{"id":3387,"date":"2016-04-05T11:46:11","date_gmt":"2016-04-05T10:46:11","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3387"},"modified":"2023-04-16T15:10:09","modified_gmt":"2023-04-16T14:10:09","slug":"alexandre-kojeve-esquisse-dune-doctrine-de-la-politique-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/alexandre-kojeve-esquisse-dune-doctrine-de-la-politique-francaise\/","title":{"rendered":"Alexandre Koj\u00e8ve \u2022 Esquisse d&rsquo;une doctrine de la politique fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Dans l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;interroger la notion d&rsquo;\u00e9tat, nous publions des extraits d&rsquo;un texte fameux d&rsquo;Alexandre Koj\u00e8ve, <em>Esquisse d\u2019une doctrine de la politique fran\u00e7aise<\/em>, dont de plus larges passages ont \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s par la BNF. Notre intention est culturelle et informative, si les ayant-droits le d\u00e9sirent nous le r\u00e9duirons? Nous publions \u00e9galement des extraits d&rsquo;un texte de Giorgio Agamben, <a href=\"http:\/\/www.hors-sol.ner\/giorgio-agamben-si-un-empire-latin-naissait-en-europe\"><em>Si un empire latin naissait en Europe<\/em><\/a> qui en a retenu et actualis\u00e9 les id\u00e9es dans un article de la <em>Repubblica<\/em>, traduit par Martin Rueff pour <em><a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/monde\/2013\/03\/24\/que-l-empire-latin-contre-attaque_890916\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Lib\u00e9ration<\/a><\/em>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Deux dangers guettent la France dans le monde d\u2019apr\u00e8s-guerre. L\u2019un est plus ou moins imm\u00e9diat ; l\u2019autre est beaucoup plus lointain, mais aussi incomparablement plus grave. Le danger imm\u00e9diat est le danger allemand, qui est non pas militaire, mais \u00e9conomique et donc politique. C\u2019est que le potentiel \u00e9conomique de l\u2019Allemagne (m\u00eame amput\u00e9e de ses provinces orientales) est tel, que l\u2019incorporation in\u00e9vitable de ce pays, qu\u2019on s\u2019efforcera de rendre \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb et \u00ab\u00a0pacifique\u00a0\u00bb, dans le syst\u00e8me europ\u00e9en, aboutira fatalement \u00e0 un refoulement de la France au rang d\u2019une puissance secondaire au sein de l\u2019Europe continentale, \u00e0 moins qu\u2019elle ne r\u00e9agisse d\u2019une fa\u00e7on tout aussi \u00e9nergique que raisonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le danger plus lointain est, il est vrai, moins certain. Mais il peut en revanche \u00eatre qualifi\u00e9 de mortel, au sens propre du mot. C\u2019est le danger que court la France d\u2019\u00eatre entra\u00een\u00e9e dans une troisi\u00e8me guerre mondiale et d\u2019y servir \u00e0 nouveau de champ de bataille, a\u00e9rienne ou autre. Or il est bien \u00e9vident que dans cette \u00e9ventualit\u00e9, et ind\u00e9pendamment de l\u2019issue du conflit, la France ne pourra plus jamais r\u00e9parer les dommages qu\u2019elle devra n\u00e9cessairement subir : sur le plan d\u00e9mographique tout d\u2019abord, mais aussi sur celui de l\u2019\u00e9conomie et de la civilisation elle-m\u00eame.<br \/>\nLa politique fran\u00e7aise, tant ext\u00e9rieure qu\u2019int\u00e9rieure, se trouve ainsi en pr\u00e9sence de deux t\u00e2ches d\u2019importance primordiale, qui d\u00e9terminent pratiquement toutes les autres :<br \/>\n\u2022 d\u2019une part il s\u2019agit d\u2019assurer dans toute la mesure du possible la neutralit\u00e9 effective au cours d\u2019une \u00e9ventuelle guerre entre Russes et Anglo-Saxons ;<br \/>\n\u2022 d\u2019autre part il importe de maintenir pendant la paix, et contre l\u2019Allemagne, le premier rang \u00e9conomique et politique en Europe non sovi\u00e9tis\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est pour d\u00e9terminer les conditions n\u00e9cessaires et suffisantes dans lesquelles ce double but a des chances s\u00e9rieuses d\u2019\u00eatre atteint qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites les pages qui vont suivre.<\/p>\n<h2>I. La situation historique.<\/h2>\n<h3>1.<\/h3>\n<p>Il n\u2019y a pas de doute qu\u2019on assiste actuellement \u00e0 un tournant d\u00e9cisif de l\u2019histoire, comparable \u00e0 celui qui s\u2019est effectu\u00e9 \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge. Les d\u00e9buts des Temps modernes sont caract\u00e9ris\u00e9s par le processus irr\u00e9sistible de l\u2019\u00e9limination progressive des formations politiques \u00ab f\u00e9odales \u00bb, qui morcelaient les unit\u00e9s nationales, au profit des royaumes, c\u2019est-\u00e0-dire des \u00c9tats-nations. \u00c0 l\u2019heure actuelle ce sont ces \u00c9tats-nations qui, irr\u00e9sistiblement, c\u00e8dent peu \u00e0 peu la place aux formations politiques qui d\u00e9bordent les cadres nationaux et qu\u2019on pourrait d\u00e9signer par le terme<br \/>\nd\u2019\u00ab Empires \u00bb. Les \u00c9tats-nations tout-puissants encore au XIXe si\u00e8cle, cessent d\u2019\u00eatre des r\u00e9alit\u00e9s politiques, des \u00c9tats au sens fort du mot, tout comme cessaient d\u2019\u00eatre des \u00c9tats les baronnies, les villes et les archev\u00each\u00e9s m\u00e9di\u00e9vaux. L\u2019\u00c9tat moderne, la r\u00e9alit\u00e9 politique actuelle, exigent des bases plus larges que celles que repr\u00e9sentent les Nations proprement dites. Pour \u00eatre politiquement viable, l\u2019\u00c9tat moderne doit reposer sur une vaste union \u00ab imp\u00e9riale \u00bb de nations apparent\u00e9es. L\u2019\u00c9tat moderne n\u2019est vraiment un \u00c9tat que s\u2019il est un Empire.