{"id":3443,"date":"2016-10-26T00:00:20","date_gmt":"2016-10-25T23:00:20","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3443"},"modified":"2023-04-16T15:09:38","modified_gmt":"2023-04-16T14:09:38","slug":"anne-savelli-l","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/anne-savelli-l\/","title":{"rendered":"Anne Savelli \u2022 L"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"http:\/\/www.compagniepiecesdetachees.com\/gallery\/diptyque\/\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3455 alignleft\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/Anne-Savelli.jpg\" alt=\"anne-savelli\" width=\"144\" height=\"96\" \/>Diptyque<\/em><\/a> est un texte \u00e9crit par <a href=\"http:\/\/fenetresopenspace.blogspot.fr\/\">Anne Savelli<\/a> en 2015 pour la compagnie de danse <a href=\"http:\/\/www.compagniepiecesdetachees.com\/\">Pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es<\/a>. Il compte, en toute logique, deux parties, dont la seconde, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0L\u00a0\u00bb \u00e9voque la relation entre un photographe et son mod\u00e8le (L comme <em>lui<\/em>, <em>elle<\/em>, <em>lien<\/em>, <em>livre<\/em> et un grand nombre de choses encore).<br \/>\nN\u00e9e \u00e0 Paris, Anne Savelli (<em>Fen\u00eatres open space,<\/em> Le Mot et le reste, <em>Franck<\/em>, Stock, <em>D\u00e9cor Lafayette<\/em>, Inculte) s&rsquo;int\u00e9resse depuis longtemps \u00e0 la notion de lieu, de d\u00e9cor, et depuis quelques ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;image, au portrait, \u00e0 la photographie. Son prochain livre,<em> D\u00e9cor Daguerre<\/em>, para\u00eetra au printemps 2017 aux \u00e9ditions de L&rsquo;Attente.<br \/>\nElle est \u00e9galement cofondatrice du site <a href=\"http:\/\/lairnu.net\/\">L&rsquo;aiR Nu <\/a>(Litt\u00e9rature Radio Num\u00e9rique). Pour des extraits vid\u00e9os du spectacle, voir ici\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.compagniepiecesdetachees.com\/medias\/\">http:\/\/www.compagniepiecesdetachees.com\/medias\/<\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>apparition<\/strong><\/p>\n<p style=\"margin-left: 6em;\"><i>Tu es dans l&rsquo;eau, debout et nue. Le cadrage du photographe t&rsquo;a tranch\u00e9e \u00e0 la verticale. Il te manque un tiers du corps ou peut-\u00eatre m\u00eame la moiti\u00e9. Il te manque un sein, le bras gauche, une cuisse, un genou, un tibia, un pied. Il t&rsquo;a aussi coup\u00e9 la t\u00eate, presque sectionn\u00e9 le bras droit.<br \/>\nL&rsquo;eau grise est celle d&rsquo;une piscine, de Jama\u00efque pr\u00e9cise le livre. Elle d\u00e9forme le bas de ton corps, fait d\u00e9river ton ombre qui renseigne sur le temps qu&rsquo;il fait, beau, ainsi que sur ton geste hors champ : relever les bras en couronne pour soutenir la t\u00eate, posture que le photographe sugg\u00e8re, pose d&rsquo;actrice, de mannequin, de mod\u00e8le qu&rsquo;il ne se permet pas, ne fait entrer dans le cadre que par cette ombre au centre, tr\u00e8s pr\u00e9sente mais qui reste l\u00e9g\u00e8re. A bien y r\u00e9fl\u00e9chir, il y a peut-\u00eatre une certaine ironie dans ce geste tomb\u00e9 \u00e0 l&rsquo;eau, qu&rsquo;un coup d\u2019\u0153il rapide ne reconstitue pas \u2013 il faut regarder longtemps, vouloir lire l&rsquo;image, m\u00eame, pour qu&rsquo;il daigne appara\u00eetre.