{"id":4096,"date":"2020-04-05T07:27:39","date_gmt":"2020-04-05T06:27:39","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=4096"},"modified":"2020-03-27T07:31:50","modified_gmt":"2020-03-27T06:31:50","slug":"henri-pierre-jeudy-3-torpeur-a-l-aurore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/henri-pierre-jeudy-3-torpeur-a-l-aurore\/","title":{"rendered":"Henri-Pierre Jeudy  |  3. Torpeur \u00e0 l\u2019aurore"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi chaque matin quand je m\u2019\u00e9veille, que je vois les premi\u00e8res lueurs du jour, je pense \u00e0 une aurore future o\u00f9 je n\u2019aurais plus la force n\u00e9cessaire pour me lever\u00a0? Je me demande comment s\u2019impose en douceur dans mon corps tout entier la paresse de vivre. Seule l\u2019ivresse de la m\u00e9moire et de ses incoh\u00e9rences me fait oublier l\u2019inertie comme si la d\u00e9ambulation n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un r\u00eave de voyage dans le temps. Quelques fourmillements dans mes pieds me rappellent que je pourrais peut-\u00eatre marcher. Les chants d\u2019oiseaux commencent, leur cacophonie chasse le silence de la nuit. Je ne sens plus l\u2019\u00e9paisseur de mon ventre. Aurais-je perdu toute sensation de mon volume ? J\u2019ai toujours aim\u00e9 faire semblant de perdre le centre de gravit\u00e9 de mon corps pour tenter de le retrouver \u00e0 partir de rep\u00e8res ext\u00e9rieurs. Sans un quelconque recours \u00e0 ma volont\u00e9 comme si mon \u00e9quilibre \u00e9tait en train de na\u00eetre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quand le froid provoque le d\u00e9sir de ne plus bouger sous les couvertures, la chaleur naissante se lie \u00e0 la fain\u00e9antise qui finit par an\u00e9antir l\u2019intention de \u00ab\u00a0faire un geste\u00a0\u00bb. Cette par\u00e9sie morcelle mon corps, endormant les r\u00e9actions musculaires de ses membres. Imitant une progression de l\u2019impavidit\u00e9, elle assure le rythme d\u2019un contretemps \u00e0 la somnolence. Je peux alors divaguer comme un fou, je viens enfin de perdre l\u2019esprit, ni le temps ni l\u2019espace ne m\u2019imposent leurs limites. Si la mort \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9e par cet \u00e9tat du corps, n\u2019importe qui serait tent\u00e9 de \u00ab\u00a0passer l\u2019arme \u00e0 gauche\u00a0\u00bb, ne serait-ce que pour go\u00fbter les d\u00e9lices d\u2019une attente sans lendemain. Flotter et ne point se soucier de se redresser. Fermer les yeux. Ou les ouvrir. Dans l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 la c\u00e9cit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le monde se compose des images du moment, et celles-ci, je ne les vois m\u00eame pas venir, elles se donnent l\u2019air d\u2019\u00eatre toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Je ne les reconnais pas pour autant, ce sont elles qui me signalent avoir d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 mon regard. J\u2019ai m\u00eame l\u2019impression qu\u2019elles me font des \u00ab\u00a0clins d\u2019\u0153il\u00a0\u00bb, qu\u2019elles cherchent de toute \u00e9vidence ma complicit\u00e9. Tandis que de l\u00e9g\u00e8res crampes s\u2019\u00e9vanouissent dans mes jambes, peu \u00e0 peu elles font na\u00eetre le monde en s\u2019ordonnant pour m\u2019offrir l\u2019apparence d\u2019un r\u00e9cit. A l\u2019arr\u00eat, mon c\u0153ur bat plus vite, son agitation excessive vient curieusement de l\u2019immobilit\u00e9 de mon corps. Est-ce l\u2019absence d\u2019intention de \u00ab\u00a0faire un geste\u00a0\u00bb qui l\u2019\u00e9nerve\u00a0? La violence interne de son d\u00e9r\u00e8glement me rend plus l\u00e9thargique encore, je ne bouge plus, j\u2019\u00e9coute l\u2019\u00e9cho de ses battements acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s qui r\u00e9sonnent dans ma poitrine. Les images ont brusquement disparu, sans m\u00eame laisser de traces, ne reste plus que le bruit sourd de cette\u00a0 arythmie cardiaque pour me rappeler \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>O\u00f9 puis-je aller si je ne peux fermer les paupi\u00e8res pour partir\u00a0? R\u00eaver la douceur de l\u2019absence quand celle-ci chasse les d\u00e9sagr\u00e9ments de la par\u00e9sie. Le lointain ne se repr\u00e9sente pas. Le lointain rend p\u00eale-m\u00eale les points de fuite. Et la perspective invers\u00e9e fait tomber les objets. Retrouver le sens de la vision \u00e0 partir du plafond blanc, chercher une l\u00e9zarde aussi infime soit-elle, comme une inscription sur la page blanche. Revenir au rien qui fait na\u00eetre l\u2019image. Dans le ciel, en contre-haut de la fen\u00eatre, une nouvelle lueur, signe des atermoiements de l\u2019aube.