<br \/>\n[\u2026]<\/p>\n<h3>2.<\/h3>\n<p>L\u2019irr\u00e9alit\u00e9 politique des nations, qui appara\u00eet en fait, quoique d\u2019une fa\u00e7on peu marquante, d\u00e8s la fin du si\u00e8cle dernier, a \u00e9t\u00e9 plus ou moins clairement reconnue d\u00e8s cette \u00e9poque m\u00eame. <em>D\u2019une part<\/em>, le Lib\u00e9ralisme \u00ab bourgeois \u00bb proclamait plus ou moins ouvertement la fin de l\u2019\u00c9tat en tant que tel, c\u2019est-\u00e0- dire de l\u2019existence proprement politique des Nations. En ne concevant pas l\u2019\u00c9tat au dehors du cadre national et en constatant en m\u00eame temps, plus ou moins consciemment, que l\u2019\u00c9tat-nation n\u2019\u00e9tait plus politiquement viable, le Lib\u00e9ralisme proposa de le supprimer volontairement. L\u2019entit\u00e9 essentiellement politique, c\u2019est-\u00e0-dire en fin de compte guerri\u00e8re, qu\u2019est l\u2019\u00c9tat proprement dit, devait \u00eatre remplac\u00e9e par une simple Administration \u00e9conomique et sociale, voire polici\u00e8re, mise \u00e0 la disposition et au service de la \u00ab Soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, qui \u00e9tait d\u2019ailleurs con\u00e7ue comme un agr\u00e9gat d\u2019individus, l\u2019individu \u00e9tant cens\u00e9 incarner et r\u00e9v\u00e9ler, dans son isolement m\u00eame, la valeur humaine supr\u00eame. Ainsi con\u00e7ue, l\u2019Administration \u00ab \u00e9tatique \u00bb lib\u00e9rale devait \u00eatre fonci\u00e8rement pacifique et pacifiste. Autrement dit, elle n\u2019avait pas \u00e0 proprement parler de \u00ab volont\u00e9 de puissance \u00bb, et par cons\u00e9quent nul besoin op\u00e9rant ni d\u00e9sir efficace de cette \u00ab ind\u00e9pendance \u00bb ou autonomie politique qui caract\u00e9rise l\u2019essence m\u00eame de l\u2019\u00c9tat v\u00e9ritable. <em>D\u2019autre part<\/em> le Socialisme \u00ab internationaliste \u00bb a cru pouvoir constater que la r\u00e9alit\u00e9 politique \u00e9tait en train de passer des nations \u00e0 l\u2019Humanit\u00e9 en tant que telle. Si l\u2019\u00c9tat devait encore avoir un sens et une raison d\u2019\u00eatre politique, il ne pouvait les avoir qu\u2019\u00e0 condition de se donner comme base \u00ab le genre humain \u00bb. <\/p>\n<p>Puisque la r\u00e9alit\u00e9 politique d\u00e9serte les Nations et passe \u00e0 l\u2019Humanit\u00e9 m\u00eame, le seul \u00c9tat (provisoirement national) qui se r\u00e9v\u00e9lera \u00e0 la longue comme politiquement viable, sera celui qui aura pour but supr\u00eame et premier d\u2019englober l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. C\u2019est de cette interpr\u00e9tation \u00ab internationaliste \u00bb, voire \u00ab socialiste \u00bb de la situation historique qu\u2019est n\u00e9<br \/>\naussi le Communisme russe de la premi\u00e8re \u00e9poque, qui associa en cons\u00e9quence \u00e0 l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique la IIIe Internationale.<\/p>\n<p>Or en fait l\u2019interpr\u00e9tation internationaliste-socialiste est tout aussi erron\u00e9e que l\u2019interpr\u00e9tation pacifiste-lib\u00e9rale. Le Lib\u00e9ralisme a tort de n\u2019apercevoir aucune entit\u00e9 politique au-del\u00e0 de celle des Nations. Mais l\u2019Internationalisme p\u00e8che par le fait de ne rien voir de politiquement viable en-de\u00e7\u00e0 de l\u2019Humanit\u00e9. Lui non plus n\u2019a pas su d\u00e9couvrir la r\u00e9alit\u00e9 politique interm\u00e9diaire des Empires, c\u2019est-\u00e0-dire des unions, voire des fusions internationales de <em>nations apparent\u00e9es<\/em>, qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9alit\u00e9 politique du jour. Si la Nation cesse effectivement d\u2019\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 politique, l\u2019Humanit\u00e9 est encore \u2013 politiquement \u2013 une <em>abstraction<\/em>. Et c\u2019est pourquoi l\u2019Internationalisme est actuellement une \u00ab utopie \u00bb. \u00c0 l\u2019heure qu\u2019il est il apprend \u00e0 ses d\u00e9pens qu\u2019on ne peut pas sauter de la Nation \u00e0 l\u2019Humanit\u00e9 sans passer par l\u2019Empire. Tout comme au Moyen \u00c2ge l\u2019Allemagne a d\u00fb se rendre compte \u00e0 son corps d\u00e9fendant qu\u2019on ne pouvait pas arriver \u00e0 l\u2019Empire, sans parcourir les \u00e9tapes f\u00e9odale et nationale. Avant de s\u2019incarner dans l\u2019Humanit\u00e9, le <em>Weltgeist<\/em> h\u00e9g\u00e9lien, qui a abandonn\u00e9 les Nations, s\u00e9journe dans les Empires.