<br \/>\nDe l&rsquo;ironie ? Oui, c&rsquo;est possible. Mais le d\u00e9calage qu&rsquo;elle induit ne change rien \u00e0 la beaut\u00e9 du corps fix\u00e9 sur pellicule : l&rsquo;\u00e9cart ne s&rsquo;impose pas, se donne pas comme tel. Ainsi le photographe gagne-t-il en subtilit\u00e9, autant dire sur tous les tableaux.<br \/>\nCe qu&rsquo;on voit le mieux, ce qui frappe, c&rsquo;est un grain de beaut\u00e9 au-dessus d&rsquo;un t\u00e9ton, le nombril, le pubis.<br \/>\nCe qu&rsquo;on voit le mieux, je le crois, c&rsquo;est le biceps du bras tronqu\u00e9. A peine remarque-t-on les poils de ton aisselle qui, si on consid\u00e8re que ton corps est ton instrument de travail, devraient surprendre, m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Chez toi, l&rsquo;\u00e9pilation est chose \u00e9trange. On ne sait que penser de ce pubis-l\u00e0, en triangle \u00e9cras\u00e9 par la ligne de l&rsquo;eau.<br \/>\nCe qui frappe, c&rsquo;est ce que l&rsquo;eau d\u00e9forme de ton corps : la cuisse gauche, \u00e0 qui elle invente un bourrelet ; la jambe qui perd de sa longueur, tout enti\u00e8re ramass\u00e9e dans un genou en creux. \u00c0 bien y regarder, et pour qui te conna\u00eet, ton ombre para\u00eet plus r\u00e9elle que ton corps. Faut-il que tu t&rsquo;inqui\u00e8tes ?<\/i><\/p>\n<p>J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 t&rsquo;\u00e9crire apr\u00e8s une nuit pass\u00e9e sans dormir, non, pas un seul instant ; apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 par le replay d&rsquo;Arte une suite de reportages sur les super h\u00e9ros, esp\u00e9rant renouveler l&rsquo;exp\u00e9rience de la veille &#8211; le premier \u00e9pisode m&rsquo;avait fait tomber dru dans le sommeil. Une nuit enti\u00e8re les yeux ferm\u00e9s \u00e0 ne pas regarder ces corps parfaits et dessin\u00e9s, moul\u00e9s au millim\u00e8tre, drap\u00e9s, fusel\u00e9s, fendant l&rsquo;air qui passaient en boucle sur l&rsquo;ipad ; \u00e0 suivre simplement au casque les commentaires, les r\u00e9cits en anglais, en fran\u00e7ais m\u00eal\u00e9s \u00e0 des effets sonores, \u00e0 une musique trop forte, mal allong\u00e9e sur le canap\u00e9, ne sachant o\u00f9 caser la t\u00eate, les genoux, les jambes. Une nuit qui n&rsquo;a pas su chasser ce que la nuit elle-m\u00eame appelait de prise \u00e0 la gorge, de ventre nou\u00e9.<br \/>\nDes images d&rsquo;escaliers de secours, de panneaux One way, de fa\u00e7ades de briques d\u00e9filaient peut-\u00eatre \u00e0 la place. Ou de palmiers, de filles en rollers, cheveux longs et shorts en satin roulant pr\u00e8s des plages, chromos venus de films, de s\u00e9ries d\u00e9couverts \u00e0 l&rsquo;adolescence et qui avaient r\u00e9duit les villes \u00e0 un d\u00e9cor 2D dans lequel Street view nous invite aujourd&rsquo;hui \u00e0 nous rendre, \u00e0 nous perdre. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.