{"id":3591,"date":"2019-01-12T11:13:49","date_gmt":"2019-01-12T10:13:49","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3591"},"modified":"2019-10-05T12:58:07","modified_gmt":"2019-10-05T11:58:07","slug":"alexandre-chollier-les-echelles-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/","title":{"rendered":"Alexandre Chollier | Les \u00e9chelles du monde"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Alexandre_Chollier_190227-le\u0301ger-1.jpg\" rel=\"lightbox[3591]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Alexandre_Chollier_190227-le\u0301ger-1.jpg\" alt=\"\" width=\"80\" height=\"80\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3633\" \/><\/a><\/p>\n<p>Alexandre Chollier est g\u00e9ographe. En parall\u00e8le \u00e0 son activit\u00e9 d\u2019enseignement, il m\u00e8ne depuis plusieurs ann\u00e9es une r\u00e9flexion sur l\u2019id\u00e9e de <em>g\u00e9ographie<\/em> sans adjectif. Plusieurs ouvrages jalonnent ce parcours. Actuellement son travail se concentre plus particuli\u00e8rement sur la fa\u00e7on dont la cartographie interagit avec nos mani\u00e8res de penser et d\u2019habiter le monde.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\">Ensemble de textes r\u00e9dig\u00e9s lors de l\u2019\u00e9laboration du spectacle \u00ab Cercle, cheminer \u00e0 la surface d\u2019un globe \u00bb (Th\u00e9\u00e2tre du Loup, Gen\u00e8ve, 7-18 d\u00e9cembre 2016) puis r\u00e9\u00e9crits \u00e0 l\u2019occasion du festival Raccord(s) \u00e0 Paris pendant l\u2019automne 2018. Ces textes prolongent le travail engag\u00e9 avec <em>\u00c9chelles<\/em>, livre-carte paru aux \u00c9ditions Atype en 2016. Que mes comp\u00e8res de Cercle, Laurent Vald\u00e8s et Jean-Louis Johannides, soient remerci\u00e9s d\u2019avoir instill\u00e9 \u00e0 la fois repos et mouvement dans ces textes; par l\u2019\u00e9coute, l\u2019\u00e9change et le dialogue.<br \/>\na.c.<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>AVERTISSEMENT<\/h2>\n<p><em>A l\u2019heure o\u00f9 les rep\u00e8res g\u00e9ographiques se brouillent, \u00e0 celle o\u00f9 certains d\u2019entre nous se posent m\u00eame la question d\u2019\u00ab\u00a0O\u00f9 atterrir\u00a0?\u00a0\u00bb, tout en affirmant qu\u2019il \u00ab\u00a0faut tout cartographier \u00e0 nouveaux frais\u00a0\u00bb, quitte apparemment \u00e0 adopter sans arri\u00e8re pens\u00e9e la cartographie num\u00e9rique comme moyen de \u00ab\u00a0se donner des traces, des cheminements, des capteurs et [de] les rassembler, les compiler, les dessiner en un lieu clos qui permette d\u2019en impacter les formes<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-1' id='fnref-3591-1' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>1<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb, il me para\u00eet urgent de renouer avec la question cartographique par excellence\u00a0: comment se tenir devant le monde sans abandonner le lieu qui est le n\u00f4tre, comment aborder et prendre la mesure de l\u2019immense sans se couper de l\u2019infime\u00a0? Et, partant de l\u00e0, comment \u00e0 la fois penser et faire dialoguer l\u2019au-del\u00e0 et l\u2019en-de\u00e7\u00e0 de la cartographie, ce qui la pr\u00e9c\u00e8de et ce dont parfois elle proc\u00e8de, ce qui lui r\u00e9siste et ce dont parfois elle sait reconna\u00eetre la singularit\u00e9\u00a0?<br \/>\nCette conf\u00e9rence-lecture est l\u2019occasion de rendre compte d\u2019un questionnement mais aussi d\u2019engager un dialogue \u2013 d\u2019o\u00f9 la forme choisie du tutoiement \u2013 en me concentrant tout particuli\u00e8rement sur la question entrem\u00eal\u00e9e des \u00e9chelles respectives de la carte et du monde. Mani\u00e8re de r\u00e9affirmer mon attachement \u00e0 la logique scalaire, logique primesauti\u00e8re entre toutes, et de prendre mes distances avec certains lieux communs g\u00e9ographiques.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>QUELQUES AFFIRMATIONS EN GUISE DE PR\u00c9AMBULE<\/h2>\n<p>La g\u00e9ographie n\u2019est pas la science que l\u2019on croit. Son savoir est, d\u00e8s le d\u00e9part et sans \u00e9quivoque, le plus partag\u00e9 qui soit. Chacun, chacune peut \u00e0 tout instant se tourner g\u00e9ographe et lire le monde. Cela d\u00e9bute \u00e0 vrai dire le plus souvent dans le lieu qui en apparence nous est le plus familier. Et cela ne s\u2019arr\u00eate gu\u00e8re, puisque \u00ab\u00a0o\u00f9 que nous allions, sur la rondeur de la boule terrestre<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-2' id='fnref-3591-2' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>2<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb 2 il se trouvera toujours des lieux pour accueillir, exercer et affiner notre regard. Chemin faisant, le g\u00e9ographe en herbe verra sa conscience g\u00e9ographique s\u2019\u00e9largir mais aussi s\u2019approfondir, un lieu apr\u00e8s l\u2019autre, pour tr\u00e8s vite remarquer que si chaque lieu est un monde en soi, et peu importe sa taille ou son \u00e9tendue, c\u2019est sans doute parce que nul lieu n\u2019est compl\u00e8tement isol\u00e9 des autres. Et, partant de l\u00e0, que le monde lui-m\u00eame n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019un lieu parmi d\u2019autres.<br \/>\nCette pirouette de l\u2019esprit capable de tout mettre en miroir, notre personne comprise, a un nom\u00a0: <em>\u00e9chelle g\u00e9ographique<\/em>. Si l\u2019on veut lui conserver \u00e0 la fois son ressort et sa force, il ne faudra pas h\u00e9siter \u00e0 sauter pieds joints dans sa logique, pour remarquer qu\u2019aucune hi\u00e9rarchie ne lui est naturelle. Autrement dit aucun \u00e9chelon n\u2019y est plus grand ou plus petit qu\u2019un autre. Le reste n\u2019est qu\u2019affaire de points de vue. Et l\u2019ayant dit, il me faut rappeler que pour mieux voir ou voir davantage il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de s\u2019\u00e9lever ou de prendre du recul. L\u2019\u00e9chelle g\u00e9ographique est d\u00e9cid\u00e9ment une dr\u00f4le d\u2019\u00e9chelle. Nous situant <em>au milieu<\/em> des choses, en leur lieu, elle nous permet de les consid\u00e9rer les unes apr\u00e8s les autres, en leurs relations mutuelles, et de faire d\u2019elles un tout, peu importe sa taille. Le tout se trouvant dans le lieu a cette \u00e9trange qualit\u00e9 de faire \u00e9cho \u00e0 tout ce qui existe. L\u2019\u00e9chelle le rappelle et pour cela nous interpelle.