{"id":4110,"date":"2020-12-08T11:02:36","date_gmt":"2020-12-08T10:02:36","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4110"},"modified":"2023-06-08T17:41:29","modified_gmt":"2023-06-08T16:41:29","slug":"henri-pierre-jeudy-decoupe-des-territoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/henri-pierre-jeudy-decoupe-des-territoires\/","title":{"rendered":"Henri-Pierre Jeudy | D\u00e9coupe des territoires"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Henri-Pierre Jeudy est sociologue. Il r\u00e9side en Champagne, non loin de la diagonale du vide. Il est \u00e0 l&rsquo;origine de la revue <a href=\"http:\/\/larambleur.fr\/?page_id=21\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\"><em>Amplitudes<\/em><\/a>, sise pr\u00e9cis\u00e9ment sur le territoire.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Rainer Maria Rilke dans un court texte &#8211; \u00ab\u00a0le paysage\u00a0\u00bb &#8211; parle de l\u2019aveuglement que produit \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat des choses\u00a0\u00bb dans lequel nous sommes immerg\u00e9s. \u00ab\u00a0On sait combien nous voyons mal les choses au milieu desquelles nous vivons\u00a0; il faut souvent que quelqu\u2019un vienne de loin pour nous dire ce qui nous entoure\u00a0; il fallut donc commencer par \u00e9carter de soi les choses pour devenir capable par la suite de s\u2019approcher d\u2019elles de fa\u00e7on plus \u00e9quitable et plus sereine, avec moins de familiarit\u00e9 et avec un recul respectueux, car on ne commen\u00e7ait \u00e0 comprendre la nature qu\u2019\u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on ne la comprenait plus\u00a0; lorsqu\u2019on sentait qu\u2019elle \u00e9tait autre chose, cette r\u00e9alit\u00e9 qui ne prend pas part, qui n\u2019a point de sens pour nous percevoir, ce n\u2019est qu\u2019alors que l\u2019on \u00e9tait sorti d\u2019elle, solitaire, hors d\u2019un monde d\u00e9sert<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/henri-pierre-jeudy-decoupe-des-territoires\/#fn-4110-1' id='fnref-4110-1' onclick='return fdfootnote_show(4110)'>1<\/a><\/sup>.\u00a0\u00bb Lorsque je suis en train de marcher sur un coteau et que j\u2019observe \u00e0 l\u2019alentour, les limites impos\u00e9es pour la d\u00e9coupe de l\u2019espace devenir plus tangibles, je vois distinctement des fils de fer barbel\u00e9s qui forment la cl\u00f4ture des champs, des bouts de route, des bosquets isol\u00e9s, un clocher d\u2019\u00e9glise, une \u00e9table pour les vaches en stabulation, de telle sorte que mon regard peut s\u2019arr\u00eater sur chaque d\u00e9tail comme s\u2019il participait lui-m\u00eame \u00e0 la distribution des lieux dans l\u2019espace. Au gr\u00e9 de l\u2019apparition des abords et des contours, j\u2019ai cette impression \u00e9trange de me trouver \u00e0 la naissance de la vision quand mon \u0153il vagabonde en scrutant l\u2019horizon apr\u00e8s avoir perdu de vue les limites anthropiques de l\u2019espace. <\/p>\n<p>On pourrait consid\u00e9rer aussi que nous avons une conception nominaliste du territoire puisque sa d\u00e9coupe est r\u00e9alis\u00e9e par une distribution interminable de noms propres. Ces noms de pays, de contr\u00e9es, de cours d\u2019eau, de for\u00eats, de villages d\u00e9signent des lieux circonscrits qui offrent \u00e0 la m\u00e9moire le souvenir d\u2019une autre \u00e9poque. Cette taxinomie forme \u00e0 elle seule une lecture du paysage sous un mode pour le moins incantatoire\u00a0: un nom de lieu prononc\u00e9 donne \u00e0 celui-ci une existence. Il est l\u00e0 