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une forme qui avance, une forme qui prend consistance en se rapprochant. Rupture imm\u00e9diate de la vision, la forme s\u2019\u00e9vanouit, devient une ombre animale qui s\u2019\u00e9vapore \u00e0 la lumi\u00e8re. Le d\u00e9sir fou de ne pas se lever, de rester \u00ab\u00a0clou\u00e9 au lit\u00a0\u00bb, de s\u2019abandonner \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 mentale de \u00ab\u00a0sortir du lit\u00a0\u00bb, de somnoler sans fin \u00e0 contretemps. Je m\u2019imagine revenir du \u00ab\u00a0royaume des morts\u00a0\u00bb,\u00a0 faire quelques pas autour de mon lit comme si j\u2019apprenais \u00e0 marcher. Par la fen\u00eatre de gauche, je vois les traces d\u2019autres ombres nocturnes en train de dispara\u00eetre, j\u2019entends l\u2019\u00e9cho d\u2019une voix macabre interrompue par des cris d\u2019enfant, tels de joyeux contrepoints qui se mettent \u00e0 rythmer mon souffle en chassant les ultimes esquisses d\u2019un r\u00e2le. Avant de sortir de la nuit, j\u2019ai eu l\u2019impression de traverser un champ de ruines majestueuses dont les hauteurs vari\u00e9es \u00e9voquaient des pics de cath\u00e9drales rest\u00e9es longtemps englouties par la mer. Pourquoi je m\u2019acharne \u00e0 construire encore un tableau avant d\u2019ouvrir les yeux, avant de voir le jour\u00a0? Serais-je en mesure de combler le vide avec des images pour faire exister le monde\u00a0? Pouvoir inutile puisque le monde n\u2019a pas besoin de moi pour exister.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Franchir cette porte, aller de \u00ab\u00a0l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb, revenir sur mes pas, se laisser prendre au pi\u00e8ge attendu de la raison qui ordonne un sens. Et les paupi\u00e8res se ferment sur un glapissement saugrenu. Le jeu n\u2019en vaut pas la chandelle. Il faudra recommencer. Il y a de moins en moins de coqs pour chanter l\u2019aurore. Les sc\u00e8nes des ann\u00e9es de l\u2019enfance prennent l\u2019allure d\u2019un futur d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9. Elles reconstituent leurs propres d\u00e9tails puisque rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9, elles fabriquent le d\u00e9cor de ce qui est advenu pour demain. Un futur \u00e0 l\u2019envers, un futur qui ne s\u2019\u00e9puise jamais \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019ordre des choses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est la campagne de France, 1815, quelques grenadiers de Napol\u00e9on se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans le jardin pour bivouaquer. Un artiste peint un tableau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon lit, il a pos\u00e9 son chevalet pr\u00e8s de la grande armoire. Il vient de se tourner vers moi, il dresse son bras droit, \u00e9carte son index et son pouce, se met en posture d\u2019\u00e9valuer \u00e0 distance, la mesure de ma t\u00eate, je me soul\u00e8ve, j\u2019aper\u00e7ois la forme de mon visage pr\u00e8s d\u2019un brigadier qui tient un mousqueton, je ne veux pas entrer dans l\u2019Histoire, il faudrait que je parvienne \u00e0 le lui dire, \u00e0 cet artiste qui ne m\u2019a pas demand\u00e9 mon avis. J\u2019ai cru aimer le Petit Caporal. L\u2019amour en masse appelle la mort en masse. A l\u2019\u00e9poque, il y avait de la neige partout dans la campagne. Je m\u2019oblige \u00e0 commencer par dire \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb pour \u00e9viter la confusion. Est-ce une mani\u00e8re de se donner l\u2019impression de \u00ab\u00a0remonter le temps\u00a0\u00bb alors qu\u2019en remontant le m\u00e9canisme d\u2019une horloge, on perp\u00e9tue le temps, on assure sa dur\u00e9e. Le peintre m\u2019a fait un nez trop gros. Je ne l\u2019appr\u00e9cie pas. Je vois bien qu\u2019il n\u2019a pas l\u2019intention de rectifier ce que je consid\u00e8re comme une erreur intentionnelle. Pourquoi le peintre se moquerait-il de moi\u00a0? L\u2019image dispara\u00eet brusquement comme un clich\u00e9 retir\u00e9 de ma vue par une main