en plastique. Pas grave: le plastique se d\u00e9grade moins vite que l\u2019homme!<\/p>\n<p>Ce mode de vie \u00e9tait tellement drastique que sa vie sociale en avait in\u00e9vitablement p\u00e2ti: il ne pouvait plus partager un ap\u00e9ro avec les amis. Il fustigeait tous les fumeurs, les buveurs, tous les fain\u00e9ants, tous ceux qui n\u00e9gligeaient leur corps, tous ceux qui se laissaient vieillir et se plaignaient &#8211; les cons! d\u2019avoir mal quelque part. Son mode de vie healthy d\u00e9nouait un \u00e0<br \/>\nun ses quelques liens qu\u2019on dit sociaux. Qu\u2019importe! Les autres ne comprennent rien lorsqu\u2019on les d\u00e9passe.<\/p>\n<p>Sa solitude demeurait passablement occup\u00e9e. Le sport. L\u2019hygi\u00e8ne. Le soin. Il en faut, des heures, pour devenir surhomme! On ne na\u00eet pas p\u00e9renne, on le devient.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage de maman \u00e9tait cons\u00e9quent: la brave femme avait toute sa vie \u00e9conomis\u00e9 pour lui. Ainsi il pouvait se permettre de s\u2019adonner pleinement \u00e0 sa qu\u00eate, sa conqu\u00eate. Le yoga. Le running. Mais c\u2019est bien la salle qui occupait tout son temps, qui \u00e9tait sa drogue, sa s\u00e8ve vigoureuse.<\/p>\n<p>Chaque jour soulever. De la fonte. Chaque semaine un peu plus. Il y va le matin et il y va le soir. Il soul\u00e8ve inlassablement ces poids qui le rassurent. Dix fois cent fois mille fois. Il en sort \u00e9puis\u00e9, plus vivant que jamais. Il en sort immortel.<\/p>\n<p>Les courbatures et autres inflammations ne le d\u00e9couragent pas (il existe de nos jours de multiples produits pour contrer les effets de l\u2019effort trop intense). Il est fort et la monotonie de ces activit\u00e9s l\u2019hypnotise lentement. Il soul\u00e8ve et, quand il ne soul\u00e8ve pas, il r\u00eave qu\u2019il soul\u00e8ve. Ses bras, m\u00eame dans le lit, ont ce r\u00e9flexe \u00e9trange de bouger seuls lorsque l\u2019endormissement est proche. Comme des sursauts de vie. Il soul\u00e8ve. Il redescend.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas d\u2019autre but. Soulever. Redescendre.<\/p>\n<p>Soulever. Vivre. Plus que vivre. Conjurer la vieillesse, la maladie, la mort. Soulever. Redescendre. Tout le temps. Chaque jour.<\/p>\n<p>L\u2019argent qu\u2019il a plac\u00e9 lui rapporte beaucoup. Soulever. Redescendre.<\/p>\n<p>Un jour, la somme est telle qu\u2019il accomplit son r\u00eave: s\u2019\u00e9quiper dignement.<\/p>\n<p>Soulever. Redescendre. Son appartement devient sa propre salle de sport.<\/p>\n<p>Plus besoin d\u2019abonnement et plus besoin de salle. Soulever.<\/p>\n<p>Redescendre. De jour comme de nuit. Les autres pourraient voir \u00e7a comme un supplice, un enfer, mais il n\u2019en a cure. Les autres n\u2019existent plus.<\/p>\n<p>Il soul\u00e8ve. Redescend. Il ne compte m\u00eame plus, ni les poids, ni les heures.<\/p>\n<p>Les muscles se bandent, se d\u00e9bandent dans une valse infinie qui s\u2019approche d\u2019un r\u00e9flexe. Il devient une sorte de balancier perp\u00e9tuel.<\/p>\n<p>Soulever. Redescendre. La nuit comme le jour.<\/p>\n<p>Et, m\u00eame lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9croule sous le poids de l\u2019halt\u00e8re, m\u00eame lorsque l\u2019exc\u00e8s de cocktail revitalisant foudroie son organisme &#8211; si jeune pourtant, m\u00eame lorsqu\u2019il meurt, il soul\u00e8ve encore, dans sa t\u00eate du moins.<\/p>\n<p>Redescend. Pour toujours.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous ouvrons l&rsquo;ann\u00e9e avec Cl\u00e9mence Dumper., que nous retrouvons. N\u00e9e \u00e0 N\u00eemes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et \u00e9criture quotidienne. Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Porto, Milan et N\u00eemes, elle vit d\u00e9sormais \u00e0 Budapest, en Hongrie, o\u00f9 elle se consacre essentiellement \u00e0 l\u2019\u00e9criture. 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