<br \/>\nIl n\u2019est \u00e0 vrai dire de barri\u00e8re assez haute, de fronti\u00e8re assez surplombante ou d\u2019horizon assez lointain capables de forcer l\u2019imagination scalaire \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Bien plus que de raison, et sans toujours en avoir conscience, nous faisons la courte \u00e9chelle \u00e0 notre vision, \u00e0 nos sensations, \u00e0 nos pens\u00e9es. Afin de voir plus loin et de sentir plus profond\u00e9ment. Mais surtout afin de vivre plus pleinement. Et r\u00e9aliser, selon le v\u0153u d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus, \u00ab\u00a0son id\u00e9al, non seulement en soi, mais encore autour de soi<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-3' id='fnref-3591-3' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>3<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Un id\u00e9al que peut-\u00eatre tu feras tien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>MARCHER EN LIGNE DROITE<\/h2>\n<p>Marcher en ligne droite. Faire fi des barri\u00e8res et des limites, qu\u2019elles soient humaines ou non, naturelles ou pas. N\u2019as-tu jamais r\u00eav\u00e9 de choisir une direction et de n\u2019en point d\u00e9vier une fois le chemin foul\u00e9 du plat du pied\u00a0? Mais pour cela te faut-il encore choisir l\u2019heure et le lieu. Et tenir \u00e0 priori la ville \u00e0 distance, car l\u2019avenue rectiligne ne fut jamais le plus court chemin \u2013 la g\u00e9o-d\u00e9sique \u2013 pour rentrer dans la g\u00e9o-graphie, dans ce que j\u2019aime \u00e0 nommer, avec d\u2019autres, l\u2019<em>\u00e9criture du monde<\/em>. Ce tissu tram\u00e9 de formes et de signes jet\u00e9s \u00e0 la ronde. Cet \u00ab\u00a0autour\u00a0\u00bb qu\u2019au premier regard on lit, et qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9 on ne peut s\u2019emp\u00eacher de relire \u00e0 nouveau, encore et encore\u2026 pour faire de cet autour-ci, de cet autour-l\u00e0 de vrais <em>alentours<\/em>, capables de nous englober sans nous contenir.<br \/>\nTenir \u00e9galement \u00e0 distance le hameau, car tu ne voudrais pas t\u2019abaisser \u00e0 frapper \u00e0 la porte de la premi\u00e8re demeure venue, ou demander la permission de traverser ce jardin ou un autre. Choisir donc un espace ouvert, for\u00eat, prairie ou lande, de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019aube.<br \/>\nN\u2019aies pas peur de la montagne. La montagne donne du relief \u00e0 la ligne droite. Sois pr\u00eat \u00e0 marcher seul, car la compagnie peut t\u2019arracher l\u2019espace d\u2019un instant \u00e0 la trajectoire la plus fermement choisie. La ligne que tu as un jour trac\u00e9e sur la carte, il est temps de l\u2019exp\u00e9rimenter en vrai, de lui donner un caract\u00e8re fond\u00e9, de la faire quitter l\u2019espace abstrait du plan et de la ramener sur cette bonne vieille Terre, l\u00e0 o\u00f9 la premi\u00e8re balade est capable de te bousculer dans le plus intime et le plus assur\u00e9 pour t\u2019emporter sur la rondeur du globe.<br \/>\nCahots et chaos de la route en ligne de mire, la ligne droite ne souffre ni virage ni mirage. Elle t\u2019emporte comme elle supporte la profondeur de l\u2019espace, avec ses hauts et ses bas, ses angles et ses \u00e0-plats, sa duret\u00e9 et sa douceur. La ligne droite file comme le vent, mais d\u2019un vent l\u00e9ger. Elle te soul\u00e8ve et t\u2019entra\u00eene, te repose un peu plus loin, sur le rebord m\u00eame de l\u2019horizon. L\u00e0 o\u00f9 la ligne droite n\u2019est plus. L\u00e0 o\u00f9 le paysage et le pays s\u2019arrondissent de concert. L\u00e0 o\u00f9, tout autour de toi, ils se concentrent et font cercle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><H2>\u00c9CLAT ET REFLETS<\/h2>\n<p>Il existe des cartes de tout gabarit et de tout acabit, de toute forme et de toute nature. Il existe des cartes depuis que des cartographes s\u2019attel\u00e8rent \u00e0 la t\u00e2che de montrer autant que faire se peut la Terre, dans son entier ou sa partie.<br \/>\nLa premi\u00e8re d\u2019entre elles fut sans doute trac\u00e9e d\u00e9licatement \u00e0 m\u00eame le sol, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un b\u00e2ton ou du plat de l\u2019index. \u00c9ph\u00e9m\u00e8re comme le coup d\u2019\u0153il jet\u00e9 sur elle, ferme comme le regard \u00e9chang\u00e9 entre deux \u00eatres, elle se fixa dans l\u2019esprit comme un arbre plante ses racines dans le sol, de mani\u00e8re tout d\u2019abord anodine mais avec une vigueur qui d\u2019heure en heure gagne en force et jamais ne fl\u00e9chit ou ne s\u2019\u00e9puise. Carte si pleine de signes et de lignes qu\u2019il te faut, sous peine d\u2019\u00e9clater comme un ballon baudruche, la partager. Oui, avant de partager un territoire, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019habiter, on partage une carte.<br \/>\nLe premier g\u00e9od\u00e9siste, sais-tu, le premier arpenteur fut celui qui sut prodiguer ses impressions, son souvenir et sa m\u00e9moire g\u00e9ographiques. Il ne voulait ni mesurer ni diviser le monde en parties, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le connu, de l\u2019autre le non-connu. Non, il voulait, plus simplement et plus directement aussi tu t\u2019en doutes, donner forme \u00e0 cet \u00e9tonnement gonflant sa poitrine, remplissant ses yeux \u00e0 ras bord (sans pour autant r\u00e9ussir \u00e9pancher ni souffle ni regard). Peut-\u00eatre voulait-il offrir trac\u00e9s, contours et perspectives \u00e0 la fascination ressentie devant cette vall\u00e9e au printemps, bruissante de vie, ou ce panorama morcel\u00e9, aper\u00e7u quand le col, enfin, se d\u00e9verse sur le versant oppos\u00e9. Peut-\u00eatre m\u00eame voulait-il raconter la pr\u00e9sence de l\u2019autre, animal ou cong\u00e9n\u00e8re, ami ou ennemi, d\u00e9crire alors la peur ou le d\u00e9sir qui s\u2019instille puis reflue dans les muscles et les nerfs.<br \/>\nToute carte trac\u00e9e \u00e0 la main conserve ce reflet du monde, reflet solidifi\u00e9 d\u2019un monde encore en mouvement, pure impression alors.