{"id":3535,"date":"2017-07-13T16:37:57","date_gmt":"2017-07-13T15:37:57","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3535"},"modified":"2023-06-08T17:41:22","modified_gmt":"2023-06-08T16:41:22","slug":"tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/","title":{"rendered":"Eric Tabuchi &#038; Beno\u00eet Vincent | G\u00e9nies des lieux. Esth\u00e9tique et r\u00e9gions naturelles"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce que nous cherchons ici, c\u2019est de comprendre ce qu\u2019est une r\u00e9gion naturelle, ou pays (pas une contr\u00e9e, pas une maison), et de voir s\u2019il est possible de faire subir au territoire ainsi en jeu un traitement fictionnel.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tout le monde le sait\u00a0: la fronti\u00e8re s\u00e9pare et unit. Nombreux sont ceux qui voudraient que les fronti\u00e8res n\u2019existent pas, pour des raisons aussi id\u00e9ologiques que morales en r\u00e9alit\u00e9, mais chacun, en son for int\u00e9rieur, sait pertinemment que si le monde (et en particulier le monde du vivant, mais aussi le monde physico-chimique du dehors que peuplent les \u00eatres vivants) est un continuum, ses r\u00e9alit\u00e9s, ses composantes, ses unit\u00e9s sont pr\u00e9cis\u00e9ment des unit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es les unes des autres. La vie elle-m\u00eame se d\u00e9finit (avec difficult\u00e9, certes), comme un \u00e9tant-s\u00e9par\u00e9, une entit\u00e9 capable de g\u00e9rer son dedans tout en se diff\u00e9renciant de son dehors\u00a0: lorsqu\u2019il y a indiff\u00e9renciation avec le dehors, c\u2019est la mort (la corruption de la mort, la rupture des membranes, la crevaison).<\/p>\n<p>La question n\u2019est donc pas tellement celle de la fronti\u00e8re, mais celle de la nature de la fronti\u00e8re. Que cherche-t-on \u00e0 diff\u00e9rencier\u00a0: des langues\u00a0? Des ethnies\u00a0? Des religions\u00a0? Ou bien des espaces g\u00e9ographiques absolument et r\u00e9ciproquement discrets\u00a0? En effet il y a des fronti\u00e8res diff\u00e9rentes (il y a de la fronti\u00e8re dans la fronti\u00e8re).<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-01.png\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>Souvent, surtout jadis, les fronti\u00e8res politiques tendent \u00e0 traduire les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques (celles des mers et des d\u00e9serts, des fleuves, des cr\u00eates et des vall\u00e9es), mais l\u2019histoire des hommes a tr\u00e8s largement bouscul\u00e9 ces fronti\u00e8res semi-naturelles. G\u00e9n\u00e9ralement on s\u2019accorde \u00e0 penser, du moins en Occident, en plus particuli\u00e8rement en France, que la fronti\u00e8re ne s\u00e9pare pas les langues, les ethnies, les religions\u00a0: ce ne sont pas des composantes applicables \u00e0 la notion, tr\u00e8s discut\u00e9e mais tr\u00e8s abstraite, de <em>Nation<\/em>. Le citoyen qui forme le corps de la nation n\u2019est pas citoyen sur des bases linguistiques, ethniques ou religieuses. Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019un syst\u00e8me de valeurs (m\u00eame alternatives) construit un ensemble qui, s\u2019opposant m\u00eame pacifiquement aux autres, d\u00e9finit un dehors. Toujours le m\u00eame cr\u00e9\u00e9 de l\u2019autre (il n\u2019y a pas beaucoup de danger, aussi, \u00e0 ce que le m\u00eame et l\u2019autre se m\u00e9langent et se perdent, puisque pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019un ne va pas sans l\u2019autre). La fronti\u00e8re devient le passage privil\u00e9gi\u00e9 vers l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ainsi, il existe toutes sortes de fronti\u00e8res. L\u2019objet de cette petite note consiste \u00e0 formaliser peut-\u00eatre, \u00e0 d\u00e9crire en tout cas un ensemble \u00e0 la fois \u00e9cologique, g\u00e9ographique, culturel que nous appellerons pour l\u2019instant \u00ab\u00a0r\u00e9gion naturelle\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb (pour plus de commodit\u00e9).