{"id":3405,"date":"2016-06-21T12:18:16","date_gmt":"2016-06-21T11:18:16","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3405"},"modified":"2023-04-16T15:09:57","modified_gmt":"2023-04-16T14:09:57","slug":"aurelien-barrau-regard-de-singe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/aurelien-barrau-regard-de-singe\/","title":{"rendered":"Aur\u00e9lien Barrau \u2022 Regard de singe"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un texte jadis publi\u00e9 sur <em>Strass de la philosophie<\/em>.<\/p>\n<p>Aur\u00e9lien Barrau est astrophysicien, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la physique des astroparticules, des trous noirs et en cosmologie, et enseignant chercheur au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie du CNRS \u00e0 Grenoble. Il ne d\u00e9daigne pas la philosophie, au contraire.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>M\u00e9nagerie. Vieux gorille. D\u00e9bile. D\u00e9truit. Pos\u00e9. <\/p>\n<p>Hilarit\u00e9s humaines. Grimaces. Hilarit\u00e9s. Canettes de bi\u00e8res, cigarettes, chewing-gums jet\u00e9s au \u00ab gros macaque \u00bb. Hilarit\u00e9s. Attente de la bourde. Hilarit\u00e9s. Espoirs d\u2019une chute, d\u2019un rat\u00e9, d\u2019un heurt. Hilarit\u00e9s. Postures triomphales ou provocantes, pour la photo, devant la b\u00eate. Hilarit\u00e9s.<br \/>\nD\u00e9ception : apathie simiesque, vivant mourant, avachi, indolent, d\u00e9glingu\u00e9. Chemins pass\u00e9s. Hilares, quand m\u00eame, parce que l\u00e0 pour \u00e7a. Plus loin, les fauves \u00e0 moquer. Ridicules, forc\u00e9ment.<br \/>\nLe regard du gorille, pourtant, n\u2019\u00e9tait pas absolument \u00e9teint. On observait \u2013 eux, les voyeurs-jouisseurs \u2013 ses poils, ses narines, son sexe. Evidemment. Pourtant : regard fig\u00e9, fix\u00e9, riv\u00e9. Moins happ\u00e9 ou subjugu\u00e9 que <em>suspendu<\/em>. Viss\u00e9 \u00e0 cette minuscule tuile manquante sur le toit sombre. Attach\u00e9 \u00e0 un <em>atomos<\/em> de ciel. Sans d\u00e9sir ? D\u00e9j\u00e0 mort mais pas encore absent. <\/p>\n<p>Dans ce regard, il y a le palimpseste crasseux de l\u2019humanisme. La face pourrie de l\u2019homme-dieu. La folie machinique de Descartes, la hargne froide de Malebranche. La catastrophe christique. Il y a la tendresse \u00e9tonn\u00e9e des anciens, sacrificielle, peut-\u00eatre, mais adress\u00e9e. Le v\u00e9g\u00e9tarisme militant de Pythagore, l\u2019\u00e9galitarisme ontique si l\u00e9g\u00e8rement saupoudr\u00e9 par Plotin. Le temps o\u00f9 les dieux, les hommes et les b\u00eates se pouvaient penser dans une continuit\u00e9 communielle. Il y a la stupidit\u00e9 lancinante de l\u2019in\u00e9vitable reproche \u00ab anthropomorphique \u00bb \u00e0 ceux qui compatissent. L\u2019interdite empathie. Insupportable ritournelle. Il y la stridence ornithique improbablement apprivois\u00e9e par Messiaen. Les hybridations chim\u00e9riques de Chagall. Il y a le sid\u00e9rant cynisme kantien \u2013 amend\u00e9 ou d\u00e9ploy\u00e9 par Fichte \u2013 qui ne r\u00e9cuse les tourments inflig\u00e9s aux animaux qu\u2019au titre de l\u2019atteinte que ces violences porteraient \u00e0\u2026 l\u2019humanit\u00e9 ! La vacuit\u00e9 que Hegel d\u00e9c\u00e8le dans les voies animales. La privation de <em>Dasein<\/em> martel\u00e9e \u2013 \u00e9videmment \u2013 par Heidegger. D\u00e9r\u00e9liction. Il y a l\u2019\u00e9trange tendresse de Schopenhauer, surgit miraculeusement d\u2019un d\u00e9luge