{"id":3442,"date":"2016-09-29T05:40:25","date_gmt":"2016-09-29T04:40:25","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3442"},"modified":"2016-09-16T07:49:30","modified_gmt":"2016-09-16T06:49:30","slug":"guillaume-vissac-t-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/guillaume-vissac-t-11\/","title":{"rendered":"Guillaume Vissac \u2022 t  \u2022 11"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous somme tr\u00e8s honor\u00e9s d&rsquo;accueillir pour l&rsquo;\u00e9t\u00e9 une s\u00e9rie de Guillaume Vissac intitul\u00e9 <em>t<\/em>. Guillaume Vissac est <a href=\"http:\/\/librairie.publie.net\/fr\/list\/rechercher\/page\/1\/date?q=vissac\" target=\"_blank\">auteur<\/a> et <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/\" target=\"_blank\">\u00e9diteur<\/a>. Il est l&rsquo;une des valeurs s\u00fbres de la litt\u00e9rature \u00e0 venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d&rsquo;<em>Ulysse<\/em> de Joyce sur son site <a href=\"http:\/\/fuirestunepulsion.net\/spip.php?page=sommaire\" target=\"_blank\">Fuir est une pulsion<\/a>.<br \/>\nA suivre tous les jeudis.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>des scarabaeoidea<\/h1>\n<h2>Il y a des regards et des scarab\u00e9es sur le sol. Lui, par exemple, le front \u00e0 la vitre. Il regarde par la vitre. C&rsquo;est au huiti\u00e8me \u00e9tage. Les scarab\u00e9es, ils sont venus comment jusqu&rsquo;au huiti\u00e8me \u00e9tage ? Quelqu&rsquo;un pourrait chercher sur un t\u00e9l\u00e9phone si les scarab\u00e9es volent mais je l&rsquo;ai tue cette pens\u00e9e pr\u00e8s de moi. Il y a du bruit dans mon dos, du mouvement. On est plusieurs mais on est s\u00e9par\u00e9. On a froid. On attendait. Je veux dire on attend. Dans la cuisine il y a une discussion qui s&rsquo;ouvre timidement sur la question de la chair animale. Il est en train de dire, de parler. Ne voulait pas qu&rsquo;on le force \u00e0 manger de la chair animal. Personne ne va forcer personne, tu sais. C&rsquo;est juste, disait le type, celui qui \u00e9tait le front \u00e0 la vitre et qui maintenant, depuis qu&rsquo;il \u00e9tait question de chair animale, avait l&rsquo;air m\u00e9lancolique, c&rsquo;est juste qu&rsquo;on n&rsquo;aura peut-\u00eatre pas tous le choix de faire ou de pas faire. Par <em>faire<\/em>, il voulait dire <em>manger<\/em>. L&rsquo;autre comprendra, et ne remettra plus le sujet sur la table, il regarde simplement les bo\u00eetes de conserve \u00e9miett\u00e9es sur le bord du placard. Combien de temps \u00e7a peut se conserver une bo\u00eete de conserve ? J&rsquo;essayais de ne plus confier toutes mes questions existentielles \u00e0 la paume de ma main, j&rsquo;essayais de ne plus syst\u00e9matiquement m&rsquo;en remettre aux dispositifs \u00e9lectroniques et aux lueurs. Aux \u00e9crans. J&rsquo;essayais de faire comme lui, j&rsquo;imagine, poser mon front contre la vitre et voir remuer loin les arbres \u00e0 froid, les branches, les volumes de bois vert et les feuilles alliant l&rsquo;ocre \u00e0 l&rsquo;orange. Quelqu&rsquo;un dira : il faut qu&rsquo;on reste ensemble. J&rsquo;\u00e9tais d&rsquo;accord avec \u00e7a. Je regardais l&rsquo;ocre plier et j&rsquo;\u00e9tais d&rsquo;accord avec \u00e7a. Qu&rsquo;on reste ensemble. C&rsquo;\u00e9tait une belle parole. Et j&rsquo;ai pas besoin d&rsquo;\u00e9cran pour savoir que tous les scarab\u00e9es ne sont pas forc\u00e9ment coprophages, non. C&rsquo;\u00e9tait un mot que j&rsquo;avais appris \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, <em>coprophage<\/em>, mais \u00e7a ne s&rsquo;appelait pas l&rsquo;\u00e9cole, \u00e7a s&rsquo;appelle des \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Je n&rsquo;\u00e9tudierai pas ni la faune ni la flore au cours de ce cursus mais il se trouve qu&rsquo;un jour on m&rsquo;a appris ce mot. J&rsquo;\u00e9coutais. Je me rem\u00e9morais le mot, le son du mot et l&#8217;empreinte de son poids sur un sol onctueux, \u00e0 supposer que ce mot sache marcher comme nous pourrions le faire. J&rsquo;entendais aller venir \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage du dessus. Ne devait-on pas rester ensemble ? Certains \u00e9taient pass\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage au dessus et les mouvements, dans les constructions humaines empil\u00e9es les unes sur les autres, laissent des traces. Je n&rsquo;ai pas \u00e9tudi\u00e9 \u00e7a non plus, au cours de mes \u00e9tudes, les constructions humaines. Je n&rsquo;\u00e9tudierai plus jamais rien de ma vie ; juste, juste je le ferai, mais \u00e7a n&rsquo;aura aucune appellation formelle, et c&rsquo;est bien mieux comme \u00e7a. Celui qui \u00e9tait le front froid sur la vitre a vu que je faisais la m\u00eame chose que lui, il va venir bient\u00f4t me toucher \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, par connivence, puis sourire. Y a encore de l&rsquo;eau chaude dans les tuyaux, dit-il, et puis moi je dirai je suis bien. C&rsquo;\u00e9tait une dr\u00f4le de formulation et j&rsquo;en ai conscience en le disant mais je le dis malgr\u00e9 tout, \u00e7a doit venir de ces bouts d&rsquo;aube qu&rsquo;on a en t\u00eate en permanence, ces mots cyanos\u00e9s qui existent \u00e0 la place des n\u00f4tres, pr\u00eats \u00e0 sortir d&rsquo;eux-m\u00eames (mais je peux pas lui dire tout \u00e7a, pas vrai ?). Alors je lui dis rien, je reste l\u00e0 sans dire. Il y a un scarab\u00e9e sur le bout d&rsquo;une chaussure et je m&rsquo;en suis voulu de me demander aussi cliniquement combien de temps vivait un scarab\u00e9e dans la nature. Dans la nature, et puis, ici. L&rsquo;autre est reparti de m&rsquo;avoir touch\u00e9 l&rsquo;\u00e9paule en faisant attention de ne marcher sur rien. Personne. Il n&rsquo;y a plus aucun bruit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, signe que le mouvement \u00e7a court, \u00e7a rue, \u00e7a se d\u00e9place. Ces scarab\u00e9es n&rsquo;ont pas de pinces au niveau des m\u00e2choires (mais je suppose qu&rsquo;on dit des mandibules), ils \u00e9taient du genre fin, plus modeste. Il n&rsquo;y avait rien, personne au sol, \u00e0 part l&rsquo;errance des arbres, enfin les feuilles des arbres, le bruit fronc\u00e9 des branches, et l&rsquo;ocre qui t&rsquo;apaise \u00e0 supposer qu&rsquo;on croie aux conjonctions d&rsquo;osmoses issues d&rsquo;une vie sauvage qui s&rsquo;approcherait de nous. C&rsquo;\u00e9tait pas toutes les feuilles et c&rsquo;est pas tous les arbres mais le son se d\u00e9place, l\u00e0, diffus. J&rsquo;appr\u00e9ciais \u00e7a, que ce soit diffus, \u00e7a voulait dire qu&rsquo;on avait encore un peu de temps devant nous, du temps de chaleur et du temps d&rsquo;\u00eatre ici tous ensemble. J&rsquo;avais mal dans les hanches \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre debout alors je vais coincer mon pied derri\u00e8re ma jambe pour un d\u00e9s\u00e9quilibre. Le bruit grin\u00e7ait aux murs ou dans le sol, c&rsquo;\u00e9tait pas venu du bois, c&rsquo;est plus flou, sinueux. Je crois pas que ce soit une mati\u00e8re naturelle mais je crois pas pour autant que ce soit le b\u00e9ton qui fasse, qui d\u00e9forme ces bruits. Peut-\u00eatre dans les armatures m\u00e9talliques qu&rsquo;il y a dans et autour des fen\u00eatres ? Celui qui ne veut pas manger de la chair animale n&rsquo;est plus dans la cuisine, il va traverser le salon et prendre une fille dans ses bras pour lui chuchoter des choses \u00e0 l&rsquo;oreille c&rsquo;est un truc qu&rsquo;il peut faire. Son geste appelle cela. Ces mots, je crois pas que ce soit de la peur, je crois pas que ce soit de la parole non plus. Peut-\u00eatre que c&rsquo;est \u00e7a, la tendresse ? Dans la cuisine, il y a des lierres aux murs, du moins j&rsquo;appelle ces taches \u00e9paisses des lierres. Ils venaient de la fen\u00eatre, d&rsquo;une partie f\u00eal\u00e9e de la fen\u00eatre, d&rsquo;un bris de verre de cinq ou dix centim\u00e8tres de diam\u00e8tre qui laissaient faire la branche. C&rsquo;est tout sauf ocre, c&rsquo;est lierre. C&rsquo;est une couleur qui s&rsquo;appartient \u00e0 elle. Bien s\u00fbr, je serais bien incapable de d\u00e9chiffrer ce qui est \u00e9crit sur ces bo\u00eetes mais j&rsquo;irai quand m\u00eame regarder dans le placard l&rsquo;\u00e9tendue de ces bo\u00eetes, leur volume et leur nombre et l&rsquo;aspect de l&rsquo;\u00e9tiquetage ext\u00e9rieur, la photo ondul\u00e9e, d\u00e9teinte, d\u00e9pigment\u00e9e parfois, parfois compl\u00e8tement blanche, blanchie, exsangue, d\u00e9coll\u00e9e