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>R\u00e9gion naturelle\/pays, terroir, territoire<\/h3>\n<p>Notion floue, comme tout ce qui touche le territoire, le patrimoine, le terroir,\u00a0d\u2019autant plus floue qu\u2019il y a une esp\u00e8ce d\u2019aversion latente, en France, pour toutes les questions qui touchent \u00e0 l\u2019\u00e9tat comme \u00e0 la nation, concept qui a tranquillement transit\u00e9 de la gauche r\u00e9volutionnaire \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite dans l\u2019inconscient politique collectif.<\/p>\n<p>Et en effet lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse aux r\u00e9gion naturelles ou aux pays, on constate que leur appr\u00e9hension dans le champ th\u00e9orique est souvent li\u00e9e \u00e0 une id\u00e9ologie plut\u00f4t conservatrice pour ne pas dire r\u00e9actionnaire.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc d\u2019\u00eatre prudent, en maniant ces termes, mais il s\u2019agit aussi d\u2019affirmer positivement l\u2019int\u00e9r\u00eat de consid\u00e9rer ces espaces g\u00e9ographiques, et notamment en pr\u00e9cisant d\u2019embl\u00e9e ce qu\u2019ils sont et pourquoi ils sont un niveau d\u2019organisation pertinent.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-02.png\" rel=\"lightbox[3535]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-02-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-3571\" \/><\/a><\/p>\n<p>R\u00e9gion naturelle\/pays, terroir et territoire\u00a0: ces notions se recouvrent-elles\u00a0? Nous ne savons pas, et il est tr\u00e8s difficile de bien comprendre leurs diff\u00e9rentes acceptions. Disons pour l\u2019instant qu\u2019elles sont plus ou moins \u00e9quivalentes.<\/p>\n<p>Le mot de <em>pays<\/em> (qui est \u00e0 l\u2019origine de la r\u00e9gion naturelle), d\u00e9rive du <em>pagus<\/em> gallo-romain, mais ceci n\u2019est valable qu\u2019au sein de la zone correspondant \u00e0 l\u2019influence de la Rome r\u00e9publicaine et imp\u00e9riale, et de la successive domination culturelle de l\u2019\u00c9glise romaine catholique. Et donc particuli\u00e8rement en France<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-1' id='fnref-3535-1' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Cependant, il y a source de confusion dans le mot m\u00eame qui est d\u2019une part synonyme approximatif d\u2019\u00e9tat ou nation (les pays du monde) mais aussi dans la r\u00e9cup\u00e9ration, toute fran\u00e7aise, du mot dans la r\u00e9forme des territoires incarn\u00e9e par la loi dite Pasqua-Voynet<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-2' id='fnref-3535-2' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>2<\/a><\/sup>. Ces lois ont cr\u00e9\u00e9 le concept de pays, qui n\u2019est pas une unit\u00e9 administrative politique, mais un d\u00e9coupage territorial d\u00e9di\u00e9 \u00e0 des projets d\u2019am\u00e9nagements (environnementaux, agricoles, socio-culturels), au m\u00eame titre, par exemple, que le territoire des Parcs naturels r\u00e9gionaux, ou celui des programmes unio-europ\u00e9ens. Si ces pays, aux \u00e9lus