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie politique de Staline consiste pr\u00e9cis\u00e9ment dans le fait de l\u2019avoir compris. L\u2019orientation politique sur l\u2019humanit\u00e9 caract\u00e9rise l\u2019utopie \u00ab trotskiste \u00bb, dont Trotsky lui-m\u00eame fut le repr\u00e9sentant le plus marquant, mais nullement unique. En combattant Trotsky, et en abattant \u2013 en Russie \u2013 le \u00ab trotskisme \u00bb, Staline a rejoint la r\u00e9alit\u00e9 politique du jour en cr\u00e9ant l\u2019URSS en tant qu\u2019Empire slavo-sovi\u00e9tique. Son mot d\u2019ordre anti-trotskiste : \u00ab Le socialisme dans un seul pays \u00bb, engendra ce \u00ab sovi\u00e9tisme \u00bb, ou si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re cet \u00ab <em>imp\u00e9rial<\/em>-socialisme \u00bb, qui se r\u00e9alise dans et par l\u2019\u00c9tat imp\u00e9rial sovi\u00e9tique actuel, et qui n\u2019a que faire de l\u2019Internationalisme \u00ab classique \u00bb, \u00ab deuxi\u00e8me \u00bb, \u00ab troisi\u00e8me \u00bb ou autre. Et cet \u00ab imp\u00e9rial-socialisme \u00bb, qui se r\u00e9v\u00e8le politiquement viable, s\u2019opposa tout autant \u00e0 l\u2019utopie \u00ab trotskiste \u00bb du socialisme internationaliste \u00ab\u00a0<em>humanitaire<\/em>\u00a0\u00bb, qu\u2019\u00e0 l\u2019anachronisme hitl\u00e9rien du \u00ab <em>national<\/em>-socialisme \u00bb, fond\u00e9 sur la r\u00e9alit\u00e9 politiquement surann\u00e9e de la Nation.<\/p>\n<p>Et c\u2019est encore par la compr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9 imp\u00e9riale que se manifeste le g\u00e9nie politique des dirigeants de l\u2019\u00c9tat anglais, celui de Churchill notamment. Cet \u00c9tat avait d\u00e9j\u00e0 avant la guerre une structure \u00ab imp\u00e9riale \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire trans- et inter- nationale, dans son aspect du British Commonwealth, de l\u2019union des Dominions. Mais m\u00eame cet \u00ab Empire \u00bb encore trop \u00ab national \u00bb s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre insuffisant pour s\u2019affirmer politiquement dans les conditions cr\u00e9\u00e9es par la guerre actuelle. C\u2019est l\u2019Empire anglo-saxon, c\u2019est-\u00e0-dire le bloc politico-\u00e9conomique anglo-am\u00e9ricain, qui est aujourd\u2019hui la r\u00e9alit\u00e9 politique efficace et effective. Et le g\u00e9nie politique de l\u2019Angleterre se manifeste par le fait de l\u2019avoir compris, d\u2019en avoir tir\u00e9 et subi les cons\u00e9quences. Aussi, au lieu d\u2019escompter (\u00e0 l\u2019instar de l\u2019Allemagne) les imaginaires et spectaculaires \u00ab diff\u00e9rends \u00bb anglo-am\u00e9ricains, qui \u2013 m\u00eame s\u2019ils existent \u2013 ne peuvent \u00eatre que transitoires, il faudrait penser et agir politiquement en tenant compte de l\u2019existence dans le monde moderne d\u2019un bloc anglo-saxon, solidement et intimement uni, tant par son \u00e9conomie que dans sa politique.<\/p>\n<h3>3.<\/h3>\n<p>Il serait vain de vouloir maintenir \u00e0 la longue la r\u00e9alit\u00e9 politique d\u2019une Nation quelle qu\u2019elle soit dans un monde o\u00f9 subsistent d\u00e9j\u00e0 des Empires ; l\u2019Empire anglo-saxon, voire anglo-am\u00e9ricain, et l\u2019Empire slavo-sovi\u00e9tique. M\u00eame la nation allemande, de beaucoup la plus puissante des nations proprement dites, ne peut plus y mener une guerre victorieuse, \u00e9tant ainsi incapable de s\u2019y affirmer politiquement en tant qu\u2019\u00c9tat. Et on peut escompter que m\u00eame ce peuple fonci\u00e8rement \u00ab utopique \u00bb et caract\u00e9ris\u00e9 par une absence remarquable du sens des r\u00e9alit\u00e9s politiques n\u2019entreprendra plus jamais une guerre simultan\u00e9e contre les deux Empires en question.<\/p>\n<p>Autrement dit, l\u2019Allemagne de demain devra adh\u00e9rer politiquement \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre de ces Empires. On peut, d\u2019ailleurs, pr\u00e9voir que l\u2019Allemagne va s\u2019orienter du c\u00f4t\u00e9 anglo-saxon. Et on ne risque gu\u00e8re de se tromper en supposant que le bloc anglo-am\u00e9ricain se transformera d\u2019ici peu en un Empire germano-anglo-saxon. Car dans dix ou quinze ans la puissance \u00e9conomique et militaire, c\u2019est-\u00e0-dire politique, de l\u2019URSS exigera et suscitera un contrepoids en Europe. Or l\u2019exp\u00e9rience de 1940 a prouv\u00e9 que ce n\u2019est certainement pas la France qui pourra le fournir. Seule l\u2019Allemagne (soutenue par le monde anglo-saxon) est capable de jouer ce r\u00f4le, et il n\u2019y a pas de doute que le spectacle d\u2019une Allemagne r\u00e9arm\u00e9e va s\u2019offrir \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Certes, l\u2019adh\u00e9sion de l\u2019Allemagne \u00e0 l\u2019Empire slavo-sovi\u00e9tique n\u2019est pas absolument impossible, mais elle est fort peu probable, voire pratiquement exclue. D\u2019abord parce qu\u2019une hostilit\u00e9 m\u00e9prisante, profonde et s\u00e9culaire, oppose