<br \/>\nLa premi\u00e8re carte que tu dessineras saura parler de l\u2019\u00e9clat de cette rencontre entre monde et regard, entre exp\u00e9rience v\u00e9cue et n\u00e9cessit\u00e9 absolue de la partager. Cet \u00e9clat, fut-il au dix millioni\u00e8me<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-4' id='fnref-3591-4' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>4<\/a><\/sup>, parlera de sa voix propre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>FAIRE RELIEF<\/h2>\n<p>Quitter la g\u00e9ographie plane. Voir les choses en plein, surprendre et suspendre le d\u00e9ploiement de leurs formes, textures et couleurs v\u00e9ritables. Te pencher sur elles et les fr\u00f4ler toutes du regard, oui toutes, et que de ce fr\u00f4lement naissent des fr\u00e9missements, des \u00e9tonnements, des \u00e9blouissements capables de t\u2019arr\u00eater net dans ta course, corps et esprit entrem\u00eal\u00e9s.<br \/>\nCe que tu vois et exp\u00e9rimentes ici, personne ne le vit jamais ni ne l\u2019exp\u00e9rimenta. Et pourtant, au plus profond de toi, tu sais sans l\u2019ombre d\u2019un doute que tout ceci est commun \u00e0 toutes et \u00e0 tous, et que personne, non personne, ne peut se l\u2019approprier.<br \/>\nNul n\u2019est \u00e0 ce point retir\u00e9 du monde pour n\u2019\u00eatre frapp\u00e9 de stupeur devant une chose, aussi t\u00e9nue soit-elle, capable d\u2019arr\u00eater un regard et une volont\u00e9. Et de faire relief. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>JE R\u00caVE DE LA CARTE<\/h2>\n<p>Je r\u00eave de la carte qui, \u00e0 ta suite, se couvrirait de noms et de lieux, et s\u2019animerait, se mettrait \u00e0 vivre de ta vie et de tes envies, avec toi, et pour cette raison m\u00eame saurait, lorsque l\u2019heure est \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, te surprendre comme elle surprend le monde.<br \/>\nLe surprendre, sais-tu, c\u2019est peut-\u00eatre mieux le comprendre. C\u2019est s\u00fbrement s\u2019y comprendre un peu mieux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>VOISINER LE SILENCE (DE LA CARTE)<\/h2>\n<p>Rester immobile devant la carte. Se garder d\u2019y lire autre chose que l\u2019empreinte du monde ambiant, ce milieu pr\u00e9caire o\u00f9 nature et culture se m\u00ealent sans jamais se confondre ou s\u2019exclure totalement.<br \/>\nS\u2019imaginer ensuite parcourir le pays en maraudeur-glaneur, sautiller de paysage en paysage \u2013 suite apr\u00e8s l\u2019autre d\u2019impressions \u2013 ou alors relever les yeux et profiter d\u2019une pens\u00e9e l\u00e9g\u00e8re comme la brise pour voguer au-dessus du pays et s\u2019\u00e9tonner, toujours s\u2019\u00e9tonner, de ce que la carte cache, oblit\u00e8re ou sinon r\u00e9v\u00e8le et met en lumi\u00e8re selon que nous nous \u00e9levions ou non, usions de notre libert\u00e9 de voir la Terre \u00e0 son \u00e9chelle quotidienne, \u00e0 hauteur d\u2019homme, ou pas.<br \/>\nLe silence de la carte et de la cartographie sur ce qui dispara\u00eet par faute des conventions, ou se terre pour y \u00e9chapper, ou s\u2019expose mais dans une lumi\u00e8re aveuglante\u00a0; le silence de la carte sur sa propre incompl\u00e9tude \u2013 incompl\u00e9tude teint\u00e9e d\u2019infinitude \u2013, ce silence est ce que tu dois faire tien. Il te faut le reconna\u00eetre, le voisiner et l\u2019apprivoiser. C\u2019est dans le silence de la carte que la carte et le cartographe se r\u00e9v\u00e8lent le mieux, qu\u2019ils apprennent \u00e0 se conna\u00eetre mutuellement.<br \/>\nLa carte n\u2019est pas le territoire. Et si son silence en \u00e9tait le rebord m\u00eame\u00a0? Point de l\u00e9gende pour cette part n\u00e9glig\u00e9e de la cartographie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>\u00c9QUILIBRE<\/h2>\n<p>Prends cette carte, tiens-la dans tes mains, saisis-t\u2019en, \u00e9prouve le grain du papier, teste sa r\u00e9sistance, imprime-lui une l\u00e9g\u00e8re torsion s\u2019il le faut. Elle r\u00e9siste, oui r\u00e9siste et conserve, quoi qu\u2019il advienne, ses contours et sa forme.<br \/>\nNe sens-tu pourtant pas le poids de cette carte, lourde de tout ce qu\u2019elle montre et porte \u00e0 la fois\u00a0? Oubli\u00e9 le dessin. Oubli\u00e9 le papier. Oui, cela p\u00e8se une carte.<br \/>\nVois-tu cette montagne, comme pos\u00e9e \u00e0 m\u00eame, accol\u00e9e contre, presque pench\u00e9e sur l\u2019horizon\u00a0? Eh bien cette montagne se trouve \u00e9galement pos\u00e9e \u00e0 m\u00eame, accol\u00e9e contre, presque pench\u00e9e sur cette feuille. Regarde, il suffit que tu imprimes une torsion au papier pour qu\u2019il se fasse aussi lourd que montagne. Frapp\u00e9 alors par ce poids trop grand pour toi, tes pieds s\u2019enfoncent dans le sol, tu quittes la surface des choses pour, \u00e0 leur suite, plonger profond\u00e9ment dans la terre. Mais supportant la montagne la carte semble s\u2019all\u00e9ger d\u2019autant. \u00c9trange, non\u00a0? Tu la regardes \u00e0 nouveau, tu l\u2019\u00e9tudies attentivement dans sa forme, sa hauteur, sa masse, sa pesanteur. Alors la montagne revient mais cette fois forte de son juste poids. Tu lui trouves m\u00eame un brin de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 avec ses ar\u00eates saillantes bordant l\u2019azur.<br \/>\nFigur\u00e9 l\u00e0, sur la feuille de papier, dans l\u2019intermittence de ce va-et-vient entre la montagne et les lignes qui en saisissent la forme et peut-\u00eatre m\u00eame la nature, le poids t\u2019offre un nouvel \u00e9quilibre. Il en est, \u00e0 dire vrai, la condition m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>LE LIEU QUI M\u2019ENTOURE<\/h2>\n<p>Je ne connais nulle carte qui ne puisse saisir un lieu dans ses dimensions r\u00e9elles sans transformer notre regard et le d\u00e9naturer en retour. Il faut dire que la nature du lieu, situ\u00e9e aux antipodes de celle du territoire, donnerait du mal au plus cartographe des cartographes, au plus g\u00e9om\u00e8tre des g\u00e9om\u00e8tres. Il faut dire aussi que le lieu ne conna\u00eet ni dimensions arr\u00eat\u00e9es, ni \u00e9chelle pertinente plus d\u2019un instant \u00e0 la fois. Au territoire born\u00e9 et isol\u00e9 r\u00e9pond le lieu ouvert et reli\u00e9. Cartographier un lieu c\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 le rendre autre, plus encore c\u2019est donner \u00e0 croire qu\u2019il puisse \u00eatre contenu. Or nul lieu ne peut l\u2019\u00eatre.