volontaires, ont pu s\u2019appuyer sur des r\u00e9alit\u00e9s voisines des r\u00e9gions naturelles, c\u2019est-\u00e0-dire rassembler une certaine identit\u00e9 paysag\u00e8re, culturelle et sociale, le \u00ab\u00a0bassin de vie\u00a0\u00bb, ils ont \u00e9galement souvent cr\u00e9\u00e9 des entit\u00e9s de toute pi\u00e8ce, selon les desiderata et les influences des repr\u00e9sentants locaux. Les pays, pour plus de commodit\u00e9s, se sont \u00e9galement superpos\u00e9s parfaitement aux communaut\u00e9s de communes d\u00e9j\u00e0 existantes<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-3' id='fnref-3535-3' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Le mot de <em>terroir<\/em> est int\u00e9ressant, bien qu\u2019il v\u00e9hicule cette connotation r\u00e9actionnaire, li\u00e9e sans doute au mot de \u00ab\u00a0terre\u00a0\u00bb. L\u2019usage est \u00e9galement tr\u00e8s nettement agronomique ou agroalimentaire, et li\u00e9 \u00e0 des productions agricoles particuli\u00e8res, et en particulier au vin et \u00e0 ses c\u00e9pages<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-4' id='fnref-3535-4' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>4<\/a><\/sup>. On se dirigerait volontiers, alors, vers le mot de <em>territoire<\/em>, mais celui-ci, outre l\u2019acception \u00e9cologique d\u2019espace occup\u00e9 par le ou les membre(s) d\u2019une esp\u00e8ce, pr\u00e9sente une forte connotation organisationnelle\u00a0: le territoire est un espace g\u00e9r\u00e9, un espace souvent humain, un espace impliquant une fonctionnalit\u00e9 de l\u2019espace\u00a0: c\u2019est une terre que l\u2019on habite. Il est celui de telle esp\u00e8ce animale, par exemple, mais aussi celui de chacun de nous lorsqu\u2019il r\u00e9alise les fonctions d\u2019habitation\u00a0: se nourrir\/travail, se d\u00e9placer, se reproduire\/loisir.<\/p>\n<p>Il est toutefois important de noter que cette vis\u00e9e souhaiterait d\u00e9passer le simple paradigme de la modernit\u00e9, quitte pour ce faire \u00e0 \u00ab\u00a0revenir\u00a0\u00bb, en effet, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un Ren\u00e9 Char, \u00e0 un \u00e9tat pr\u00e9moderne du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire avant l&rsquo;imp\u00e9rialisme europ\u00e9en et occidental, l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de la raison au d\u00e9triment d&rsquo;autres appr\u00e9hensions du r\u00e9el possibles, et le mythe d&rsquo;un infini progr\u00e8s incarn\u00e9 par le lib\u00e9ralisme, d&rsquo;abord sous sa forme capitaliste, et ensuite sous sa forme d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme globalis\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Nature et forme de la r\u00e9gion naturelle<\/h3>\n<h4>Composantes<\/h4>\n<p>On pourrait s\u2019amuser \u00e0 lister l\u2019ensemble des composantes d\u2019un pays, et mettre \u00e0 jour les connaissances sur le sujet.<\/p>\n<p>\u25c9 Composantes physico-chimiques. La g\u00e9ographie les \u00e9tudie depuis toujours\u00a0: le relief, la g\u00e9ologie, l\u2019hydrologie, mais aussi la continentalit\u00e9, la p\u00e9dologie (les sols), etc.