et non ailleurs. Il ne bouge jamais malgr\u00e9 le temps qui passe. D\u2019une mani\u00e8re all\u00e9gorique, la repr\u00e9sentation de la configuration d\u00e9taill\u00e9e d\u2019une contr\u00e9e peut na\u00eetre de l\u2019\u00e9nonciation de chaque lieu, le po\u00e8me ainsi compos\u00e9 n\u2019\u00e9tant qu\u2019une suite rythm\u00e9e de noms propres, lesquels deviennent, comme dans la po\u00e9sie de Fran\u00e7ois Villon, des noms communs. Cette vision nominaliste est \u00e9trange parce qu\u2019elle va de soi, elle n\u2019est plus r\u00e9fl\u00e9chie, elle s\u2019impose comme une sorte d\u2019\u00e9vidence arch\u00e9ologique. Le nom prononc\u00e9 se donne pour le signe immuable de l\u2019existence r\u00e9elle du lieu.<br \/>\nLe territoire peut aussi avoir l\u2019air de dispara\u00eetre dans un espace devenu \u00ab\u00a0r\u00e9ticulaire\u00a0\u00bb. Depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, dans la plupart des bourgades, les nouvelles constructions offrent l\u2019aspect dominant de l\u2019urbanisation des campagnes. Elles rappellent l\u2019habitat des banlieues et enserrent comme un rhizome, le noyau patrimonial des villages et des petites cit\u00e9s. Ainsi chaque \u00ab\u00a0lieu propre\u00a0\u00bb demeure d\u2019autant plus virtuel que l\u2019entrelacs des r\u00e9seaux semble en majeure partie abstrait \u2013 et peu visible &#8211; bien que l\u2019urbanisation des espaces ruraux, ait adopt\u00e9 dans les pratiques du zonage, des figures r\u00e9ticulaires rendues visibles sur le territoire. Ce qui triomphe, c\u2019est \u00ab\u00a0l\u2019esprit de r\u00e9seau\u00a0\u00bb dans toutes les modalit\u00e9s de consommation, et celui-ci a de s\u00e9rieuses incidences sur le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 un territoire et sur ses limites institu\u00e9es, ostensibles ou non, en les projetant sans cesse dans l\u2019espace ind\u00e9fini de la communication. De plus, au cours des changements du rapport entre l\u2019urbain et le rural, \u00ab\u00a0l\u2019urbanisation du rural\u00a0\u00bb se r\u00e9alise surtout dans le monde virtuel des r\u00e9seaux et dans les effets de la disparition des modalit\u00e9s anciennes des \u00e9changes. Il se forge alors une relation complexe entre l\u2019abstraction de l\u2019urbanisation globalis\u00e9e et la p\u00e9rennit\u00e9 des paysages ruraux. Que restera-t-il de la distinction entre la \u00ab\u00a0vie rurale\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0vie urbaine\u00a0\u00bb\u00a0? Des repr\u00e9sentations anachroniques st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui rel\u00e8vent de \u00ab\u00a0r\u00e9siduels id\u00e9ologiques\u00a0\u00bb. Le maintien de cette distinction assure la vision en trompe-l\u2019\u0153il de ce qui reste de la ruralit\u00e9. Faut-il se repr\u00e9senter les restes patrimoniaux comme les derni\u00e8res valeurs d\u2019appartenance au territoire\u00a0? Des symboles prot\u00e9g\u00e9s pour des raisons historiques, \u00e9pars sur le territoire, figurant une constellation de signes tangibles d\u2019une certaine \u00ab\u00a0\u00e9paisseur de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u2026<br \/>\nOn dit que le chat marque son territoire avec l\u2019odeur qu\u2019il s\u00e9cr\u00e8te. Les humains \u00e9tablissent des limites en op\u00e9rant une d\u00e9coupe g\u00e9om\u00e9trique de l\u2019espace. Les paysans se repr\u00e9sentent leur propri\u00e9t\u00e9 en nombre d\u2019hectares et le bornage des \u00ab\u00a0\u00e9tendues de terre\u00a0\u00bb semble faire exister la configuration des territoires. De