<br \/>\nLe matin, j&rsquo;ai gliss\u00e9 dans mon sac ce livre qui t&rsquo;est d\u00e9di\u00e9, <em>L<\/em>, achet\u00e9 il y a longtemps, exp\u00e9di\u00e9 des \u00c9tats-Unis. Ce livre, soyons pr\u00e9cis, est un exemplaire d&rsquo;occasion. Son format est carr\u00e9, sa couverture souple. Il compte 128 pages sans d\u00e9dicace ni note, co\u00fbtait \u00e0 l&rsquo;origine 16$95 et il est l\u00e9g\u00e8rement corn\u00e9, jauni. Ce livre, <em>L<\/em>, a pris le m\u00e9tro ce matin-l\u00e0, ligne 2, ligne 11, ligne 9, est pass\u00e9 d&rsquo;un quartier nord de Paris au quartier ouest et chic o\u00f9 se trouve mon bureau.<br \/>\nIl a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 par terre, sur un parquet clair, devant un second canap\u00e9.<br \/>\nIl a \u00e9t\u00e9 rang\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re, a tra\u00een\u00e9 sur la table, est retourn\u00e9 dans le sac. Il a \u00e9t\u00e9 ouvert, feuillet\u00e9. Le texte a \u00e9t\u00e9 lu, rapidement traduit avec la promesse de s&rsquo;y prendre mieux, de s&rsquo;y arr\u00eater davantage, plus tard, apr\u00e8s avoir dormi.<br \/>\n<em>L<\/em> est donc un livre dont le sujet est toi, et l&rsquo;histoire de ce livre. Une histoire, du moins. Passage d&rsquo;une \u00e9poque \u00e0 une autre, d&rsquo;une dimension \u00e0 la suivante, des yeux ferm\u00e9s aux yeux ouverts, que sais-je encore. Mais un passage oui, sans doute.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>flottement<\/strong><\/p>\n<p style=\"margin-left: 6em;\"><em>En Jama\u00efque, toujours, dans cette eau grise. Cette fois on te voit de profil de la t\u00eate au nombril, aux trois quarts immerg\u00e9e. Les yeux ferm\u00e9s, le visage tourn\u00e9 vers le soleil, tu portes des lunettes de piscine qui font tout le prix de la photo. Les cheveux mouill\u00e9s et tir\u00e9s en arri\u00e8re, on d\u00e9couvre que tu es brune, que le grain de beaut\u00e9 sur ton sein existe en version plus discr\u00e8te \u00e0 la commissure de tes l\u00e8vres.<br \/>\nCe qu&rsquo;on voit mieux encore, c&rsquo;est la ligne carr\u00e9e de la m\u00e2choire, les filaments blancs du soleil quand il chemine sur l&rsquo;eau grise, sur tes seins et tes bras. Le corps plus vague que le visage, ce visage qui ne s&rsquo;offre pas, ne s&rsquo;avance jamais vers nous, abandonn\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re.<br \/>\nTu reposes. Tu te reposes. Entre les deux nous h\u00e9sitons. Ta nuque est le centre du monde. Archim\u00e8de s&rsquo;inscrit l\u00e0, dans cette pouss\u00e9e qui maintient la nuque hors de l&rsquo;eau, cach\u00e9e par les cheveux mi-longs, parcourt la ligne de la m\u00e2choire, remonte vers la bouche, le trait plus fonc\u00e9 d&rsquo;une narine et cet accessoire inutile, les lunettes de piscine fix\u00e9es par un \u00e9lastique dont le blanc \u00e9clatant contraste avec le reste : une fl\u00e8che te traverse, un ruban ceint ton front. Te voil\u00e0 presque indienne.<br \/>\nCes photos ne sont pas l\u00e9gend\u00e9es. Les lieux sont indiqu\u00e9s pour qui sait les chercher \u00e0 la page des remerciements. Et donc ? Et alors ? Cette piscine pourrait exister partout. A quoi sert de lire ces mots : \u00ab Jamaica, The West indies \u00bb, \u00e0 se lancer sur quelle piste ? Est-ce retrouver l&rsquo;endroit o\u00f9 s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e la s\u00e9ance ? Savoir si vous \u00e9tiez \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, chez des amis, chez un m\u00e9c\u00e8ne ? Deviner ce que vous avez fait l\u00e0-bas, l&rsquo;un avec l&rsquo;autre ou l&rsquo;un sans l&rsquo;autre ?