d\u2019invectives. Il y a ce pouvoir de les nommer que Yahv\u00e9 accorda \u00e0 Adam apr\u00e8s l\u2019avoir exhort\u00e9 \u00e0 les dominer. Il y a la raillerie b\u00e9gay\u00e9e \u2013 parade pr\u00e9ventive \u2013 contre l\u2019estime des b\u00eates qui nuirait \u00e0 celle des hommes. L\u2019inchoatif de compassion \u00e9cras\u00e9 avant d\u2019\u00e9clore. Il y a le vieux Levy-Strauss et cette proximit\u00e9 animale qui ne pouvait pas ne pas se dessiner aux lin\u00e9aments de la structure. Il y a le terrier de Kafka, l\u2019animal humain de Bacon, les cadavres de Soutine. Il y a les mondes de von Uexk\u00fcll o\u00f9 la tique d\u00e9miurgique cr\u00e9e son univers propre. <em>Umwelt<\/em> goodmanien. Il y a la comparaison interdite de Primo Levi que seul ou presque, et pour cause !, il pouvait s\u2019autoriser. Qu\u2019il ne faut pas faire pourtant : parce que rien n\u2019est jamais comme. Parce que comme est toujours une insulte. Il y a la connivence entre capitalisme et violence aux vivants, D\u00f6blin et sa monstration du lien organique entre omnipuissance du march\u00e9 et r\u00e9ification. Il y a le nominalisme foucaldien et l\u2019\u00e9vanescence du visage-de-l\u2019homme juste esquiss\u00e9 sur le sable. Il y a cette peur r\u00e9currente, obsessionnelle, inextinguible, de leur reconna\u00eetre le pouvoir de souffrir, le pouvoir de pouvoir souffrir. D\u00e9ni de douleur et d\u00e9ni du d\u00e9ni de douleur. Il y a les devenirs animaux de Deleuze et Guattari. Le sortir du mim\u00e9tisme, la meute, la multiplicit\u00e9. Il y a l\u2019\u00e9thologie, Franz de Waal, les primates, leur histoire, leurs histoires, leurs affects, leurs percepts, leurs symboles, leurs outils, leurs imaginaires, leurs d\u00e9sirs, leurs angoisses, leurs \u00e9rotiques. Les n\u00f4tres donc. Il a le cynisme narquois de Wolf. Ce petit rire moqueur, ce petit rictus mesquin, qui \u00e9vite de faire face \u00e0 la barbarie. Il y a la fourmi de Nietzsche, la perfection relative des vivants et l\u2019illusion t\u00e9l\u00e9ologique. Il a l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de Spinoza, son axiomatique d\u00e9licieusement subversive, m\u00eame si\u2026 Il y a l\u2019apolog\u00e9tique augustinienne qui assure, qui ass\u00e8ne, qui assomme : peu importe qu\u2019ils souffrent ou non. Peu importe. La question est erreur. La faute est la question. Il y a le courage de Derrida : les animaux, les animots, au pluriel (plus d\u2019un\u2026), forc\u00e9ment. Il y a cette interrogation \u00e9ruct\u00e9e \u00e0 la face de Levinas : et ce visage l\u00e0 ? La primaut\u00e9 \u00e9thique, l\u2019exigence de saintet\u00e9\u2026 qu\u2019en faites vous avec <em>ce visage l\u00e0<\/em> ? Il a la brutalit\u00e9 de l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 la diff\u00e9r<em>a<\/em>nce. Il y a l\u2019intensit\u00e9 rilkienne, l\u2019\u00e9l\u00e9gie magique o\u00f9 le regard animal, seul, bien sur, acc\u00e8de \u00e0 l\u2019<em>ouvert<\/em>. Il y a la saisissante conscience de Hogarth, sa mise en toile d\u2019une cruaut\u00e9 qui n\u2019est pas qu\u2019annonciatrice. Il y a l\u2019intelligence pointue d\u2019Elisabeth de Fontenay, r\u00e9sonance raisonn\u00e9e d\u2019un contact philosophant avec les \u00ab b\u00eates au bois dormant \u00bb.