m\u00eame l\u2019activit\u00e9 des institutions s\u2019applique dans le cadre de r\u00e9seaux territoriaux qui circonscrivent l\u2019exercice de leurs comp\u00e9tences. Le mot \u00ab\u00a0territoire\u00a0\u00bb d\u00e9signe une partie pour le moins abstraite de l\u2019espace qui, comme le temps, n\u2019est qu\u2019un r\u00e9cipient vide et sans contour. C\u2019est de mani\u00e8re conventionnelle que la notion de territoire permet de se repr\u00e9senter ce qu\u2019est l\u2019espace. <\/p>\n<p>Quand une contr\u00e9e se vide de sa population, la repr\u00e9sentation du territoire semble se disloquer elle-m\u00eame. Les habitants sont-ils condamn\u00e9s \u00e0 se voir comme \u00ab\u00a0les derniers des Mohicans\u00a0\u00bb dans une r\u00e9serve d\u2019Indiens\u00a0? Ainsi \u00ab\u00a0la diagonale du vide\u00a0\u00bb est une ligne imaginaire qui traverse la France du Nord-Est au Sud-Ouest. La \u00ab\u00a0ligne\u00a0\u00bb contient en elle-m\u00eame sa part de r\u00e9alit\u00e9 puisqu\u2019elle est signifi\u00e9e par des marquages, mais elle est en m\u00eame temps le fruit d\u2019un certain imaginaire de la d\u00e9coupe du territoire. \u00ab\u00a0La diagonale du vide\u00a0\u00bb est aussi appel\u00e9e \u00ab\u00a0diagonale des faibles densit\u00e9s de population\u00a0\u00bb, ces derni\u00e8res ayant \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9es par l\u2019exode rural et par la m\u00e9tropolisation. Le vide lui-m\u00eame semblerait pouvoir se repr\u00e9senter de mani\u00e8re g\u00e9om\u00e9trique. On peut comprendre que l\u2019impression de d\u00e9sertification vienne d\u2019une sensation propre \u00e0 une mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender un territoire. Du coup, elle n\u2019entre pas dans la seule logique des mesures, elle provoque des r\u00e9actions mentales collectives qui peuvent para\u00eetre contradictoires. Le \u00ab\u00a0sentiment d\u2019abandon\u00a0\u00bb, souvent invoqu\u00e9 par les habitants d\u2019un territoire o\u00f9 l\u2019isolement se fait cruellement sentir, se fonde-t-il sur la vision de villages et de hameaux d\u00e9peupl\u00e9s\u00a0? Les artifices pour combler la pr\u00e9gnance du vide ne manquent pas\u00a0: des \u00e9oliennes imposantes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9es en un temps record pour prouver qu\u2019un pays d\u00e9sertifi\u00e9 demeure au moins capable de servir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 en produisant de l\u2019\u00e9nergie bienfaisante. Elles habitent d\u00e9sormais le paysage comme si elles avaient toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 pour faire oublier \u00e9galement la pr\u00e9sence inqui\u00e9tante des d\u00e9p\u00f4ts de d\u00e9chets nucl\u00e9aires. Il est curieux de voir implanter les signes du futur sur un territoire qui offre au regard l\u2019apparence de son d\u00e9clin. Le miroir de l\u2019avenir se construit l\u00e0 en \u00ab\u00a0rase campagne\u00a0\u00bb avec la menace que provoque la pr\u00e9sence d\u2019un des plus grands d\u00e9p\u00f4ts de d\u00e9chets nucl\u00e9aires et la r\u00e9p\u00e9tition ostentatoire de ces innombrables \u00e9oliennes qui figurent l\u2019espoir de l\u2019humanit\u00e9.  <\/p>\n<p>A l\u2019entr\u00e9e des villages, sous le nom de la localit\u00e9, un panneau est partout ajout\u00e9, c\u2019est un appel \u00e0 la vigilance par une \u00ab\u00a0participation citoyenne\u00a0\u00bb. Son pictogramme est un \u0153il bien ouvert, de couleur bleu clair. Les habitants sont si peu nombreux qu\u2019ils se doivent de surveiller le passage exceptionnel, rarissime, d\u2019un pi\u00e9ton inconnu ou d\u2019une voiture qui s\u2019arr\u00eate. L\u2019\u00e9tat d\u2019alerte passe pour la condition primordiale de la s\u00e9curit\u00e9. Toute personne \u00e9trang\u00e8re au village devient potentiellement suspecte de d\u00e9ranger l\u2019ordre \u00e9tabli. Un ordre fond\u00e9 sur la repr\u00e9sentation d\u2019une tranquillit\u00e9 rendue elle-m\u00eame in\u00e9branlable par la d\u00e9population. En somme, les derniers habitants d\u2019un \u00ab\u00a0village qui semble plut\u00f4t mort\u00a0\u00bb sont convi\u00e9s \u00e0 r\u00e9unir leurs ultimes forces de vie dans cette vigilance qui consiste \u00e0 rep\u00e9rer tout comportement intrusif. L\u2019invitation qui appara\u00eet plut\u00f4t comme une injonction se fonde sur un resserrement possible des liens de communaut\u00e9 que produit l\u2019\u00e9mergence d\u2019une menace. En cons\u00e9quence, l\u2019espace public \u2013 les rues, la place du village \u2013 est trait\u00e9 comme l\u2019espace priv\u00e9\u00a0: au m\u00eame titre qu\u2019il est \u00ab\u00a0propri\u00e9taire de son habitation\u00a0\u00bb, l\u2019habitant est appel\u00e9 \u00e0 surveiller \u00ab\u00a0ce qui est hors de chez lui\u00a0\u00bb. Il n\u2019y a plus \u00e0 proprement parler d\u2019espace public \u2013 cet espace o\u00f9 l\u2019inattendu reste susceptible de se produire. M\u00eame s\u2019il ne se passe rien durant des jours et des nuits, m\u00eame si les gens \u00ab\u00a0se barricadent\u00a0\u00bb chez eux, l\u2019espace du dehors peut faire l\u2019objet d\u2019une surveillance permanente \u00e0 partir d\u2019une complicit\u00e9 partag\u00e9e. Symbole de cette vigilance, l\u2019\u0153il sur le panneau, est orient\u00e9 vers la route, et non vers le c\u0153ur du village. Il semble dire\u00a0: \u00ab\u00a0vous qui venez d\u2019ailleurs, faites attention, maintenant vous entrez dans une zone sous haute surveillance\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs, dans les petites villes, se d\u00e9veloppent des r\u00e9seaux de cam\u00e9ra\u2026 Faut-il imaginer qu\u2019un jour, quand il n\u2019y aura plus que trois ou quatre habitants dans un village, un appel \u00e0 la \u00ab\u00a0visite surprise\u00a0\u00bb sera lanc\u00e9 pour voir au moins quelqu\u2019un de temps \u00e0 autre. Toujours est-il que le contr\u00f4le d\u2019un espace public qui para\u00eet a priori inexistant rend insens\u00e9e la vigilance elle-m\u00eame. D\u2019une certaine mani\u00e8re, c\u2019est le vide qui fait l\u2019objet d\u2019une surveillance accrue comme s\u2019il \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine de la menace. Faisant figure de st\u00e9r\u00e9otype de la tranquillit\u00e9, la \u00ab\u00a0campagne perdue\u00a0\u00bb repr\u00e9sente le lieu o\u00f9 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 du danger devrait \u00eatre \u00e9cart\u00e9e. Et pourtant, l\u2019\u0153il de \u00ab\u00a0la vigilance citoyenne\u00a0\u00bb semble bien annoncer le contraire. Il est un appel \u00e0 une \u00ab\u00a0machinerie de la peur\u00a0\u00bb comme ultime principe d\u2019un rassemblement communautaire. Les automatismes de contr\u00f4le, l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qui caract\u00e9risent la surveillance, annulent les charmes infantiles de l\u2019imaginaire de la peur en prenant la figure d\u2019un \u00ab\u00a0syst\u00e8me de protection et d\u2019alerte\u00a0\u00bb qui occupe le temps de la vie quotidienne. Depuis l\u2019espace clos de l\u2019enfermement individuel, l\u2019\u0153il vigilant inspectera le