les germains aux slaves, tandis que la \u00ab parent\u00e9 \u00bb nationale entre allemands et anglo-saxons, doubl\u00e9e d\u2019une sympathie sinc\u00e8re, quoique pas toujours partag\u00e9e pour l\u2019Angleterre, sugg\u00e8re \u00e0 l\u2019Allemagne l\u2019orientation anglo-saxonne. Ensuite parce que l\u2019inspiration protestante de l\u2019\u00c9tat prusso-allemand le rapproche des \u00c9tats anglo-saxons modernes, n\u00e9s eux aussi de la R\u00e9forme, et l\u2019oppose aux \u00c9tats slaves de tradition orthodoxe. De plus, les signes apparent\u00e9s de la puissance et de l\u2019opulence anglo-saxonnes, dont t\u00e9moignent entre autres le traitement des prisonniers et le comportement des troupes d\u2019occupation, en imposent d\u2019autant plus aux allemands qu\u2019ils ont toujours eu une admiration sans bornes pour leurs cousins d\u2019Outre-, manche, tandis que les spectacles de d\u00e9solation observ\u00e9e en URSS paraissent avoir produit des impressions \u00ab anti-sovi\u00e9tiques \u00bb m\u00eame dans les masses ouvri\u00e8res et les milieux communisants. Tout fait donc supposer que les hommes qui seront un jour au pouvoir en Allemagne, opteront sans r\u00e9serves pour les Anglo-Saxons s\u2019ils ont \u00e0 choisir entre eux et les Russes.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs ainsi qu\u2019on semble envisager la situation \u00e0 Londres. Et on dirait que m\u00eame \u00e0 Moscou on n\u2019envisage pas la possibilit\u00e9 d\u2019une absorption politique de l\u2019Allemagne. Car autrement on ne s\u2019expliquerait pas ni la suppression de la IIIe Internationale, ni les aspects slavo-orthodoxes de la politique sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Mais en ce qui concerne les destins politiques de la France prise isol\u00e9ment, l\u2019alternative qui s\u2019offre \u00e0 l\u2019Allemagne ne pr\u00e9sente, en d\u00e9pit des apparences, qu\u2019un int\u00e9r\u00eat tout th\u00e9orique. Si l\u2019Allemagne devait \u00eatre \u00ab sovi\u00e9tis\u00e9e \u00bb, la France subirait certainement t\u00f4t ou tard le m\u00eame sort. Et dans l\u2019autre \u00e9ventualit\u00e9, elle sera r\u00e9duite au r\u00f4le d\u2019un <em>hinterland<\/em> militaire et \u00e9conomique, et par suite politique, de l\u2019Allemagne, devenue l\u2019avant-poste militaire de l\u2019Empire anglo-saxon. Dans les <em>deux<\/em> cas la situation de la France est donc politiquement intenable. Mais, ce qui est peut-\u00eatre moins \u00e9vident quoique tout aussi ind\u00e9niable, \u2013 cette situation reste intenable m\u00eame si l\u2019on fait abstraction de l\u2019Allemagne, en supposant que \u2013 par impossible \u2013 celle-ci reste \u00e0 jamais politiquement et \u00e9conomiquement impuissante, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9sarm\u00e9e. Le seul fait de l\u2019existence des Empires anglo-saxon et slavo-sovi\u00e9tique rend illusoire l\u2019autonomie politique de la nation fran\u00e7aise comptant \u00e0 peine quarante millions d\u2019individus. Car elle est bien trop faible pour pouvoir pratiquer une \u00ab politique de bascule \u00bb, en \u00ab jouant sur les diff\u00e9rends \u00bb russo-anglo-saxons. Et son bon sens politique traditionnel ne lui permettrait d\u2019ailleurs jamais d\u2019essayer de reprendre \u00e0 son compte le jeu politique absurde de la Pologne du colonel Beck. La France isol\u00e9e devra <em>choisir<\/em> entre les deux Empires qui s\u2019affrontent. Or la situation g\u00e9ographique, les traditions \u00e9conomiques et politiques, ainsi que le \u00ab climat \u00bb psychologique, d\u00e9terminent d\u2019une fa\u00e7on univoque le choix anglo-saxon.<\/p>\n<p>L\u2019avenir de la France <em>isol\u00e9e<\/em> est donc un \u00ab Statut de Dominion \u00bb, plus ou moins camoufl\u00e9. Et tel sera aussi le sort des autres nations de l\u2019Europe occidentale, si elles s\u2019obstinent \u00e0 rester dans leur isolement politique \u00ab national \u00bb.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<h2>II. La situation de la France<\/h2>\n<p>On a souvent pos\u00e9 la question du pourquoi de cette d\u00e9cadence de la France, qui contraste tellement avec le pass\u00e9 brillant et glorieux du pays. Les explications par la \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u00bb, la \u00ab corruption \u00bb, la \u00ab fatigue \u00bb, etc. sont trop vagues et g\u00e9n\u00e9rales pour signifier vraiment quelque chose. On pourrait semble-t-il en donner une raison plus concr\u00e8te et partant plus<br \/>\nconvaincante. <\/p>\n<p>D\u2019une part, dans le domaine de l\u2019id\u00e9ologie politique, le pays continue \u00e0 vivre sur la base des id\u00e9es qui furent d\u00e9finitivement \u00e9labor\u00e9es au cours de la R\u00e9volution. L\u2019id\u00e9al politique \u00ab officiel \u00bb de la France et des Fran\u00e7ais est aujourd\u2019hui encore celui de l\u2019\u00c9tat-<em>nation<\/em>, de la \u00ab R\u00e9publique une et indivisible \u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, dans les profondeurs de son \u00e2me, le