<\/p>\n<p>Il y a surtout beaucoup moins que ce magma confus. Un moins-dit, un moins-loin, un moins-fait. Non pas une inscription ou une excription : une acription. Un autre part des mots qui ne s\u2019atteint pas par un sortir. Tr\u00e8s exactement : une singularit\u00e9. \u00c9v\u00e9nement qui d\u00e9chire l\u2019ordre du pl\u00e9rome. Un immisc\u00e9. Un en de\u00e7\u00e0 \u00e9vanescent. Une d\u00e9fondation s\u00e9minale. Singuli\u00e8re \u2013 aconceptuelle \u2013 \u00e9mergence. Une \u00e9radication judicative. Plus un singe-anc\u00eatre, ni un singe-cousin, ni un homme-singe, ni un singe-homme. Une exp\u00e9rience duale. Un dyadisme premier et indivis. Quelque non-chose qui s\u2019apparenterait \u00e0 ce que Badiou nomme <em>amour<\/em> : l\u2019\u00e0-partir-de d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9. Porosit\u00e9 d\u00e9finitoire. Entrelacs d\u2019avant le lien. D\u00e9projection. D\u00e9suj\u00e9tion.<br \/>\nIl ne s\u2019agit pas de faire un monde avec un singe. Tout peut faire monde. Mondes immondes. On peut \u2013 on doit \u2013 les faire prolif\u00e9rer. Ils pullulent. Multivers. L\u2019authentique <em>singularit\u00e9<\/em> c\u2019est ici, justement, son <em>universalit\u00e9<\/em>. Penser cet insupportable, cette souffrance inou\u00efe, ce silence assourdissant, cette absence abjecte, dans tous les mondes. Choisir de ne pas s\u2019y soustraire. Entendre l\u2019anaphore obs\u00e9dante du non-dit. Introduire une viscosit\u00e9, presque une rugosit\u00e9, dans le flux naus\u00e9eux.<br \/>\nCe n\u2019est pas primitivement une honte. \u00c7a n\u2019a rien d\u2019une honte principielle. Honte de pouvoir dire, comme les hilares. Honte d\u2019\u00eatre un parlant muet. Honte m\u00eal\u00e9e, comprim\u00e9e, implos\u00e9e : des abattoirs, des surnum\u00e9raires jet\u00e9s dans les labos, des test\u00e9s, gav\u00e9s, fard\u00e9s \u00e0 en crever pour nos d\u00e9cors, des mutil\u00e9s, \u00e9corch\u00e9s, \u00e9mascul\u00e9s, br\u00fbl\u00e9s, trou\u00e9s, saign\u00e9s, d\u00e9membr\u00e9s, arrach\u00e9s, \u00e9touff\u00e9s, pour \u00e9gayer les repas, des transport\u00e9s, pi\u00e9tin\u00e9s, bless\u00e9s, ravag\u00e9s, n\u00e9s-massacr\u00e9s, des juste compt\u00e9s. Bien s\u00fbr. Il y a \u00e7a. Il y a \u00e7a et toutes les variations possibles \u2013 avec fioritures ! \u2013 sur le th\u00e8me toujours plus actuel de la jouissance absolument libre et l\u00e9g\u00e8re de la totalit\u00e9 des plaisirs possiblement procur\u00e9s par l\u2019usage strictement inconditionn\u00e9 et illimit\u00e9 de la b\u00eate-objet. Animal objectal. Object\u00e9. Objectif. Mais ce n\u2019est pas essentiellement \u00e7a.<br \/>\nSingularit\u00e9 de ce p\u00e9nitencier sans p\u00e9nitent. Vacuit\u00e9 propag\u00e9e. Asile d\u00e9sempli. Cages s\u2019\u00e9ventrant. Flots turbulents. Souffles emm\u00eal\u00e9s. Devenirs exhal\u00e9s.<br \/>\nSe faire aire, se faire \u00e2me, a\u030bnemos, <a href=\"http:\/\/fr.wiktionary.org\/wiki\/anima\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">an\u012dma<\/a>, animal.<br \/>\nIl n\u2019y a plus de regard du singe (qui ne me regarde pas (qui a cess\u00e9 de regarder (qui s\u2019est tu de l\u2019\u0153il))). Il y a ma c\u00e9cit\u00e9 rassasi\u00e9e. Mon voir-singe aveugl\u00e9. Une suspension \u00e9trange, \u00e9trang\u00e8re. Un silence carnassier. Une \u00e9blouissante absence qu\u2019on voudrait voir d\u00e9truire la m\u00e9nagerie. On ne voit plus rien d\u2019ailleurs. On vit avec. Ou pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte jadis publi\u00e9 sur Strass de la philosophie. 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