<br \/>\nBrisons ensemble l\u2019imaginaire du lieu-point sur la carte, ce grossier tour de passe-passe. L\u2019espace abstrait a ses points, ses lignes et ses surfaces. Le lieu non. Le lieu poss\u00e8de un entour mouvant, aux dimensions non-finies. Alors plut\u00f4t que de tenter de cartographier l\u2019in-cartographiable, demande-toi s\u2019il ne s\u2019agit pas plut\u00f4t de repenser la carte \u00e0 l\u2019aune du lieu et des liens que tu y tisses. Ton regard sur la carte s\u2019en trouvera transform\u00e9 et ta saisie du lieu renforc\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>PRIS DE VERTIGE<\/h2>\n<p>Pris de vertige dans un monde o\u00f9 le vertigineux est en passe de devenir la norme, o\u00f9 l\u2019exactitude de la mesure prend le pas sur la force de l\u2019impression, ma vision ne s\u2019accorde plus ni avec mes sensations ni avec mon imagination. Enfoui sous une masse mouvante de cartes rendues chaque jour plus pr\u00e9cises, je crois mieux voir et tout percevoir mais en v\u00e9rit\u00e9 ma vision et mes perceptions tournent \u00e0 vide. Et les azimuts s\u2019affolent et disparaissent. Et le tournis me prend.<br \/>\nAlors plut\u00f4t qu\u2019\u00e9largir artificiellement ma vision, voire de l\u2019augmenter carr\u00e9ment, ne me faut-il pas l\u2019\u00e9tirer, m\u00eame si c\u2019est au risque de la d\u00e9chirer\u00a0? L\u2019\u00e9tirer tout en me tenant \u00e0 l\u2019\u00e9cart et en me retournant sur l\u2019imm\u00e9diat, sur ce qui est d\u00e9ploy\u00e9 devant chacun de nous sans le recours d\u2019aucune carte.<br \/>\nOui, besoin d\u2019avancer les yeux nus, comme on marche pieds nus pour mieux ressentir les asp\u00e9rit\u00e9s du terrain et se sentir vivre. Besoin de glaner des \u00e9clats du quotidien et les fourrer dans mes poches.<br \/>\nMains dans les poches sais-tu que l\u2019\u0153il ne tient plus en place. Les d\u00e9tails se collent sur la r\u00e9tine. Ils prennent toute la place. Peut-\u00eatre m\u00eame la place du tout. Un tout solide, arrim\u00e9 d\u00e9sormais.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>BILLE CONTRE GLOBE<\/h2>\n<p>Le monde est vaste, si vaste que ta propre imagination se r\u00e9v\u00e8le souvent impuissante \u00e0 en figurer l\u2019\u00e9tendue. Et pourtant ce monde dont tu habites une infime partie sait se rappeler \u00e0 toi d\u00e8s que tu imprimes \u00e0 ton regard la courbure de l\u2019objet dont il tente de se saisir\u00a0: la Terre. De la bille de bois de seize centim\u00e8tres de diam\u00e8tre que tu tiens au globe terrestre de quarante-millions de m\u00e8tres de tour, pas de distance plus grande que celle indiqu\u00e9e par des mesures de taille.<br \/>\nTrace une ligne sur cette bille tableau-noir qui tient presque seule dans tes paumes ouvertes et compare-la \u00e0 celle qui lui correspond dans la r\u00e9alit\u00e9, quatre-vingts-millions de fois augment\u00e9e. Poursuis ton investigation et trace cette fois une aire de quelques centim\u00e8tres carr\u00e9s \u00e0 seule fin de tenter de saisir que lui r\u00e9pond cette fois une surface des billiards de fois plus grande. Enfin imagine que la bille de bois se fasse roche et que son poids augmente d\u2019autant sans par l\u00e0 parvenir \u00e0 te dire ce que peut peser un globe terrestre cinq-cents-trilliards de fois (500 suivi de 21 z\u00e9ro) plus volumineux. Te voil\u00e0 proprement \u00ab\u00a0isol\u00e9 num\u00e9riquement\u00a0\u00bb (John Berger). Pareille suite de chiffres fait barri\u00e8re \u00e0 l\u2019entendement. Une bille de bois ne peut se mesurer au globe lui-m\u00eame. David pouvait se mesurer \u00e0 plus grand que lui. Une bille de bois non\u00a0! Mais en for\u00e7ant ton imagination peut-\u00eatre pourras-tu finalement ramener c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te bille et globe. Oui, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te.<br \/>\nPour cela il te suffit d\u2019une simple liste de bois tendre. Une fois en mains il s\u2019agit de lui imprimer une l\u00e9g\u00e8re torsion afin qu\u2019elle vienne \u00e9pouser la surface incurv\u00e9e. Ceci fait laisse-la ensuite lentement retrouver sa forme originelle. A mesure que la baguette quitte la surface apparente et qu\u2019elle dessine un angle plus faible avec le plan, imagine qu\u2019elle reste contre toute \u00e9vidence coll\u00e9e \u00e0 la surface de la bille devenue pour l\u2019occasion globe terrestre et que ce dernier grandisse, grandisse, grandisse jusqu\u2019\u00e0 atteindre, juste avant que la liste ne figure une droite parfaite, sa taille r\u00e9elle. Le monde vaste, mais d\u00e9sormais point trop grand. Le monde \u00e0 tes cot\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>CARTE PLUS VRAIE QUE NATURE<\/h2>\n<p>De temps imm\u00e9moriaux la carte s\u2019est fond\u00e9e sur une mise \u00e0 distance. Pour voir une chose il nous fallait prendre du recul, histoire d\u2019en distinguer les contours g\u00e9n\u00e9raux mais surtout de la voir en entier. Quelle meilleure mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 ce besoin de \u00ab\u00a0tout voir\u00a0\u00bb que de se projeter par la pens\u00e9e au surplomb de sa position. Plus haut tu seras et plus loin tu verras. Mais attention, engonc\u00e9 dans cette logique il est difficile de r\u00e9sister \u00e0 la tentation de s\u2019\u00e9lever toujours plus. Voulant en voir toujours davantage, il est commode de tenir \u00e0 distance ce qui, au d\u00e9part pourtant, \u00e9tait l\u2019objet de ton \u00e9tonnement.<br \/>\nPour pallier \u00e0 ce double probl\u00e8me, certains ont imagin\u00e9 une carte plus vraie que nature, la plus rigoureuse pour ce qui est de ta vision, de tes impressions et de tes perceptions. Une carte o\u00f9 le point de vue se situe non au z\u00e9nith de ta position mais l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 tu te trouves\u00a0: \u00e0 la surface du globe. Depuis ce point il ne t\u2019est pas donn\u00e9 de tout voir. Bien au contraire. Aussi s\u2019agit-il tout d\u2019abord de t\u2019appuyer sur les limites de la vision, puis d\u2019en identifier les rebords. De remarquer ensuite que ce que tu vois n\u2019est qu\u2019une faible partie du tout. Alors, seulement alors, tenteras-tu de l\u2019estimer au plus pr\u00e8s en regard de ce dernier.