<br \/>\nAu moment o\u00f9 la question se pose, la r\u00e9ponse arrive d&rsquo;elle-m\u00eame. Une mention jusque l\u00e0 invisible appara\u00eet sur la page, celle d&rsquo;une riche h\u00e9riti\u00e8re, d&rsquo;un photographe c\u00e9l\u00e8bre qui vous ont h\u00e9berg\u00e9s. L&rsquo;eau se trouble \u2013 mais non, c&rsquo;est le regard \u2013 pas du tout, c&rsquo;est l&rsquo;esprit. L&rsquo;esprit ou l&rsquo;estomac. Ces deux mots, h\u00e9riti\u00e8re, c\u00e9l\u00e8bre parasitent l&rsquo;ensemble. Que vont devenir ces descriptions ? Mati\u00e8re \u00e0 mondanit\u00e9 ?<br \/>\nL&rsquo;eau grise continue d&rsquo;\u00eatre grise. La Jama\u00efque ? Hors de port\u00e9e.<br \/>\nReprenons. J&rsquo;aimerais penser qu&rsquo;il t&rsquo;a photographi\u00e9 sans te le dire ou presque, t&rsquo;a laiss\u00e9e flotter \u00e0 ton rythme.<br \/>\nDe la d\u00e9rive et du contr\u00f4le, il devrait \u00eatre un peu question.<\/em><\/p>\n<p>J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 revu quelques unes de ces photos vieilles de plus de trente ans : les plus connues, sans doute, puisqu&rsquo;elles circulent sur Internet. Je ne sais pas pourquoi j&rsquo;ai pens\u00e9 qu&rsquo;il fallait quand m\u00eame acheter le livre, que je n&rsquo;allais pas \u00e9crire sans. Pour d\u00e9placer l&rsquo;objet d&rsquo;un pays \u00e0 un autre, qu&rsquo;il survole l&rsquo;oc\u00e9an avant d&rsquo;arriver jusqu&rsquo;ici ? Peut-\u00eatre. Il devait me falloir un acte (ou son succ\u00e9dan\u00e9e, la commande en trois clics) qui trente ans plus t\u00f4t relevait de l&rsquo;extraordinaire. A l&rsquo;\u00e9poque, enfant ou adolescent, dire : <em>mon p\u00e8re, mon oncle me l&rsquo;a rapport\u00e9 des \u00c9tats-Unis<\/em> avait un poids certain.<br \/>\n(on disait rarement <em>ma m\u00e8re<\/em>)<br \/>\nEst-ce que ce n&rsquo;est plus le cas ? Cet exotisme-l\u00e0, cette tension \u00e9lectrique qui court du ventre au palais au moment de prononcer la phrase, bouche s\u00e8che, c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 comme pour signaler l&rsquo;aveu sont-ils morts, d\u00e9finitivement ? Et c&rsquo;\u00e9tait quoi, au juste, de pr\u00e9ciser la provenance du cadeau, de l&rsquo;objet re\u00e7u ? Une mani\u00e8re de se distinguer, seulement ?<br \/>\nJ&rsquo;ai sorti le livre du sac, ai regard\u00e9 la couverture. Ton nom plus gros que celui du photographe. Trois fois plus. Je ne m&rsquo;en rends compte que maintenant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Diptyque est un texte \u00e9crit par Anne Savelli en 2015 pour la compagnie de danse Pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es. Il compte, en toute logique, deux parties, dont la seconde, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0L\u00a0\u00bb \u00e9voque la relation entre un photographe et son mod\u00e8le (L comme lui, elle, lien, livre et un grand nombre de choses encore). 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