\u00a0;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-05.png\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>\u25c9 Composantes \u00e9cologiques. Il s\u2019agit de v\u00e9rifier les donn\u00e9es biog\u00e9ographiques, en particulier, non pas seulement des peuplements (des esp\u00e8ces) mais des c\u00e9noces (des groupes d\u2019esp\u00e8ces) comme les \u00e9tudie la phytosociologie, ou phytoc\u00e9notique, sur le mod\u00e8le de la zooc\u00e9notique. Malheureusement, la bioc\u00e9notique est un secteur d\u2019\u00e9tudes scientifiques qui a connu un fort d\u00e9clin, sauf pour les plantes. L\u2019enjeu principal est la compr\u00e9hension des s\u00e9ries de v\u00e9g\u00e9tations (la dynamique naturelle des successions de v\u00e9g\u00e9tations) et des <em>climax<\/em> (l\u2019aboutissement naturel des s\u00e9ries de v\u00e9g\u00e9tations, le plus souvent la for\u00eat, mais pas seulement). La phytosociologie poss\u00e8de une histoire riche (depuis les th\u00e9ories fondatrices de Braun-Blanquet et T\u00fcxen, les actualisations et travaux de Guinochet, Royer&#8230;) et rassemble plusieurs courants (\u00e9coles estonienne, russe, suisse, \u00e9ventuellement am\u00e9ricaine)  dont nous paraissent particuli\u00e8rement les articulations de la phytog\u00e9ographie et des s\u00e9ries de v\u00e9g\u00e9tation (Gaussen, Ozenda) et de la phytosociologie synusiale int\u00e9gr\u00e9e (Julve, Gillet, de Foucault).<\/p>\n<p>\u25c9 Composante paysag\u00e8re. Lorsqu\u2019on a dit que le paysage appelait la pluridisciplinarit\u00e9, on n\u2019a pas beaucoup avanc\u00e9. Le pays peut se confondre avec le paysage. Nulle entit\u00e9 plus vague que le paysage, qui associe des donn\u00e9es locales objectives (g\u00e9ologie, v\u00e9g\u00e9tations) et des pratiques anthropiques (cultures, constructions, voies de communication). En un certain sens, r\u00e9gion naturelle et paysages se font \u00e9cho, mais on peut convenir que le paysage est une unit\u00e9 de base du pays\u00a0: il y a plusieurs paysages possibles dans un pays. Les travaux de la symphytosociologie (G\u00e9hu), qui consid\u00e8re des ensembles int\u00e9gr\u00e9s de v\u00e9g\u00e9tations (concepts de <em>tesselas<\/em>, unit\u00e9 g\u00e9omorphologique, et de <em>catenas<\/em> plus ou moins synonyme de bassin versant ou d\u2019\u00e9cocomplexe) (Rivas-Martinez), est une approche qui a au moins le m\u00e9rite de d\u00e9couler parfaitement de la pr\u00e9c\u00e9dente (figure).<\/p>\n<p><center><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/composantes-paysage.png\" alt=\"\" width=\"200\" \/><\/center><\/p>\n<p><center><font size=\"1\">Organisation du paysage, d\u2019apr\u00e8s Fran\u00e7ois Gillet, Bruno de Foucault et Philippe Julve, \u00ab\u00a0La phytosociologie synusiale int\u00e9gr\u00e9e : objets et concepts,\u00a0\u00bb in <em>Candolea<\/em> n\u00b046, 1991, p. 315-340, in Jean-Michel Gobat, Michel Aragno, Willy Matthey, <em>Le sol vivant: bases de p\u00e9dologie, biologie des sols<\/em>, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009.<\/font><\/center><\/p>\n<p>Les s\u00e9ries foresti\u00e8res sont une autre version de l\u2019analyse paysag\u00e8re\u00a0; il  existe des r\u00e9gions naturelles, encore plus restreintes, associ\u00e9s aux peuplements forestiers, \u00e0 l\u2019Institut Forestier National (IFN)\u00a0: les sylvo\u00e9cor\u00e9gions\u00a0; souvent en ce sens toutefois, on s\u2019arr\u00eate au climax forestier d\u2019un secteur d\u00e9fini\u00a0; l\u2019unit\u00e9 de base est la station foresti\u00e8re<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-5' id='fnref-3535-5' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>5<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-04.png\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u25c9 Composante anthropique, pour simplifier, que l\u2019on peut \u00e0 nouveau diviser en nouvelles sous-composantes\u00a0:<br \/>\n            \u25aa Sous-composante agricole. Fruit des