<br \/>\nSitu\u00e9 au fond d\u2019un vallon tu ne verras ainsi que la milliardi\u00e8me partie du monde, sur cette plaine \u00e9tale, la millioni\u00e8me, sur le faite de ce col, \u00e0 condition de te retourner et d\u2019arrondir ta vision, la cent-milli\u00e8me. Une fois que tu sauras juger au mieux l\u2019\u00e9tendue relative qui t\u2019entoure, ton imagination palliera quasi naturellement \u00e0 ta vision. Gr\u00e2ce \u00e0 elle parcourir le monde te sera m\u00eame chose ais\u00e9e. Il te suffira de consid\u00e9rer la Terre comme un globe transparent, que ton regard percerait afin de trouver ses antipodes ou, plus simplement, pour reconna\u00eetre ce que l\u2019horizon gomme mais n\u2019efface pas. Toute chose \u00e0 la surface du globe y trouvera sa place, plus ou moins \u00e9loign\u00e9e, et donc plus ou moins visible, confinant presque \u00e0 l\u2019infime ou \u00e0 l\u2019invisible parfois, car tu ne peux faire mentir la vision une fois que tu en fais le p\u00f4le magn\u00e9tique de tes d\u00e9couvertes.<br \/>\nEt d\u2019ailleurs le monde n\u2019est-il pas fait de ces coins et recoins que le regard ne peut percer ou pr\u00e9sumer et qui nous forcent \u00e0 nous mettre en mouvement pour nous en approcher\u00a0? Je ne veux pas tout voir car je d\u00e9sire y aller voir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>L\u2019HORIZON NOUS ENTOURE<\/h2>\n<p>L\u2019horizon nous entoure, toi et moi. Cette ligne qui court ras-terre o\u00f9 que portent nos regards et qui en retour nous situe c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te est charg\u00e9e d\u2019\u00e9motions terrestres sans lesquelles je ne me crois pas capable de vivre. L\u2019horizon borne l\u2019illimit\u00e9, ou ce qui para\u00eet l\u2019\u00eatre. Il fait d\u2019une aire un tout, d\u2019une contr\u00e9e un \u00ab\u00a0monde \u00e0 part\u00a0\u00bb qu\u2019il est possible de saisir, de comprendre et d\u2019habiter. Sans l\u2019horizon, ce serait le vertige inou\u00ef d\u2019une Terre redevenue plate et sans bornes.<br \/>\nL\u2019horizon r\u00e9v\u00e8le plus qu\u2019il ne dissimule. Courbe ou non, toi et moi pouvons gr\u00e2ce \u00e0 lui dialoguer sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avancer, sur celle de s\u2019arr\u00eater et de pond\u00e9rer notre situation. Oui, l\u2019horizon donne un poids \u00e0 celle-ci. Sans pesanteur aucune, il a pour lui de r\u00e9pondre \u00e0 chacun de nos mouvements par un mouvement propre. Le voil\u00e0 d\u00e9sormais joueur. Parfois il s\u2019\u00e9loigne, parfois il se rapproche, sans m\u00eame que nous ayons besoin de bouger. Certains lieux poss\u00e8dent leur horizon propre et il suffit de les quitter pour le perdre enti\u00e8rement. Mais l\u2019horizon est surtout la partie d\u2019un tout plus vaste, sur le rebord duquel nous sommes projet\u00e9s au premier coup d\u2019\u0153il. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 du bord de la carte sur lequel viennent butter ou se briser les lignes du monde \u2013 sachant qu\u2019avant cela le cartographe les aura d\u00e9form\u00e9es. Non, tu y trouveras plut\u00f4t un point d\u2019appui pr\u00e9caire \u00e0 partir duquel il te sera donn\u00e9 de t\u2019assurer de la solidit\u00e9 du terrain sur lequel tu te d\u00e9places, o\u00f9, bouscul\u00e9 par la rumeur du non-connu, tu retrouveras le plaisir de l\u2019exploration et de la rencontre. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>GLOBE CABOSSE<\/h2>\n<p>Je tiens ce globe devant moi. Tout caboss\u00e9 qu\u2019il est, avec sa peinture par endroits \u00e9caill\u00e9e, ses donn\u00e9es p\u00e9rim\u00e9es, ses fronti\u00e8res caduques ou effac\u00e9es et ses deux moiti\u00e9s disjointes transformant la ligne de l\u2019\u00e9quateur en cicatrice, et voil\u00e0 que ses 12 cm de diam\u00e8tre font encore impression. Je n\u2019en reviens pas.<br \/>\nCamp\u00e9 sur son \u00e9cliptique \u00e9quinoxiale, fich\u00e9 sur son axe pointant le nord, et seulement le nord, ce globe au cent millioni\u00e8me tourne devant moi comme une boule dans l\u2019espace, mais une boule dont la surface aurait \u00e9t\u00e9 recouverte par une carte de la Terre<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-5' id='fnref-3591-5' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>5<\/a><\/sup>. \u00c9trange sentiment \u00e0 voisiner ainsi, les pieds sur Terre, les impressions ressenties par les premiers astronautes flottant \u00e0 une bonne dizaine de myriam\u00e8tres d\u2019altitude, \u00e0 savoir qu\u2019au premier coup d\u2019\u0153il c\u2019est la Terre qui ressemble aux cartes, et non l\u2019inverse. German Titov, survolant l\u2019Afrique lors de la premi\u00e8re et de la seconde r\u00e9volutions de Vostok II en ao\u00fbt 1961 n\u2019e\u00fbt d\u2019autre choix que de valider le visible par le lisible, la Terre vue de l\u2019espace par la lecture de la planisph\u00e8re ou de la mappemonde \u00e9tudi\u00e9e.<br \/>\nN\u2019est-il alors pas temps de d\u00e9doubler l\u2019aphorisme d\u2019Alfred Korzybski en le renversant\u00a0? Et d\u2019imaginer que si la carte n\u2019est pas le territoire, pas plus <em>le territoire n\u2019est la carte<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>RAI DE LUMIERE<\/h2>\n<p>Un rai de lumi\u00e8re vient de percer les nuages. Depuis ce matin nous marchons \u2013 silhouettes grises flanqu\u00e9es d\u2019ombres \u00e0 peine plus lourdes \u2013 dans un paysage bard\u00e9 de nu\u00e9es mouvantes. Le vent \u00e0 l\u2019ouest, les grandes masses nuageuses ramenant avec elles la force diffuse de l\u2019oc\u00e9an sans qu\u2019aucune goutte d\u2019eau ne laisse son empreinte sur le sol.<br \/>\nContraste \u00e9tonnant des multitudes en mouvement au-dessus d\u2019un paysage quasi-immobile.