pays se rend compte de l\u2019insuffisance de cet id\u00e9al, de l\u2019anachronisme politique de l\u2019id\u00e9e strictement \u00ab nationale \u00bb. Certes, ce sentiment n\u2019a pas encore atteint le niveau d\u2019une id\u00e9e claire et distincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le formuler ouvertement. D\u2019ailleurs, en raison m\u00eame de l\u2019\u00e9clat hors pair de son pass\u00e9 <em>national<\/em>, il est particuli\u00e8rement difficile pour la France de reconna\u00eetre clairement et d\u2019accepter franchement le fait de la fin de la p\u00e9riode \u00ab nationale \u00bb de l\u2019Histoire et d\u2019en tirer toutes les cons\u00e9quences. Il est dur pour un pays qui a cr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces l\u2019armature id\u00e9ologique du Nationalisme et qui l\u2019a export\u00e9e dans le monde entier, de reconna\u00eetre qu\u2019il ne s\u2019agit l\u00e0 d\u00e9sormais que d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 classer dans les archives historiques, et d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 une nouvelle id\u00e9ologie \u00ab imp\u00e9riale \u00bb, \u00e0 peine \u00e9bauch\u00e9e d\u2019ailleurs, et qu\u2019il faudrait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9lucider et mettre en formule pour l\u2019\u00e9lever au niveau de la coh\u00e9rence et de la clart\u00e9 logiques de l\u2019id\u00e9ologie \u00ab nationale \u00bb. Et pourtant, la v\u00e9rit\u00e9 politique nouvelle p\u00e9n\u00e8tre peu \u00e0 peu dans la conscience collective fran\u00e7aise. Elle s\u2019y r\u00e9v\u00e8le d\u2019abord n\u00e9gativement, par le fait que la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ne se laisse plus galvaniser par l\u2019id\u00e9al de la Nation. Les rappels de la puissance de la R\u00e9publique indivisible sonnent creux et faux, et l\u2019appel \u00e0 la grandeur de la France ne trouve plus l\u2019\u00e9cho qu\u2019il provoquait encore lors de la guerre 1914-18.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<h2>III. L\u2019id\u00e9e de l\u2019Empire latin<\/h2>\n<h3>1.<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e8re o\u00f9 l\u2019<em>humanit\u00e9<\/em> prise dans son ensemble sera une r\u00e9alit\u00e9 politique se situe encore dans un avenir lointain. La p\u00e9riode des r\u00e9alit\u00e9s politiques <em>nationales<\/em> est r\u00e9volue. L\u2019\u00e9poque est aux Empires, c\u2019est-\u00e0-dire aux unit\u00e9s politiques <em>trans-nationales<\/em>, mais form\u00e9es par des nations <em>apparent\u00e9es<\/em>. <\/p>\n<p>Cette \u00ab parent\u00e9 \u00bb entre nations, qui devient actuellement un facteur politique primordial, est un fait concret ind\u00e9niable n\u2019ayant rien \u00e0 voir avec les id\u00e9es \u00ab raciales \u00bb g\u00e9n\u00e9ralement vagues et incertaines. La \u00ab parent\u00e9 \u00bb des nations est surtout et avant tout une parent\u00e9 de langage, de civilisation, de \u00ab mentalit\u00e9 \u00bb g\u00e9n\u00e9rale ou comme on dit aussi, \u2013 de \u00ab climat \u00bb. Et cette parent\u00e9 spirituelle se traduit aussi entre autres par l\u2019identit\u00e9 de la religion.<\/p>\n<p>Une parent\u00e9 ainsi con\u00e7ue existe sans aucun doute entre les nations latines, \u2013 fran\u00e7aise, italienne et espagnole en premier chef. Tout d\u2019abord ces nations sont \u00e9minemment catholiques, m\u00eame si elles sont \u00ab anticl\u00e9ricales \u00bb. En ce qui concerne la France par exemple, l\u2019observateur<br \/>\n\u00e9tranger est frapp\u00e9 en voyant \u00e0 quel point les \u00ab libres penseurs \u00bb et m\u00eame les protestants et les isra\u00e9lites y sont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s de la mentalit\u00e9 catholique plus ou moins la\u00efcis\u00e9e, dans la mesure tout au moins o\u00f9 ils pensent, agissent ou r\u00e9agissent en fran\u00e7ais. En outre, l\u2019\u00e9troite parent\u00e9 des langues rend le contact entre les pays latins particuli\u00e8rement ais\u00e9s. En ce qui concerne en particulier la France, l\u2019Italie et l\u2019Espagne, il suffirait dans chaque pays de rendre obligatoire l\u2019\u00e9tude approfondie (d\u2019ailleurs tr\u00e8s facile) d\u2019une seule des deux langues latines \u00e9trang\u00e8res pour supprimer tous les inconv\u00e9nients que provoque une diversit\u00e9 de langage. D\u2019ailleurs les civilisations latines sont elles-m\u00eames proches parentes. Si certains retards dans l\u2019\u00e9volution pourraient faire croire actuellement \u00e0 des divergences profondes (du c\u00f4t\u00e9 espagnol notamment), l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration qui avait lieu \u00e0 l\u2019origine (ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Renaissance, qui est probablement la p\u00e9riode historique latine par excellente) garantit la possibilit\u00e9 d\u2019atteindre \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance une harmonisation parfaite des divers aspects de la civilisation du Monde latin.