{"id":3371,"date":"2016-01-27T10:34:14","date_gmt":"2016-01-27T09:34:14","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3371"},"modified":"2018-10-13T16:28:51","modified_gmt":"2018-10-13T15:28:51","slug":"augustin-berque-chora-03","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/","title":{"rendered":"Augustin Berque \u2022 Ch\u00f4ra {3\/3}"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous publions un texte d&rsquo;Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de \u00ab\u00a0<em>ch\u00f4ra<\/em>\u00a0\u00bb apparue chez Platon et que la modernit\u00e9 a toujours rel\u00e9gu\u00e9e ou r\u00e9fut\u00e9e ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la r\u00e9flexion autour d&rsquo;une ontologie que les enjeux politiques, \u00e9cologiques et \u00e9thiques du moment appellent urgemment. Une version de ce texte a paru dans Thierry Paquot et Chris Youn\u00e8s, dir., <em>Espace et lieu dans la pens\u00e9e occidentale de Platon \u00e0 Nietzsche<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2012, p. 13-27. Nous remercions \u00e9galement ces auteurs et l&rsquo;\u00e9diteur.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<font size=\"1\"><strong>Nota<\/strong> le texte est divis\u00e9 en trois parts : <a href=\"http:\/\/hors-sol.n<em>et\/revue\/augustin-berque-chora-01&Prime;>1<\/a> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-02\">2<\/a> \u2022 <strong>3<\/strong><\/font><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<h3>6. La ch\u00f4ra, milieu nourricier de l\u2019existant<\/h3>\n<p>Ce \u00ab tous trois triplement \u00bb, <em>tria trich\u00ea<\/em>, n\u2019est pas sans poser probl\u00e8me. <em>Trich\u00ea<\/em>, cela veut dire  \u00ab en trois, en trois parties, de trois mani\u00e8res diff\u00e9rentes \u00bb. Pourquoi ce redoublement avec tria, le neutre de <em>treis<\/em>, qui pour sa part veut simplement dire \u00ab trois \u00bb ? Pas question, \u00e9videmment, d\u2019y chercher quelque anticipation de la sainte Trinit\u00e9 ; car si l\u2019on pourrait, \u00e0 la rigueur, voir dans  l\u2019incarnation historique du P\u00e8re dans le Fils quelque analogie avec la projection de l\u2019<em>idea<\/em> dans la <em>genesis<\/em>, la <em>ch\u00f4ra<\/em> quant \u00e0 elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec le Paraclet. Bien trop charnelle ! La \u00ab nourrice \u00bb, cette <em>tith\u00ean\u00ea<\/em> \u00e0 laquelle Platon la compare, c\u2019est un mot de m\u00eame racine que le fran\u00e7ais <em>t\u00eater<\/em> ou que l\u2019anglais <em>tit<\/em>. La <em>ch\u00f4ra<\/em>, c\u2019est clair, donne le sein \u00e0 ce nouveau-n\u00e9 qu\u2019est la <em>genesis<\/em>, mot dont le sens premier veut dire \u00ab naissance \u00bb. Du reste, en 50 d 2, le texte du <em>Tim\u00e9e<\/em> compare l\u2019\u00eatre absolu \u00e0 un p\u00e8re, le milieu \u00e0 une m\u00e8re, et le devenir \u00e0 leur enfant. Cet enfant, il faut bien le nourrir !<\/p>\n<p>Nous avons donc l\u00e0 deux pistes de recherche. L\u2019une sera d\u2019\u00e9claircir cette id\u00e9e de maternit\u00e9 que connote la <em>ch\u00f4ra<\/em>. La deuxi\u00e8me, d\u2019approfondir ce th\u00e8me de la trinit\u00e9 de l\u2019\u00eatre, du milieu et du devenir.<\/p>\n<p>Quant au premier th\u00e8me, outre les images que contient le texte de Platon lui-m\u00eame (la m\u00e8re, la nourrice\u2026), il nous faut revenir au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral et le plus concret que pouvait avoir la <em>ch\u00f4ra<\/em> dans la cit\u00e9 grecque. Pour les citoyens de la polis, la <em>ch\u00f4ra<\/em>, c\u2019\u00e9tait la campagne nourrici\u00e8re dont tous les jours ils voyaient, au del\u00e0 des remparts de l\u2019<em>astu<\/em>, les collines couvertes de bl\u00e9, de vigne et d\u2019oliviers. De l\u00e0, quotidiennement, leur venaient ces nourritures terrestres qui leur permettaient de vivre. Dans ce monde-l\u00e0, pas d\u2019<em>astu<\/em> sans <em>ch\u00f4ra<\/em> ! <\/p>\n<p>Or <em>astu<\/em> \u2013 le centre urbain de la polis \u2013, c\u2019est un mot dont la racine indo-europ\u00e9enne <em>WES<\/em> veut dire \u00ab