<br \/>\nAlors quand le voile se d\u00e9chire et que du bleu du ciel tombe droit comme un fil \u00e0 plomb un rai de lumi\u00e8re, c\u2019est comme si le ciel se mettait au diapason du paysage environnant et se figeait. Comme s\u2019il \u00e9tait subitement pris dans les rets d\u2019un vaste filet.<br \/>\nEntre terre et ciel, sais-tu, il existe une intimit\u00e9 qui, bien que rejou\u00e9e inlassablement, ne peut \u00eatre captur\u00e9e. Je ne connais aucun cartographe qui ait r\u00e9ussi \u00e0 esquisser les traits d\u2019une contr\u00e9e sous un carr\u00e9 de ciel bleu. Fort heureusement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>ABORDER LE MONDE<\/h2>\n<p>Veux-tu aborder le monde\u00a0? Alors aborde-le comme on le fait des contreforts d\u2019une montagne, pic ou simple \u00e9minence, sans carte d\u2019aucune sorte, marchant \u00e0 l\u2019unisson des chemins et des sentiers trac\u00e9s par d\u2019autres, b\u00eates et humains confondus. Veux-tu aborder le monde\u00a0? Alors aborde-le en l\u2019arpentant, en en fr\u00f4lant les contours et en prenant appui sur ses soubresauts. Puise-y ta force et accorde-y ton rythme. Sens ton pouls battre et faire \u00e9cho \u00e0 ses avers et d\u00e9vers. Mesure-en les pentes exactes pas \u00e0 pas. Et peu importe que la montagne se dessine tout enti\u00e8re devant toi ou se fasse mont Analogue et te tienne \u00e0 distance, il suffit que ses contours soient esquiss\u00e9s, que ses formes surgissent ou disparaissent, l\u00e0 o\u00f9 ton regard peut les saisir. La carte suivra, tu le sais. D\u2019un savoir qui n\u2019est en soi pas cartographiable\u00a0; ou plut\u00f4t qui postule une cartographie nouvelle, incompl\u00e8te et compl\u00e8te \u00e0 la fois \u2013 car fragmentaire et d\u00e9taill\u00e9e \u2013 et pour cette exacte raison proche de toi et des autres. Il en va ainsi quand il s\u2019agit de lire le monde, et peut-\u00eatre m\u00eame de l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>DEPART 1<\/h2>\n<p>Le po\u00e8te ne part jamais des mots pour aller aux choses, toujours l\u2019inverse<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-chollier-les-echelles-du-monde\/#fn-3591-6' id='fnref-3591-6' onclick='return fdfootnote_show(3591)'>6<\/a><\/sup>.<br \/>\nIl me pla\u00eet de penser que le premier cartographe ait \u00e9t\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part po\u00e8te. Qu\u2019il ait tent\u00e9 de dessiner une portion de la Terre sans m\u00eame poss\u00e9der le vocabulaire ad\u00e9quat, la grammaire et la syntaxe n\u00e9cessaires et qu\u2019il ait cr\u00e9\u00e9 ou emprunt\u00e9 ceux-ci, petit \u00e0 petit, au contact direct de son objet. Forts de cette pens\u00e9e, on ne peut que questionner l\u2019abstraction \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la cartographie, pour s\u2019en dessaisir, et r\u00e9affirmer la n\u00e9cessit\u00e9 premi\u00e8re de lire et d\u2019\u00e9crire en m\u00eame temps la Terre. Et laisser trace, aussi fugace soit-elle, de cette tentative. Que celle-ci fasse \u00e9cho aux cartographies existantes sans s\u2019y opposer. Pure tentative alors de lier chose et langage. Et n\u2019oublier ni la g\u00e9ographie de l\u2019un ni la g\u00e9ographie de l\u2019autre. Et trouver notre place. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>DEPART 2<\/h2>\n<p>Le premier cartographe \u00ab\u00a0dessina\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019aide de mots. Mots-points, mots-lignes, mots-surfaces, mots-profondeurs, mots-dur\u00e9es, mots-instants. Tous n\u00e9s d\u2019une rencontre incarn\u00e9e avec le terrain. Mots donc v\u00e9cus. Connus ou non, gard\u00e9s au fond de soi ou n\u00e9s sur l\u2019instant. Mots dits et partag\u00e9s. Mots qu\u2019on allait ensuite non tant r\u00e9p\u00e9ter que reconna\u00eetre et soupeser. Mots qui parlaient d\u2019eux-m\u00eames. Points de rep\u00e8res avis\u00e9s, si s\u00fbrs d\u2019eux, si importants qu\u2019ils ne furent en v\u00e9rit\u00e9 jamais oubli\u00e9s. Transform\u00e9s, alt\u00e9r\u00e9s, effac\u00e9s, oui\u00a0! mais point oubli\u00e9s car on avait trouv\u00e9 l\u00e0 le moyen de s\u2019orienter.<br \/>\nLe premier jalon pos\u00e9 ne suffit pas, le regard doit s\u2019en aviser et l\u2019esprit s\u2019y accrocher.<br \/>\nLa parole fut le premier outil du cartographe. Quand il commen\u00e7a \u00e0 dessiner c\u2019\u00e9tait pour l\u2019accompagner. Mais la carte trac\u00e9e \u00e0 m\u00eame le sol ainsi que le signe qu\u2019elle formait prirent peu \u00e0 peu sa place. Bient\u00f4t la parole ne fut plus que seconde. Le dessin du coup gagnant force d\u00e9tails, bien plus que n\u00e9cessaire. La l\u00e9gende r\u00e9pondant toute seule aux questions. Les conventions les \u00e9cartant carr\u00e9ment.<br \/>\nQue nous apprend cette histoire n\u00e9glig\u00e9e de la cartographie\u00a0? Que le monde sur la carte n\u2019est plus n\u00f4tre. Que ses couleurs ne sont plus siennes.<br \/>\nMais peut-\u00eatre ne tient-il qu\u2019\u00e0 nous de faire mentir la carte et de retrouver, par la parole, ces points de rep\u00e8re \u00e9vocateurs, ces noms qui nous parlent sur l\u2019instant, dont la forme ne peut que changer et le sens se conserver, et qu\u2019il est si naturel de faire siens et n\u00f4tres \u00e0 la fois. Dessine, oui dessine \u00e0 l\u2019aide de mots le territoire, qu\u2019il soit tien et qu\u2019il tienne\u00a0! Je ne pourrais alors manquer de le traverser \u00e0 mon tour, si diff\u00e9rent soit-il devenu gr\u00e2ce \u00e0 toi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>CONTREFA\u00c7ON<\/h2>\n<p>La carte totale, la plus pr\u00e9cise qui soit, celle qui te para\u00eet la plus \u00e0 m\u00eame de r\u00e9pondre \u00e0 tes questionnements incessants sur la direction \u00e0 prendre, les lieux \u00e0 localiser, les formes \u00e0 reconna\u00eetre et \u00e0 d\u00e9nombrer, cette carte est une contrefa\u00e7on. Plus elle s\u2019approche de l\u2019original, plus elle se donne \u00e0 voir comme parfaite et exhaustive et plus elle le travestit. Elle le travestit en le clonant, en lui \u00f4tant sa vie au moment m\u00eame o\u00f9 elle tente de le reproduire. Pis encore, elle te donne \u00e0 croire que tu es le centre de tout, puisque la carte totale te place toujours en son centre et m\u00eame ton mouvement incessant ne pourra contester ce qui, par la force des choses, est devenu \u00e9vidence.