dehors, l\u00e0 o\u00f9, de facto, il n\u2019y a aucune chance qu\u2019il se passe quoi que ce soit. Le glissement de \u00ab\u00a0l\u2019imaginaire de la peur\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019imaginaire de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb s\u2019accomplit avec l\u2019organisation mentale de \u00ab\u00a0dispositifs de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb qui configurent les modes de relation aux autres. Ce n\u2019est m\u00eame plus la peur elle-m\u00eame qui serait le moteur de la \u00ab\u00a0d\u00e9liaison sociale\u00a0\u00bb, ce sont les modalit\u00e9s de sa gestion qui permettraient de recr\u00e9er une \u00ab\u00a0liaison sociale\u00a0\u00bb fond\u00e9e sur la d\u00e9lation et la claustration. Pourtant, une sc\u00e8ne obs\u00e9dante hante les gens\u00a0: mourir seul dans un espace o\u00f9 notre cadavre ne sera d\u00e9couvert que le lendemain\u2026 par le facteur. <\/p>\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais adolescent, je me suis trouv\u00e9 seul dans cette maison o\u00f9 je suis en train d\u2019\u00e9crire aujourd\u2019hui, et, la nuit venue, je me suis enferm\u00e9 dans ma chambre en clouant la porte. J\u2019avais pris soin de prendre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi le sabre de cavalerie de mon grand-p\u00e8re, ancien capitaine, et un vieux fusil de chasse plut\u00f4t rouill\u00e9. M\u00eame si je savais que de pareils instruments ne me serviraient pas, je pr\u00e9f\u00e9rais les garder pr\u00e8s de moi. La fatigue l\u2019emportant sur ma peur, j\u2019ai du m\u2019endormir, je me suis r\u00e9veill\u00e9, il faisait d\u00e9j\u00e0 jour. Bien des ann\u00e9es plus tard, j\u2019ai pris l\u2019habitude en \u00e9t\u00e9 de ne plus fermer les portes, je n\u2019avais pas vaincu ma peur, je l\u2019avais \u00e9lud\u00e9e, elle \u00e9tait devenue un non-lieu depuis que l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de ma mort faisait partie prenante de l\u2019horizon de mon existence. La peur peut-elle nous envahir sans qu\u2019aucun signe ne nous pr\u00e9vienne\u00a0? Une fois qu\u2019elle nous tient, elle peut s\u2019arr\u00eater sans crier gare ou s\u2019amplifier \u00e0 tel point que toutes nos tentatives pour la rendre injustifiable sont vaines. La peur du loup qui a fait couler autant d\u2019encre que l\u2019\u00e9nigme du mont de V\u00e9nus viendrait-elle d\u2019abord d\u2019une illusion d\u2019optique\u00a0? Le leitmotiv de bien des chansons sur la pr\u00e9sence du loup le r\u00e9v\u00e8le\u00a0: je crois voir le loup alors qu\u2019il n\u2019est pas l\u00e0, et j\u2019en suis si persuad\u00e9 que j\u2019en ai peur. Mais la peur est avant tout une \u00e9motion forte. Quand elle surgit de mani\u00e8re inattendue, elle produit le paradoxe d\u2019exacerber nos moyens de d\u00e9fense tout en les an\u00e9antissant. C\u2019est bien pourquoi elle est l\u2019arme essentielle des dictatures\u00a0: faire r\u00e9gner l\u2019ordre par la peur impose une v\u00e9ritable gestion des \u00e9motions collectives. La peur reste comparable \u00e0 une \u00e9pid\u00e9mie, elle est contagieuse et quand elle semble avoir disparu, elle resurgit l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attend pas. <\/p>\n<p>Le d\u00e9coupage de l\u2019espace et du temps s\u2019accomplissant toujours dans le vide, je me suis demand\u00e9 ce que pouvait vouloir dire \u00ab\u00a0\u00eatre aux confins de\u00a0\u00bb. La signification du mot \u00ab\u00a0aux confins\u00a0\u00bb ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 celle de \u00ab\u00a0limites\u00a0\u00bb ou encore \u00e0 celle de \u00ab\u00a0limites extr\u00eames\u00a0\u00bb. Un territoire, qu\u2019on d\u00e9signe habituellement comme \u00ab\u00a0se trouvant aux confins d\u2019un autre\u00a0\u00bb, est en m\u00eame figur\u00e9 comme \u00ab\u00a0\u00e9tant au bout du monde\u00a0\u00bb. Les \u00ab\u00a0confins\u00a0\u00bb annoncent une limite et en m\u00eame temps, \u00ab\u00a0ils\u00a0\u00bb repr\u00e9sentent l\u2019\u00e9vanescence de cette limite. Selon Jean-Luc Nancy, \u00ab\u00a0nos n\u2019occupons pas le point d\u2019origine d\u2019une perspective, ni le point surplombant d\u2019une axonom\u00e9trie, mais nous touchons de tous c\u00f4t\u00e9s, notre regard touche de tous c\u00f4t\u00e9s \u00e0 ses limites, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 la fois indistinctement et ind\u00e9cidablement, \u00e0 la finitude ainsi expos\u00e9e de l\u2019univers et \u00e0 l\u2019infinie intangibilit\u00e9 du bord externe de la limite.\u00a0\u00bb Ainsi, nos mani\u00e8res \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre au monde\u00a0\u00bb mettent en sc\u00e8ne la figuration de \u00ab\u00a0notre venue aux confins\u00a0\u00bb. La limite est une ligne de s\u00e9paration abstraite qui ne cesse de se reproduire d\u2019elle-m\u00eame chaque fois qu\u2019elle semble dispara\u00eetre. La fr\u00e9quence de son apparition lui conf\u00e8re la figuration ostentatoire de son exc\u00e8s. Ainsi peut-on consid\u00e9rer que son effacement est inh\u00e9rent \u00e0 la surabondance de sa manifestation, et qu\u2019en somme, la limite est en elle-m\u00eame illimit\u00e9e. Quand je crois reconna\u00eetre que \u00ab\u00a0je suis aux confins de\u2026\u00a0\u00bb, je ne suis plus \u00ab\u00a0entre deux\u00a0\u00bb mais c\u2019est tout de m\u00eame de l\u2019intervalle qu\u2019adviennent les \u00ab\u00a0confins \u00bb, comme si les limites s\u2019estompaient pour indiquer une direction. Les confins deviennent un lieu de naissance. Plus ou moins aveugl\u00e9s, nous ne savons pas au juste o\u00f9 se trouve le \u00ab\u00a0bord externe de la limite\u00a0\u00bb et si nous le d\u00e9couvrions, nous serions confront\u00e9s \u00e0 la plus belle des illusions\u00a0: \u00ab\u00a0le dehors \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dedans\u00a0\u00bb. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Henri-Pierre Jeudy est sociologue. Il r\u00e9side en Champagne, non loin de la diagonale du vide. Il est \u00e0 l&rsquo;origine de la revue Amplitudes, sise pr\u00e9cis\u00e9ment sur le territoire. &nbsp; &nbsp; Rainer Maria Rilke dans un court texte &#8211; \u00ab\u00a0le paysage\u00a0\u00bb &#8211; parle de l\u2019aveuglement que produit \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat des choses\u00a0\u00bb dans lequel nous sommes immerg\u00e9s. \u00ab\u00a0On [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[552,4],"tags":[],"class_list":["post-4110","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-07-terre-terroir-territoire","category-dossiers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4110","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4110"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4110\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4690,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4110\/revisions\/4690"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4110"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4110"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4110"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}