s\u00e9jour, s\u00e9journer \u00bb. Cette racine se retrouve dans le sanscrit <em>vasati<\/em> (il s\u00e9journe) ou <em>vastu<\/em> (emplacement). En allemand, elle a donn\u00e9 <em>Wesen<\/em> (\u00eatre, nature, essence), <em>war<\/em> et <em>gewesen<\/em> (formes de sein, \u00eatre) ; en anglais, <em>was<\/em> et <em>were<\/em> (formes de <em>to be<\/em>). L\u2019<em>astu<\/em>, en somme, et dans la mesure o\u00f9 il s\u2019agit d\u2019un Hell\u00e8ne comme Platon, c\u2019est par essence le s\u00e9jour de l\u2019\u00eatre (on dirait en castillan : <em>l\u2019estancia du ser<\/em>) ; cependant, ce dernier ne peut concr\u00e8tement exister sans ce milieu nourricier : la <em>ch\u00f4ra<\/em> qui entoure l\u2019<em>astu<\/em>.<\/p>\n<p>Ce rapport concret \u2013 ce cro\u00eetre-ensemble (en latin <em>cum-crescere<\/em>, d\u2019o\u00f9 <em>concretus<\/em>) \u2013 n\u2019a nulle part \u00e9t\u00e9 mieux \u00e9clair\u00e9 que par l\u2019arch\u00e9ologie russe en Crim\u00e9e, terre dont l\u2019histoire a permis que les structures de la <em>ch\u00f4ra<\/em> propre \u00e0 la cit\u00e9 grecque de l\u2019Antiquit\u00e9 (la Cherson\u00e8se Taurique, en l\u2019occurrence) subsistent clairement dans le paysage  ; et corr\u00e9lativement, la dalle de marbre blanc du \u00ab Serment de Cherson\u00e8se \u00bb, qui date \u00e0 peu de chose pr\u00e8s du temps de Platon, nous r\u00e9v\u00e8le que chaque citoyen engageait sa vie pour la d\u00e9fense de ce territoire : \u00ab Je jure par Zeus, G\u00ea, H\u00e9lios, la Vierge (la Parth\u00e9nos), les dieux et d\u00e9esses de l\u2019Olympe et les h\u00e9ros qui poss\u00e8dent la <em>polis<\/em>, la <em>ch\u00f4ra<\/em> et les postes fortifi\u00e9s<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-1' id='fnref-3371-1' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>1<\/a><\/sup> [\u2026] \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>7. Le \u00ab troisi\u00e8me genre \u00bb de la <em>ch\u00f4ra<\/em><\/h3>\n<p>Quant \u00e0 lui, le th\u00e8me de la trinit\u00e9 o\u00f9 intervient la <em>ch\u00f4ra<\/em> se redouble, en ce qui la concerne, de ce qu\u2019elle n\u2019est ni l\u2019\u00eatre absolu (l\u2019<em>ont\u00f4s on<\/em>), ni l\u2019\u00eatre relatif (la <em>genesis<\/em>). Ni ceci, ni cela, mais quelque chose qui, nous dit Platon, est d\u2019un \u00ab troisi\u00e8me et autre genre \u00bb (<em>triton allo genos<\/em>, 48 e 3). Autre que quoi ? Autre que les deux <em>eid\u00ea<\/em> dont Tim\u00e9e vient de parler, i.e. l\u2019<em>on<\/em> et la <em>genesis<\/em>. <em>Eid\u00ea<\/em>, c\u2019est le duel d\u2019<em>eidos<\/em>, esp\u00e8ce (du latin <em>species<\/em>, vue, regard, aspect), forme dans l\u2019esprit, que l\u2019on voit en id\u00e9e ; le mot est parent du latin <em>videre<\/em>, voir, et du sanscrit <em>v\u00e9da<\/em>, je sais, <em>v\u00e9dah<\/em>, aspect. Tous ces mots viennent de la racine indo-europ\u00e9enne <em>WEID<\/em>, indiquant la vision qui sert \u00e0 la connaissance. Dans l\u2019absolu, pour Platon (et c\u2019est pour cela que l\u2019on parle de son \u00ab id\u00e9alisme \u00bb), l\u2019<em>eidos<\/em> ou <em>idea<\/em>, c\u2019est l\u2019\u00eatre v\u00e9ritable ; mais on voit ici que la <em>genesis<\/em> peut aussi, \u00e0 l\u2019occasion, \u00eatre compt\u00e9e comme <em>eidos<\/em>. En somme, comme <em>\u00eatre<\/em> ; ce qui ne change rien au fait qu\u2019il y a pour Platon deux ordres ontologiques : le premier, c\u2019est \u00ab l\u2019esp\u00e8ce du Mod\u00e8le, qui est intelligible et toujours identique \u00e0 elle-m\u00eame \u00bb (<em>paradeigmatos eidos<\/em> [\u2026] <em>no\u00eaton kai aei kata tauta on,<\/em> 48 e 4), l\u2019autre, \u00ab l\u2019esp\u00e8ce seconde, copie du Mod\u00e8le, qui na\u00eet et que l\u2019on voit \u00bb (<em>mim\u00eama de paradeigmatos deuteron, genesin echon kai horaton<\/em>, 49 a 1).