<br \/>\nOr il n\u2019est pas dans la nature de la carte de tout dire. Tout dire n\u2019est pas dire le tout. La carte vraie le dit. Elle le fait avec une \u00e9conomie de moyens qui voisine la po\u00e9sie. Quelques lignes directrices trac\u00e9es, quelques signes dispos\u00e9s sur la feuille de papier suffisent \u00e0 montrer ce qui est, \u00e0 imaginer ce qui peut surgir. Montrer est en soi d\u00e9j\u00e0 un dialogue entre toi et le monde. Et l\u2019imaginer c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le rencontrer.<br \/>\nTu n\u2019es plus au centre de la carte. Tu n\u2019es plus seul. Les directions ont repris leurs droits.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>MIROIR<\/h2>\n<p>La carte n\u2019est pas le territoire, tu le sais sans le savoir, tu l\u2019exp\u00e9rimentes \u00e0 chaque pas, \u00e0 chaque coup d\u2019\u0153il en avant ou en arri\u00e8re de toi, le regard \u00e0 l\u2019arr\u00eat ou en mouvement. La carte n\u2019est pas le territoire car le territoire est mouvant comme le sable entre tes doigts. Il s\u2019\u00e9chappe d\u00e8s que tu desserres ton \u00e9treinte pour voir ce que contient ta paume, ce qui charme ta peau par son granul\u00e9, ce qui fend le plat de ta main. La carte n\u2019est pas le territoire car elle te situe d\u00e9j\u00e0 dans un lieu autre. Tu n\u2019habites plus seulement <em>ici<\/em> mais aussi et d\u00e9j\u00e0 <em>l\u00e0-bas<\/em>. \u00c9tudier la carte, la regarder ou la tenir entre ses mains c\u2019est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9rober le territoire de ses coordonn\u00e9es connues ou archi-connues, et c\u2019est surtout faire mentir le miroir. Le miroir gigantesque que le cartographe a tendu un jour au prince en lui faisant croire qu\u2019il se superposerait parfaitement dans son esprit \u00e0 la portion de la surface terrestre repr\u00e9sent\u00e9e, ce miroir ne renvoie d\u2019autre image que le regard pos\u00e9 sur lui. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>FAIRE LA COURTE-ECHELLE<\/h2>\n<p>Marcher sur la rondeur terrestre n\u00e9cessite des arr\u00eats et des pauses. Et pour peu que tu prennes le temps, la distance parcourue se verticalise, les \u00e9tapes franchies deviennent degr\u00e9s que tu gravis par la pens\u00e9e, chacun avec ses appuis et points de vue respectifs, chacun bousculant les pr\u00e9c\u00e9dents. Minuscule, il suffit \u00e0 faire le grand saut et \u00e0 voyager dans l\u2019espace cosmique. Immense, de taille surhumaine, il te ram\u00e8ne quasiment \u00e0 ton point de d\u00e9part. C\u2019est \u00e0 n\u2019y rien comprendre. Dr\u00f4les d\u2019\u00e9chelons, dr\u00f4le d\u2019\u00e9chelle que voil\u00e0. N\u2019h\u00e9site pas \u00e0 adosser cette derni\u00e8re contre la paroi de tes certitudes\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>A BOUT DE BRAS<\/h2>\n<p>Imagine-toi devant un globe gigantesque repr\u00e9sentant la Terre avec ses vraies couleurs, son relief fid\u00e8lement reproduit, sans exag\u00e9ration aucune. Un globe dont le tour mesurerait la cent-milli\u00e8me partie du globe terraqu\u00e9. Tu vois sa silhouette au loin mais l\u2019envie te tenaille de t\u2019en approcher, de le tenir \u00e0 bout de bras, comme tu le ferais d\u2019un globe portatif. Alors tu t\u2019approches tant et tant que la surface de ce globe n\u2019est plus distante que d\u2019un seul m\u00e8tre, cette quarante-millioni\u00e8me partie de la circonf\u00e9rence terrestre. Du bout des doigts tu peux toucher sa surface, en sentir le rendu et la texture. Tu penses enfin tout voir mais plant\u00e9 l\u00e0 devant lui ta vision s\u2019est r\u00e9duite en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une infime portion du tout. Tu n\u2019en balaies du regard qu\u2019un fragment, peut-\u00eatre sa milli\u00e8me partie. Il te faut donc tourner autour, en \u00ab\u00a0faire le tour\u00a0\u00bb comme on imaginait il y a un si\u00e8cle faire le tour du monde en quatre-vingts jours, mais cette fois les jours se font minutes et la g\u00e9od\u00e9sique d\u00e9sir\u00e9e n\u2019est plus de mise. Tu peux m\u00eame te permettre des balades gyrovagues. Suivre une ligne de c\u00f4tes ou le cours d\u2019un fleuve. Planer au-dessus d\u2019un oc\u00e9an sans fin apparente et tomber de temps en temps sur une \u00eele, saisir son insularit\u00e9 r\u00e9elle. Mesurer enfin la distance entre deux lieux non pas en nombre de pas mais en degr\u00e9s de courbure, en nombre d\u2019horizons franchis\u2026 histoire de replacer les antipodes \u00e0 une distance infinie, sachant que ceux-ci se d\u00e9placent en m\u00eame temps que toi, et qu\u2019ils demeurent inatteignables quoi qu\u2019il t\u2019en co\u00fbte.<br \/>\nTe balader ainsi \u00e0 la surface du grand globe te m\u00e8nera \u00e0 une constatation paradoxale. Bien s\u00fbr tu en sauras davantage sur la g\u00e9ographie terrestre mais ce savoir restera comme \u00e0 bout de bras. Tu le toucheras des doigts mais sans cesse il t\u2019\u00e9chappera. Il sera l\u00e0 avec toi, mais ne sera point tien.<br \/>\nPour esp\u00e9rer en poss\u00e9der une partie qui fasse sens, aussi congrue soit-elle, il ne te reste qu\u2019une solution\u00a0: \u00e9changer tes impressions avec toutes celles et ceux qui, comme toi, ont pris la peine de se d\u00e9placer en pens\u00e9es \u00e0 la surface du globe, de distance en distance, de degr\u00e9 de courbure en degr\u00e9 de courbure, d\u2019horizon en horizon. Alors seulement le globe entier se d\u00e9voilera.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>TERRE DIX FOIS MOINDRE<\/h2>\n<p><em>La Terre n\u2019est-elle pas trop grande\u00a0?<\/em> Il me pla\u00eet de poser la question car il est si ais\u00e9 de penser le contraire. Malthus peut \u00eatre mort depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles, les craintes d\u2019une Terre trop exigu\u00eb pour nourrir sa population ressurgissent sans cesse. \u00c9cologistes ou non, affam\u00e9s de croissance ou pas, nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui veulent, ou se forcent, \u00e0 le croire. Alors je veux non seulement penser le contraire, mais renverser la question\u00a0: oui, la Terre n\u2019est-elle pas trop grande\u00a0?