pr\u00e9c\u00e9dentes, les cultures et activit\u00e9s li\u00e9es (comme la chasse et la p\u00eache) sont d\u00e9pendantes du sol et du climat et de l\u2019orographie, et donc de la s\u00e9rie de v\u00e9g\u00e9tation et du complexe \u00e9daphog\u00e9ologique o\u00f9 elles prennent place. Bien s\u00fbr on peut toujours cultiver n\u2019importe quoi n\u2019importe o\u00f9, et de plus en plus, mais dans une logique du moindre effort et surtout pour des raisons \u00e9conomiques, le lien entre le sol\/le climat et la production est \u00e9vidente. L\u2019\u00e9levage est \u00e9galement une composante essentielle\u00a0: le couple bovin versus ovin\/caprin structure le territoire aussi certainement que celui, plus vulgaire, de plaine versus montagne.<br \/>\n            \u25aa Sous-composante architectonique. Telle roche, tel climat produit telle production de mat\u00e9riaux et tel agencement des espaces habit\u00e9s, des espaces de travail, des espaces de productions, mais aussi des lieux sacr\u00e9s, des lieux de loisirs, des lignes de d\u00e9placements et de la voirie, etc. La maison en serait l\u2019unit\u00e9 de base (voire la maison paysanne, dans le sillage de la g\u00e9ographie humaine de Paul Vidal de la Blache, cf. Jean-Ren\u00e9 Trochet).<br \/>\n            \u25aa Sous-composante historique et socio-politique, qu\u2019on \u00e9voquera \u00e0 peine, car cela nous emm\u00e8nerait trop loin. \u00c9videmment les \u00e9v\u00e8nements historiques, les guerres, les famines, les invasions, etc. modifient durablement les pays. Ce vaste chapitre int\u00e9resse les sciences humaines et sociales et en premier lieu l\u2019histoire. L\u2019unit\u00e9 principalement pertinente semble \u00eatre la structure familiale, telle que d\u00e9finie par Emmanuel Todd\u00a0: une stratification soci\u00e9tale puis politique s\u2019ensuit, comme il a pu le montrer sur diff\u00e9rents sujets d\u2019actualit\u00e9.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/tabuchi-vincent-03.png\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>\u25c9 Enfin il convient de souligner que toutes ces notions se m\u00e9langent dans une complexion ph\u00e9nom\u00e9nologique qui pourrait tirer sa force de la notion d&rsquo;\u00e9coum\u00e8ne ch\u00e8re \u00e0 Augustin Berque : le monde n&rsquo;est pas seulement physico-chimique, ni seulement bio\u00e9cologique, ni m\u00eame seulement technico-philosophique, il est aussi symbolique, par le biais du langage qui sert \u00e0 manipuler le monde. M\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00e0 la mode aujourd&rsquo;hui, les avanc\u00e9es audacieuses du Heidegger d&rsquo;<em>Acheminement de la parole<\/em> nous aideraient dans cette voie, au m\u00eame titre que la pens\u00e9e de la m\u00e9sologie propos\u00e9e par Berque.<\/p>\n<p>\u25c9 L&rsquo;id\u00e9e aussi qu&rsquo;une esth\u00e9tique puisse r\u00e9sulter de l&rsquo;\u00e9tude, que donc l&rsquo;\u00e9tude des formes est centrale, nous para\u00eet \u00e9galement cruciale (Henri Focillon).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>Nombre, taille, dynamique des pays<\/h4>\n<p>Les micror\u00e9gions, les r\u00e9gions naturelles, ont une taille raisonnablement humaine\u00a0: si les d\u00e9partements sont fa\u00e7onn\u00e9s pour permettre des d\u00e9placements \u00e0 cheval qui n\u2019exc\u00e8dent pas une journ\u00e9e, les pays pourraient presque \u00eatre parcourus (travers\u00e9s) par un homme \u00e0 pied dans le m\u00eame laps. Et si l\u2019on regarde la carte (ci-dessous), en effet, elles sont \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9quivalentes. Bien