inconnue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je chasse l\u2019id\u00e9e qui s\u2019impose selon laquelle je pourrais ne plus me lever, ne plus mettre mes deux pieds sur le plancher. Je la chasse parce qu\u2019elle me retire le plaisir d\u2019imaginer que ma position horizontale est identique \u00e0 ma position verticale. Chaque fois que j\u2019ai vu un lit placard, j\u2019ai pens\u00e9 que s\u2019il ne s\u2019ouvrait pas, c\u2019\u00e9tait le mur qui, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, s\u2019abaissait. Le c\u0153ur de la question &#8211; la conqu\u00eate de l\u2019indistinction entre le vertical et l\u2019horizontal -, n\u2019\u00e9tait autre que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9vanescence de la charge pond\u00e9rale\u00a0\u00bb, le lit se renversant pour retrouver sa position initiale. Seuls les plus gros sont naturellement pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 vivre une telle exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quand je me l\u00e8ve la nuit pour aller dans la salle de bain, je traverse le couloir de l\u2019antichambre, et chaque fois dans la p\u00e9nombre, avant de pousser la porte, je tourne la t\u00eate vers une sculpture sous cloche pos\u00e9e sur un meuble adoss\u00e9 au mur, je suis persuad\u00e9 qu\u2019elle m\u2019observe, je crois m\u00eame qu\u2019elle m\u2019interpelle. Je sors un instant apr\u00e8s, je la revois de face, toujours inqui\u00e9tante avec cette t\u00eate de femme en folie et sa robe bouffante. Il m\u2019arrive d\u2019avoir la brusque certitude de pouvoir m\u2019\u00e9crouler l\u00e0 sur le champ, d\u2019agoniser sans r\u00e9ussir \u00e0 pousser un cri. Ma femme m\u2019a avou\u00e9 un jour que cette sculpture en terre cuite, elle l\u2019avait con\u00e7ue au moment o\u00f9 elle allait au plus mal dans sa vie, en ce moment o\u00f9 elle avait cru perdre mon amour pour elle. Croiser en pleine nuit l\u2019expression du d\u00e9sespoir de l\u2019abandon dans cette vaste antichambre ne peut que me donner l\u2019envie de me r\u00e9fugier dans mon lit et de nier le monde. Toute l\u2019histoire du monde. Je n\u2019ai plus alors le moindre d\u00e9sir d\u2019ouvrir les yeux, le noir absolu absorbe les ombres de la mort.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les ciels se succ\u00e8dent, s\u2019enchev\u00eatrent pour s\u2019\u00e9vanouir \u00e0 la lueur aveuglante de la lampe de chevet. Les couleurs de la nuit n\u2019\u00e9pousent pas toujours la couleur du temps dont on ignore le nom, elles la d\u00e9tournent et la contournent en s\u2019\u00e9tirant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aurore. Apprivoiser la mort en lui souriant pour lui indiquer qu\u2019elle doit me laisser aller plus loin. L\u2019attendrir en lui montrant que je ne suis encore qu\u2019un enfant. La convaincre de revenir plus tard sans pr\u00e9venir. Elle n\u2019a plus besoin de s\u2019annoncer. Elle est tromp\u00e9e par des sourires qui me donnent la vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Elle, elle s\u2019est mise \u00e0 chanter \u00ab\u00a0qui sera saura\u00a0\u00bb, j\u2019entends sa voix l\u00e9g\u00e8rement rauque, pourquoi n\u2019arriverais-je jamais \u00e0 me repr\u00e9senter ce que peut \u00eatre le timbre de sa parole\u00a0? Le sourire de sa voix, la vibration des mots, et les souffles effleur\u00e9s des sons qui viennent de sa gorge endormie. Il me suffit de baisser les paupi\u00e8res pour entrer dans ses limbes organiques, paysage du vivant d\u2019o\u00f9 na\u00eet l\u2019aspiration. Reconna\u00eetre encore l\u2019instant o\u00f9 le seuil de l\u2019existence est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par une bouff\u00e9e d\u2019air salvatrice. Les myst\u00e8res continueront \u00e0 soulever des questions sans r\u00e9ponse, l\u2019interrogation au rythme de son essoufflement retrouvera cette qui\u00e9tude d\u2019une sollicitation de la vie. Mais rien ne peut r\u00e9v\u00e9ler ce qui est pourtant en mesure de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi chaque matin quand je m\u2019\u00e9veille, que je vois les premi\u00e8res lueurs du jour, je pense \u00e0 une aurore future o\u00f9 je n\u2019aurais plus la force n\u00e9cessaire pour me lever\u00a0? Je me demande comment s\u2019impose en douceur dans mon corps tout entier la paresse de vivre. 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