<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les diff\u00e9rences des caract\u00e8res nationaux ne peuvent pas masquer l\u2019unit\u00e9 fonci\u00e8re de la \u00ab mentalit\u00e9 \u00bb latine, qui frappe d\u2019autant plus les \u00e9trangers qu\u2019elle est si souvent m\u00e9connue par les latins eux-m\u00eames. Il est, certes, difficile de d\u00e9finir cette mentalit\u00e9, mais on voit imm\u00e9diatement qu\u2019elle est unique en son genre dans son unit\u00e9 profonde. Il semble que cette mentalit\u00e9 est caract\u00e9ris\u00e9e dans ce qu\u2019elle a de sp\u00e9cifique par cet art des loisirs qui est la source de l\u2019Art en g\u00e9n\u00e9ral, par l\u2019aptitude \u00e0 cr\u00e9er cette \u00ab douceur de vivre \u00bb qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec le confort mat\u00e9riel, par ce \u00ab <em>dolce farniente<\/em> \u00bb m\u00eame qui ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en simple paresse que s\u2019il ne vient pas \u00e0 la suite d\u2019un travail productif et f\u00e9cond (que l\u2019Empire latin fera, d\u2019ailleurs, na\u00eetre par le seul fait de son existence).<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>La parent\u00e9 latine, fond\u00e9e sur la parent\u00e9 de substance et de gen\u00e8se, est d\u00e9j\u00e0 un Empire en puissance qu\u2019il s\u2019agit seulement d\u2019actualiser politiquement dans les conditions historiques concr\u00e8tes de notre temps, qui sont d\u2019ailleurs propices aux formations imp\u00e9riales. Et il ne faut pas oublier que l\u2019unit\u00e9 latine est d\u00e9j\u00e0 dans une certaine mesure actualis\u00e9e ou r\u00e9alis\u00e9e dans et par l\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise catholique. Or, l\u2019aspect religieux et eccl\u00e9siastique (nettement distinct de l\u2019aspect \u00ab cl\u00e9rical \u00bb) n\u2019est de nos jours rien moins que n\u00e9gligeable. D\u2019une part on serait tent\u00e9 d\u2019expliquer l\u2019essor prodigieux des pays germaniques et anglo-saxons au cours des Temps modernes par l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration intime de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat dans le Monde protestant ; et il n\u2019y a pas de doute que l\u2019Empire anglo-saxon ou germano-anglo-saxon, fonci\u00e8rement \u00ab capitaliste \u00bb, est aujourd\u2019hui encore d\u2019inspiration nettement protestante. (Certains sociologues voient m\u00eame dans le Protestantisme la source derni\u00e8re du Capitalisme). D\u2019autre part, en d\u00e9pit de ses d\u00e9buts radicalement ath\u00e9es, l\u2019URSS a red\u00e9couvert l\u2019\u00c9glise orthodoxe et utilise son appui tant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur (avant tout dans les Balkans) ; de plus en plus l\u2019URSS prend ainsi figure d\u2019un Empire non seulement slavo-sovi\u00e9tique, mais encore orthodoxe. Il semble donc bien que les deux formations imp\u00e9riales modernes tirent une partie de leur coh\u00e9sion et donc de leur puissance d\u2019une association plus ou moins officielle avec les \u00c9glises correspondantes. Et on peut admettre que l\u2019existence de l\u2019\u00c9glise catholique constitue dans les conditions historiques actuelles un appel \u00e0 la formation d\u2019un Empire catholique qui ne peut \u00eatre que latin. (N\u2019oublions pas, d\u2019ailleurs, que le catholicisme a surtout cherch\u00e9, en faisant souvent appel \u00e0 l\u2019art, \u00e0 organiser et \u00e0 humaniser la vie \u00ab contemplative \u00bb, voir inactive de l\u2019homme, tandis que le Protestantisme, hostile aux m\u00e9thodes de la p\u00e9dagogie artistique, s\u2019est surtout pr\u00e9occup\u00e9 de l\u2019homme-travailleur.)<\/p>\n<p>La parent\u00e9 spirituelle et psychique qui unit les nations latines semble devoir assurer \u00e0 leurs relations \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Empire ce caract\u00e8re de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9 sans lequel il n\u2019y a pas de D\u00e9mocratie v\u00e9ritable. Et on pourrait m\u00eame croire que c\u2019est seulement en instaurant la D\u00e9mocratie dans l\u2019ensemble du Monde latin qu\u2019on peut lui enlever ce caract\u00e8re \u00ab municipal \u00bb qu\u2019elle poss\u00e8de tant qu\u2019elle reste renferm\u00e9e dans des fronti\u00e8res purement nationales. Seul l\u2019Empire avec ses ressources mat\u00e9rielles quasi illimit\u00e9es semble pouvoir permettre de d\u00e9passer l\u2019opposition st\u00e9rile et paralysante de la Gauche et de la Droite, irr\u00e9ductible au sein de la seule Nation, par d\u00e9finition pauvre et donc sordide. Seules des taches imp\u00e9riales semblent pouvoir engendrer ce Parti r\u00e9novateur dans la tradition, mais dans une tradition nullement \u00ab r\u00e9actionnaire \u00bb, qui a fait la force de l\u2019Angleterre, que les pays latins n\u2019ont jamais connu, et sans lequel la vie politique d\u00e9mocratique a toujours tendance \u00e0 verser dans l\u2019anarchie et le laisser-aller. Enfin, l\u2019organisation de l\u2019Empire latin, qui serait essentiellement autre chose que le Commonwealth anglo-saxon ou l\u2019Union sovi\u00e9tique, poserait \u00e0 la pens\u00e9e politique d\u00e9mocratique des probl\u00e8mes in\u00e9dits, qui lui permettraient de d\u00e9passer enfin son id\u00e9ologie traditionnelle, adapt\u00e9e aux seuls cadres nationaux et par cons\u00e9quent anachronique. C\u2019est peut-\u00eatre en d\u00e9terminant les rapports entre les nations au sein d\u2019un Empire (et \u00e0 la limite, \u2013 de l\u2019humanit\u00e9) que la D\u00e9mocratie aura de nouveau quelque chose \u00e0 dire au monde contemporain.