s\u00fbr certains massifs montagneux pr\u00e9sentent des pays plus vastes, mais c\u2019est surtout les grandes plaines du nord qui pr\u00e9sentent les territoires les plus \u00e9tendus (en effet, il y a peu de changement du tissu sur de nombreux kilom\u00e8tres et pas d\u2019accident naturel pour s\u00e9parer des entit\u00e9s potentielles). <\/p>\n<p>Ensuite il convient de se demander si les pays, comme toute chose dans ce monde, sont sujets \u00e0 \u00e9volution. C\u2019est tr\u00e8s \u00e9tonnant que des survivances m\u00e9di\u00e9vales, pr\u00e9classiques, et m\u00eame plus anciennes encore (les <em>pagus<\/em>) aient surv\u00e9cu et soient pass\u00e9es au travers d\u2019au moins quatre \u00e8res historiques (Antiquit\u00e9, Moyen \u00c2ge, \u00c2ge classique et notre Contemporain). Les pays changent, avec le temps, par adjonction ou exclusion d\u2019une portion (comme une commune par exemple), et on peut imaginer que le flou actuel entre pays naturel, pays au sens de bassin de vie et communaut\u00e9 de communes pourra g\u00e9n\u00e9rer de nouveaux territoires\u00a0; il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 songer \u00e0 la mani\u00e8re dont les d\u00e9partements ont efficacement infiltr\u00e9 les imaginaires collectifs\u00a0: leurs habitants se les sont appropri\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, plusieurs essais de d\u00e9nombrement et cartographie des r\u00e9gions naturelles existent. Les cartes qu\u2019on peut trouver peuvent, en tout \u00e9tat de cause, servir \u00e0 une premi\u00e8re campagne artistique, du type de celles que nous avons initi\u00e9s, s\u00e9par\u00e9ment. B\u00e9n\u00e9dicte et Jean-Jacques F\u00e9ni\u00e9 en d\u00e9nombrent 546\u00a0; Fr\u00e9d\u00e9ric Z\u00e9gierman, surtout, parce qu&rsquo;il est g\u00e9ographe et pr\u00e9sente le pays dans sa complexit\u00e9, en d\u00e9nombre 426 avec 1800 unit\u00e9s naturelles<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/tabuchi-vincent-genies-des-lieux-esthetique-et-regions-naturelles\/#fn-3535-6' id='fnref-3535-6' onclick='return fdfootnote_show(3535)'>6<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Pour notre part nous nous appuyons sur la carte des terroirs de l&rsquo;\u00e9cologue Rapha\u00ebl Zumbiehl, l\u00e9g\u00e8rement revue et corrig\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/carte-terroirs.png\" alt=\"\" width=\"80%\" \/><\/a><\/center><\/p>\n<h3>Deux lectures des pays<\/h3>\n<p><strong>Eric Tabuchi<\/strong> expose ainsi son travail sur le site qu\u2019il partage avec la plasticienne Nelly Monnier, l\u2019<a href=\"https:\/\/arn-journal.tumblr.com\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Atlas des R\u00e9gions Naturelles<\/a> (ARN).<\/p>\n<p>Celui-ci \u00ab\u00a0s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9crire photographiquement les quelques 450 \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb qui composent le territoire fran\u00e7ais et dont les fronti\u00e8res ne sont pas administratives mais g\u00e9ologiques, historiques, linguistiques ou culturelles. Ces limites, si elles sont parfois incertaines, n&rsquo;en dessinent pas moins des entit\u00e9s aux particularismes que l&rsquo;ARN s&rsquo;attachera \u00e0 documenter, classer et archiver sur le site qui lui sera bient\u00f4t d\u00e9di\u00e9.