du cylindre. Les scarab\u00e9es ne vont pas vers les conserves, probablement \u00e0 cause du dur, du m\u00e9tal. Je dis : peut-\u00eatre qu&rsquo;on peut voter ? Mais personne ne rebondit sur ma voix haute, \u00e0 cause du fait que l&rsquo;un d&rsquo;entre nous, celui qui a le front froid coll\u00e9 sur la vitre et qui va me toucher \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, est en train de parler dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Soudain, \u00e7a me revient : est-ce qu&rsquo;il y a des livres ici ? Je sais qu&rsquo;il aime les livres. Peut-\u00eatre que \u00e7a lui ferait du bien de lire. La langue d&rsquo;ici, on est peu de monde \u00e0 la comprendre alors je retourne \u00e0 mes scarab\u00e9es noirs, sur mes chaussures, et \u00e0 ma vitre au front. Lui, il sera l\u00e0 dans mon dos \u00e0 expliquer aux autres que pour l&rsquo;instant, la seule chose \u00e0 faire, c&rsquo;est attendre et ne pas changer de position. On n&rsquo;a plus trop l&rsquo;habitude d&rsquo;\u00eatre plus tous ensemble, c&rsquo;est pour \u00e7a que c&rsquo;est important la fa\u00e7on dont on est, on se comporte. \u00c0 ce moment-l\u00e0, face \u00e0 l&rsquo;errance des arbres, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre, mais voyant n\u00e9anmoins la sc\u00e8ne dans mon dos prendre place, les gestes et les visages des autres, je me suis dit j&rsquo;ai pas, j&rsquo;ai pas peur. Juste ces mots, c&rsquo;\u00e9tait important pour moi \u00e0 ce moment-l\u00e0, ces mots, j&rsquo;ai pas peur, au-del\u00e0 du fait que peut-\u00eatre ce n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9ellement r\u00e9ellement le cas. Quelqu&rsquo;un s&rsquo;est inqui\u00e9t\u00e9 de savoir si j&rsquo;allais bien et je dirai tout simplement j&rsquo;ai pas tr\u00e8s envie de parler pour l&rsquo;instant et la personne est rest\u00e9e en face de moi et m&rsquo;a gard\u00e9 dans l&rsquo;\u0153il longtemps. Assez pour que, tous les deux, ensemble, \u00e9paule l&rsquo;\u00e9paule mais sans vraiment se toucher, on puisse rester l\u00e0 face \u00e0 la vitre et le ciel blanc cass\u00e9, plein de sable et de silence l&rsquo;un pour la bouche de l&rsquo;autre. D&rsquo;ici, on peut pas voir les animaux, probablement pour \u00e7a qu&rsquo;on s&rsquo;en remet aux insectes. Scarab\u00e9es. Je veux partager cette pens\u00e9e \u00e0 voix haute avec tout le monde pendant un temps et puis je dis rien, je me tais, je voudrais pas faire \u00e7a, briser le silence que j&rsquo;ai construit moi-m\u00eame sur nous. Dans la cuisine, celui qui a le front \u00e0 la vitre parle avec un ami. C&rsquo;est idiot de dire \u00e7a ici, un ami. J&rsquo;aurais tout aussi bien pu dire quelqu&rsquo;un. J&rsquo;avais envie d&rsquo;\u00eatre immerg\u00e9 dans de l&rsquo;eau chaude et duveteuse. Il y avait de l&rsquo;eau chaude dans les tuyaux mais je ne bougerai pas. \u00c9paule l&rsquo;\u00e9paule, celle \u00e0 ma droite s&rsquo;est appuy\u00e9e sur la vitre \u00e0 son tour. Les scarab\u00e9es vont et viennent entre nos ombres et des lacets de chaussures. Les discours reprennent derri\u00e8re moi mais ce que je cherche \u00e0 atteindre, \u00e0 l&rsquo;ou\u00ef, c&rsquo;est le souffle du vent sous leurs voix. Celle \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule me prend le poignet et me conduira le long du couloir dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Il y a encore le bruit des paroles qui vont et viennent entre nos pieds nus. Je verrai la marque des \u00e9lastiques pr\u00e8s des chevilles et les siennes. C&rsquo;est une baignoire rectangulaire et on prendra le temps, elle et moi, qu&rsquo;il faut pour retirer chaque scarab\u00e9e avec nos doigts avant d&rsquo;ouvrir le jet d&rsquo;eau chaude dans le bec du pommeau.<\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous somme tr\u00e8s honor\u00e9s d&rsquo;accueillir pour l&rsquo;\u00e9t\u00e9 une s\u00e9rie de Guillaume Vissac intitul\u00e9 t. Guillaume Vissac est auteur et \u00e9diteur. Il est l&rsquo;une des valeurs s\u00fbres de la litt\u00e9rature \u00e0 venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d&rsquo;Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion. 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