<\/p>\n<p>Cependant, en d\u00e9pit \u2013 ou peut-\u00eatre en raison m\u00eame \u2013 de l\u2019\u00e9troite \u00ab parent\u00e9 \u00bb des peuples imp\u00e9riaux et donc du caract\u00e8re \u00ab familial \u00bb de la vie de l\u2019Empire, il y aura n\u00e9cessairement parmi les nations unies une nation qui sera l\u2019\u00ab a\u00een\u00e9e \u00bb des autres et la premi\u00e8re parmi ses pairs. <\/p>\n<p>C\u2019est le peuple russe qui joue ce r\u00f4le dans l\u2019Empire slavo-sovi\u00e9tique, et ce sont probablement les \u00c9tats-Unis qui seront \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Union de fait anglo-saxonne, m\u00eame si elle est appel\u00e9e \u00e0 \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments germaniques. Quant au futur Empire latin, il est bien \u00e9vident que c\u2019est la France qui devra y occuper la premi\u00e8re place. Des raisons politiques, \u00e9conomiques et culturelles l\u2019y portent et l\u2019y engagent. En particulier, en ce qui concerne l\u2019Espagne, le facteur d\u00e9mographique assure \u00e0 lui seul le premier rang \u00e0 la France. Et par rapport \u00e0 l\u2019Italie, l\u00e0 o\u00f9 le facteur d\u00e9mographique est d\u00e9favorable aux Fran\u00e7ais, c\u2019est l\u2019industrie fran\u00e7aise (situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 du minerai de fer et de la bauxite, ainsi que du charbon sarrois, belge et allemand) qui r\u00e9tablira l\u2019\u00e9quilibre conforme au poids politique et culturel de la France.<\/p>\n<h3>2.<\/h3>\n<p>Si la parent\u00e9 spirituelle ind\u00e9niable des peuples latins rend possible la cr\u00e9ation d\u2019un Empire, elle ne suffit certainement pas \u00e0 elle seule pour en assurer la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour pouvoir tenir t\u00eate aux deux formations imp\u00e9riales d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9es, il ne suffit pas \u00e0 la France d\u2019\u00e9voquer l\u2019existence de \u00ab s\u0153urs latines \u00bb ; il ne suffit pas aux Latins de conclure entre eux des \u00ab Pactes \u00bb plus ou moins balkaniques, ni de former des alliances dans le style des \u00ab Ententes \u00bb, petites ou autres. Il s\u2019agit de cr\u00e9er une unit\u00e9 politique, r\u00e9elle et efficace, qui serait non moins une, r\u00e9elle et efficace que le British Commonwealth of Nations ou l\u2019Union des R\u00e9publiques Sovi\u00e9tiques.<\/p>\n<p>S\u2019il faut atteindre le degr\u00e9 d\u2019unit\u00e9 et d\u2019efficacit\u00e9 de ces deux formations imp\u00e9riales, ceci ne signifie pas qu\u2019on doive imiter servilement la structure politique de l\u2019une d\u2019elles. Au contraire, tout porte \u00e0 croire que les Latins devront, et pourront, trouver une formule imp\u00e9riale in\u00e9dite. Car il s\u2019agit pour eux d\u2019unir des nations riches d\u2019un long pass\u00e9 ind\u00e9pendant. Et il est encore moins n\u00e9cessaire de calquer l\u2019organisation sociale et \u00e9conomique des deux Empires rivaux. Car rien ne prouve que le \u00ab lib\u00e9ralisme \u00bb \u00e0 base de grands trusts autonomes et de ch\u00f4mage massif cher au bloc anglo-saxon et l\u2019\u00ab \u00e9tatisme \u00bb niv\u00e9lateur et quelque peu \u00ab barbare \u00bb de l\u2019Union sovi\u00e9tique, \u00e9puisent toutes les possibilit\u00e9s d\u2019organisation \u00e9conomique et sociale rationnelle. En particulier, il est bien \u00e9vident qu\u2019une structure imp\u00e9riale \u00ab sovi\u00e9tique \u00bb n\u2019a rien \u00e0 voir avec le \u00ab communisme \u00bb, et peut en \u00eatre facilement d\u00e9tach\u00e9.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>Mais bien entendu, l\u2019union \u00e9conomique coloniale doit \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par une union \u00e9conomique m\u00e9tropolitaine. Des ententes priv\u00e9es ou \u00e9tatiques doivent mettre \u00e0 la disposition de l\u2019Empire l\u2019ensemble des ressources min\u00e9rales et agraires qu\u2019offre le sol des pays imp\u00e9riaux. Ces m\u00eames ententes doivent \u00e9galement assurer une distribution rationnelle entre les participants des t\u00e2ches impos\u00e9es par la s\u00e9curit\u00e9 politique ou militaire et les besoins \u00e9conomiques et sociaux de l\u2019ensemble imp\u00e9rial.<\/p>\n<p>Enfin, une doctrine concert\u00e9e du commerce ext\u00e9rieur, soutenue s\u2019il y a lieu par une politique douani\u00e8re commune, doit assurer \u00e0 l\u2019Empire la possibilit\u00e9 d\u2019affronter, \u00e0 l\u2019exportation, le march\u00e9 mondial et d\u2019opposer s\u2019il y a lieu, \u00e0 l\u2019importation, un monopole d\u2019achat \u00e0 des \u00e9ventuels monopoles de vente.