<\/p>\n<p>Ce travail, qui syst\u00e9matise une pratique photographique commenc\u00e9e il y a plus de dix ans, s&rsquo;inscrira plus encore dans la dur\u00e9e puisqu&rsquo;il demandera certainement une autre dizaine d&rsquo;ann\u00e9es et quelque chose comme 25 000 photographies pour atteindre son terme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Beno\u00eet Vincent<\/strong> propose pour chaque pays une forme singuli\u00e8re, qui est le fruit d\u2019une rencontre plus ou moins longue sur place\u00a0: une <em>autog\u00e9ographie<\/em> (tel est le genre plac\u00e9 sur la couverture de <em>GEnove<\/em>, sur la ville de G\u00eanes), <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/travaux\/dehors-travaux-en-cours\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">avec le <em>dehors<\/em><\/a>. A ce jour, il a travaill\u00e9 \u00e0 la Haute-Provence (Baronnies-Tricastin) dans <em>Farigoule Bastard<\/em> (roman) ; ses p\u00e9r\u00e9grinations naturalistes lui ont donn\u00e9 \u00e0 traverser le Haut-Jura, le Langrois et le Perthois, les Corbi\u00e8res, le L\u00e9v\u00e9zou, la Flandre, les Maures, Paris\u00a0; en 2018-2019 il fr\u00e9quente assid\u00fbment les terroirs limitrophes de la r\u00e9gion Centre-Val de Loire (Beauce, Berry, Perche, Brenne, Chinonais, Touraine, mais aussi Pays Fort, Boischaud Sud, G\u00e2tine tourangelle, G\u00e2tine de Loches, Richelais, Thymerais et Drouais)\u2026 Les c\u00e9rofictions, n\u00e9ologisme issu du <em>kairos<\/em>, des fictions \u00e9crites par la rencontre hic et nunc de l\u2019auteur avec les espaces (et les temps) g\u00e9n\u00e9ralement nouvellement d\u00e9couverts \u2013 la gageure \u00e9tant de r\u00e9ussir \u00e0 capter en peu de temps et peu de d\u00e9placements une esp\u00e8ce d\u2019essence, m\u00eame tr\u00e8s subjective, du pays. La c\u00e9rofiction a pour ambition de proposer l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une photographie dans le domaine de la fiction. Elle ne n\u00e9cessite pas de longues d\u00e9rives \u00e0 la mode situationniste (<em>aion<\/em>, mais elle n\u2019en est pas totalement indemne), et encore moins de r\u00e9sidence li\u00e9e \u00e0 la maison, au foyer ou au travail (<em>chronos<\/em>, mais elle peut aussi en tirer profit). C\u2019est une notion floue, express\u00e9ment floue, qui trouve dans ce flou le sel de sa forme. Chaque fiction adopte d\u2019ailleurs une forme qui lui est propre et qui, assez logiquement, devrait correspondre au lieu \u00e9voqu\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<center><font size=\"4\">\u13dc<\/font><\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive les pays, sont des territoires passionnants pr\u00e9cis\u00e9ment car il s\u2019agit de territoires v\u00e9cus, c\u2019est-\u00e0-dire de territoires humains, o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain habite aussi bien en tant qu\u2019individu qu\u2019en tant que groupe social voire en tant qu\u2019esp\u00e8ce, depuis la nuit des temps, et en sont, finalement, un peu comme sa prolongation (qui disait cela\u00a0? l\u2019environnement comme un organe ext\u00e9rieur)\u00a0: une maison pour l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>A ce titre l\u2019art g\u00e9ographique ne peut qu\u2019y trouver une certaine familiarit\u00e9, ou en tout cas les conditions idoines de son expression.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que nous cherchons ici, c\u2019est de comprendre ce qu\u2019est une r\u00e9gion naturelle, ou pays (pas une contr\u00e9e, pas une maison), et de voir s\u2019il est possible de faire subir au territoire ainsi en jeu un traitement fictionnel. &nbsp; Tout le monde le sait\u00a0: la fronti\u00e8re s\u00e9pare et unit. 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