<br \/>\nPourquoi le serait-elle\u00a0? Pour une raison bien simple\u00a0: en l\u2019\u00e9tat il n\u2019est gu\u00e8re ais\u00e9 d\u2019en percevoir la courbure, donc la rotondit\u00e9 propre. Est-ce vraiment important de voir et d\u2019\u00e9prouver au quotidien sa rotondit\u00e9\u00a0? Je suis d\u2019avis que oui. Histoire tout d\u2019abord de faire un croche-pied aux adeptes de la Terre plate, z\u00e9lateurs de la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale ou fondamentalistes du g\u00e9ocentrisme \u2013 il s\u2019en trouve encore parmi nous. Ensuite parce que sur une Terre disons dix fois plus petite, les cartes planes n\u2019auraient plus cours. Elles seraient d\u00e9consid\u00e9r\u00e9es au premier coup d\u2019\u0153il, peu importe l\u2019\u00e9chelle choisie. Les diff\u00e9rentes projections n\u2019y changeraient goutte. Il ne resterait aux cartographes qu\u2019une seule solution\u00a0: r\u00e9aliser, selon le souhait d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus, des cartes courbes ou globulaires, de v\u00e9ritables tranches de globes. Et puis imaginer une Terre dix fois plus moindre, c\u2019est renforcer au d\u00e9cuple la courbure du globe. Une corde tir\u00e9e entre Gen\u00e8ve et Montreux passerait en face d\u2019\u00c9vian non pas cinquante mais cinq-cents m\u00e8tres sous la surface du lac (m\u00eame si, je l\u2019avoue, ce subterfuge exige que l\u2019on gomme par la pens\u00e9e plus de 9\/10e de la surface terrestre). Reste que dans la plupart des cas il suffirait de se tenir debout devant un horizon pour percevoir non seulement sa courbure mais celle du pays tout entier.<br \/>\nD\u2019ailleurs que feraient des pays courbes de leurs fronti\u00e8res\u00a0? Une fronti\u00e8re vaut pour s\u00e9parer et distinguer deux \u00c9tats mais que peut-elle contre la courbure du globe qui entra\u00eene le regard et surtout l\u2019imagination bien au del\u00e0, et dans toutes les directions \u00e0 la fois\u00a0? Vue \u00e0 distance, nulle barri\u00e8re ne pourrait plus faire obstacle, tellement elle pencherait, tellement elle inviterait \u00e0 passer par-dessus. L\u2019alpinisme y trouverait une nouvelle d\u00e9finition, l\u2019altitude des montagnes important moins que leur \u00e9tendue et leur courbure propres. Sur une Terre dix fois moindre, la ligne droite aurait-elle encore droit de cit\u00e9\u00a0? J\u2019en doute.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>QUE DIT LA CARTE\u00a0?<\/h2>\n<p>Que dit la carte\u00a0? Que dit-elle du monde\u00a0? De celui, infime, qu\u2019elle rend malgr\u00e9 elle englobant? De celui, immense, qu\u2019elle exclut du revers de la main\u00a0? De celui \u00e0 la fois infime et immense qu\u2019elle exclut par sa finitude? Que dit-elle du cartographe qui, avant de la fa\u00e7onner, l\u2019a r\u00eav\u00e9e puis pens\u00e9e\u00a0? Que dit-elle de ceux \u00e0 qui elle est destin\u00e9e\u00a0? De ceux qui se trouvent par hasard sur son chemin\u00a0? Que dit-elle de moi, qui la regarde \u00e0 l\u2019instant\u00a0? O\u00f9 me projette-elle\u00a0? O\u00f9 m\u2019ancre-t-elle\u00a0? A qui me lie-t-elle\u00a0? Que dit-elle de toi qui la re\u00e7oit\u00a0? Que dit-elle du temps qui passe\u00a0? De l\u2019oubli\u00a0? Du souvenir\u00a0? Vers o\u00f9 nous projette-t-elle\u00a0? Quelle \u00e9chelle dresse-t-elle, contre quelle paroi\u00a0? Quelle l\u00e9gende nous conte-t-elle\u00a0? Que dit la carte\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>TON \u0152UVRE<\/h2>\n<p><font face=\"1\"><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les ann\u00e9es passent\u00a0: il peuple une surface d\u2019images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d\u2019\u00eeles, de poissons, de maisons, d\u2019instruments, d\u2019astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s\u2019aper\u00e7oit que ce patient labyrinthe de formes n\u2019est rien d\u2019autre que son portrait.\u00a0\u00bb (J. L. Borges) <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ta personne devient un lieu, tes contours des horizons.\u00a0\u00bb (J. Berger)<\/em><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A \u00c9lis\u00e9e,<\/p>\n<p>Ton \u0153uvre de g\u00e9ographe, si vaste et plurielle soit-elle, est pour moi devenue un lieu, ses contours des horizons. L\u2019inventaire g\u00e9n\u00e9ral que tu voulais dresser, tout entier d\u00e9di\u00e9 au monde scrut\u00e9 et v\u00e9cu, n\u2019avait d\u2019autres limites que ta volont\u00e9 de le rendre visible, sensible et pr\u00e9hensible \u00e0 chacun, d\u2019autre motif que d\u2019\u00eatre habit\u00e9 et v\u00e9cu en commun. Pour le r\u00e9aliser il te fallait briser le sceau des conventions, te d\u00e9faire des artifices, et donner une voix et un visage \u00e0 la rumeur du monde. Seule la cartographie, avec ses qualit\u00e9s et d\u00e9fauts, pouvait vibrer si parfaitement de cette volont\u00e9 de donner \u00e0 savoir et \u00e0 voir, de ce go\u00fbt pour l\u2019immense et l\u2019infime, l\u2019ouvert et le ferm\u00e9. Forte de toutes ses connaissances accumul\u00e9es, la cartographie n\u2019en fut pas moins bouscul\u00e9e dans ses fondements au premier d\u00e9placement de point de vue que tu lui imprimas. Mais gr\u00e2ce \u00e0 toi son incompl\u00e9tude redevint manifeste et sa vraie nature plus saisissable.<br \/>\nAussi dans cette tentative de redessiner le tout nulle silhouette ne s\u2019esquisse. Avec toi, le monde ne s\u2019\u00e9loigne jamais dans un arri\u00e8re-plan. Parce que tu es son interpr\u00e8te scrupuleux, tu sais qu\u2019il ne peut en \u00eatre tir\u00e9 le portrait. Tout au plus pouvons-nous discerner dans ta tentative de le redessiner une conscience aigu\u00eb, seule capable de nous rappeler que \u00ab\u00a0tout est solidaire dans la nature\u00a0\u00bb, que nous n\u2019en sommes ni ma\u00eetres ni possesseurs et que l\u2019homme est bien la \u00ab\u00a0nature prenant conscience d\u2019elle-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Alexandre Chollier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alexandre Chollier est g\u00e9ographe. 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