<\/p>\n<p>Qu\u2019on ne vienne pas dire que du point de vue \u00e9conomique c\u2019est la France qui fera tous les frais de la cr\u00e9ation de l\u2019Empire envisag\u00e9, tandis que l\u2019Italie et l\u2019Espagne se contenteront d\u2019en r\u00e9colter les b\u00e9n\u00e9fices. M\u00eame sans parler des ressources min\u00e9rales espagnoles, on peut dire que ces deux pays participeront \u00e0 l\u2019\u00e9conomie imp\u00e9riale par la main d\u2019\u0153uvre qu\u2019ils mettront \u00e0<br \/>\nla disposition de l\u2019Empire (et donc de la France). Or il ne faut pas oublier que le travail, c\u2019est-\u00e0-dire la main d\u2019\u00a0\u0153uvre et donc la population en g\u00e9n\u00e9ral, sont la forme la plus authentique de la richesse nationale.<\/p>\n<p>Tout le monde est d\u2019accord pour dire que la population actuelle de la France ne suffit pas pour maintenir, ou pour \u00e9lever, l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise au niveau de l\u2019\u00e9conomie d\u2019un grande puissance moderne. Or il serait utopique d\u2019escompter une augmentation massive de cette population. Une politique d\u00e9mographique habile et efficace restera, certes, toujours une n\u00e9cessit\u00e9 vitale pour ce pays. Mais elle pourra tout au plus maintenir la population proprement fran\u00e7aise \u00e0 son niveau actuel. Quant \u00e0 l\u2019immigration, la France voir d\u00e9j\u00e0 se tarir la source europ\u00e9enne orientale de<br \/>\nla main d\u2019\u0153uvre qui lui fait d\u00e9faut, et c\u2019est vers ses voisins latins qu\u2019elle doit de toute fa\u00e7on porter ses regards. Mais il est bien \u00e9vident que dans le domaine de la main d\u2019\u0153uvre la France sera aux prises avec les pires difficult\u00e9s tant qu\u2019elle restera purement et exclusivement nationale. De m\u00eame, quoique pour une raison diam\u00e9tralement oppos\u00e9e, le nationalisme isolant et exclusif (d\u2019ailleurs politiquement impraticable et pratiquement d\u00e9j\u00e0 inexistant) ne profite pas non plus aux deux autres pays latins. Car les monnaies italiennes et espagnoles, limit\u00e9es \u00e0 leurs ressources nationales, ne suffisent visiblement pas \u00e0 assurer \u00e0 leurs populations un niveau de vie tant soit peu acceptable par un Europ\u00e9en moderne, ni pour absorber l\u2019accroissement d\u00e9mographique annuel qu\u2019on y constatait jusqu\u2019ici.<\/p>\n<p>Par contre, un Empire latin comptant 110 ou 120 millions de citoyens (d\u2019ailleurs authentiques, quant \u00e0 leur mentalit\u00e9 et aspect ext\u00e9rieur) serait sans aucun doute capable d\u2019engendrer et d\u2019entretenir une \u00e9conomie de grande envergure, plus modeste, certes, mais au moins comparable aux \u00e9conomies anglo-saxonne et slavo-sovi\u00e9tique. Cette \u00e9conomie permettrait de son c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9lever dans l\u2019avenir le niveau de vie dans l\u2019ensemble de l\u2019Empire, c\u2019est-\u00e0-dire au premier chef en Espagne et en Italie du sud. En am\u00e9liorant dans ces r\u00e9gions les conditions mat\u00e9rielles de l\u2019existence, on y verrait sans aucun doute monter en fl\u00e8che la courbe d\u00e9mographique dans les d\u00e9cades \u00e0 venir. Et cette extension continuelle (et en principe illimit\u00e9e) du march\u00e9 int\u00e9rieur, second\u00e9e par une offre toujours accrue d\u2019emplois, permettrait \u00e0 l\u2019\u00e9conomie imp\u00e9riale de se d\u00e9velopper en \u00e9vitant tant les crises cycliques in\u00e9vitables de l\u2019\u00e9conomie anglo-saxonne \u00e0 march\u00e9 int\u00e9rieur pratiquement satur\u00e9 que la stabilit\u00e9 rigide et opprimante de l\u2019\u00e9conomie sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>On peut donc escompter qu\u2019\u00e0 tr\u00e8s br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance le France profitera d\u2019elle-m\u00eame des pr\u00e9tendus \u00ab sacrifices \u00bb consentis par elle au profit de l\u2019Empire latin. Car ins\u00e9r\u00e9s dans l\u2019unit\u00e9 imp\u00e9riale, son sol m\u00e9tropolitain et ses colonies, m\u00eame exploit\u00e9es en commun, lui rapporteront sans aucun doute beaucoup plus que ne pourrait rapporter leur exploitation exclusive strictement \u00ab nationale \u00bb, r\u00e9gl\u00e9e par des principes \u00e9conomiques soi-disant \u00ab \u00e9go\u00efstes \u00bb, mais en r\u00e9alit\u00e9 simplement surann\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;interroger la notion d&rsquo;\u00e9tat, nous publions des extraits d&rsquo;un texte fameux d&rsquo;Alexandre Koj\u00e8ve, Esquisse d\u2019une doctrine de la politique fran\u00e7aise, dont de plus larges passages ont \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s par la BNF. Notre intention est culturelle et informative, si les ayant-droits le d\u00e9sirent nous le r\u00e9duirons? 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