<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me esp\u00e8ce, cela va \u00eatre la <em>ch\u00f4ra<\/em>, qui certes, comme les deux pr\u00e9c\u00e9dentes, est elle aussi \u00ab pr\u00e9sence \u00bb (<em>paron<\/em>, 50 c 7) ; mais comme esp\u00e8ce, en revanche, est \u00ab difficile et ind\u00e9cise \u00bb (<em>chalepon kai amudron eidos<\/em>, 49 a 3). Peut-on, du reste, en dire vraiment que c\u2019est un <em>eidos<\/em> ? Voire. Elle ne se laisse approcher que par des m\u00e9taphores, dont nous avons d\u00e9j\u00e0 vu quelques unes, et dont en fin de compte ne ressort aucune d\u00e9finition ; il faudra se contenter de savoir que la <em>ch\u00f4ra<\/em> est \u00ab une esp\u00e8ce invisible (<em>anoraton eidos<\/em> [ce qui est un oxymore, puisque l\u2019<em>eidos<\/em> est un aspect qui suppose une vue]) et sans forme (<em>amorphon<\/em> [second oxymore, puisque l\u2019<em>eidos<\/em> est une forme]), qui re\u00e7oit tout (<em>pandeches<\/em>) et participe de l\u2019intelligible de quelque mani\u00e8re fort apor\u00e9tique (<em>metalambanon de apor\u00f4tata p\u00ea tou no\u00eatou<\/em>, 51 b 1 ) \u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi donc, le \u00ab troisi\u00e8me genre \u00bb de la <em>ch\u00f4ra<\/em> demeure une aporie : un obstacle infranchissable \u00e0 l\u2019intellection. Celle-ci, devant ce troisi\u00e8me genre, se trouve \u00ab sans ressources \u00bb (<em>aporei<\/em>). Pourquoi donc ? La question a bien entendu rapport avec la capacit\u00e9 de l\u2019intellection elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire en somme avec la logique. Il faudra certes attendre Aristote pour que celle-ci se construise en tant que telle, mais nous en avons l\u00e0 en puissance les trois actants principaux, du moins dans le cadre de la pens\u00e9e europ\u00e9enne : le principe d\u2019identit\u00e9 (A : le Mod\u00e8le, qui est toujours identique \u00e0 soi-m\u00eame), le principe de contradiction (non-A : la copie, qui n\u2019est pas le Mod\u00e8le), et le principe du tiers exclu ; car la ch\u00f4ra, qui n\u2019est ni le Mod\u00e8le ni sa copie, est d\u2019un \u00ab troisi\u00e8me genre \u00bb, ni A ni non-A, lequel reste en fin de compte  inintelligible, exclu par la raison.<\/p>\n<p>C\u2019est effectivement l\u00e0 que s\u2019en tient le <em>Tim\u00e9e<\/em>. L\u2019on peut ainsi juger qu\u2019avec la <em>ch\u00f4ra<\/em>, que Luc Brisson<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-2' id='fnref-3371-2' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>2<\/a><\/sup> traduit par \u00ab milieu spatial \u00bb et interpr\u00e8te comme \u00ab le milieu o\u00f9 se produit le devenir<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-3' id='fnref-3371-3' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>3<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb, aurait pu se d\u00e9ployer un domaine de la pens\u00e9e que Platon a forclos. En effet, comme l\u2019a \u00e9crit Alain Boutot, \u00ab en transformant, dans et par son id\u00e9alisme, la <em>ch\u00f4ra<\/em> primitive en milieu amorphe qui re\u00e7oit tous les corps, Platon occulte de mani\u00e8re d\u00e9cisive la dimension originaire de la spatialit\u00e9 comme contr\u00e9e (<em>Gegend<\/em>) qui \u00e9tait perceptible au premier matin de la pens\u00e9e<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-4' id='fnref-3371-4' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>4<\/a><\/sup> \u00bb.<\/p>\n<p>Or pourquoi l\u2019id\u00e9alisme du <em>Tim\u00e9e<\/em> ne peut-il pas, ne peut-il plus saisir la contr\u00e9it\u00e9<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-5' id='fnref-3371-5' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>5<\/a><\/sup>, p. 35) ; c\u2019est-\u00e0-dire le couplage dynamique des deux \u00ab moiti\u00e9s \u00bb (en latin <em>medietates<\/em>, d\u2019o\u00f9 m\u00e9diance) constitutives de l\u2019\u00eatre humain : son \u00ab corps animal \u00bb individuel et son \u00ab corps m\u00e9dial \u00bb collectif (i.e. le milieu \u00e9co-techno-symbolique indispensable \u00e0 ce n\u00e9ot\u00e8ne qu\u2019est Homo sapiens)] (la <em>Gegendheit<\/em>) de la <em>ch\u00f4ra<\/em> ? Pourquoi ce \u00ab troisi\u00e8me genre \u00bb est-il apor\u00e9tique ? Parce que, dans le cadre de la pens\u00e9e qui se met en ordre (se cosmise) avec Platon, et s\u2019institue en <em>R\u00e9publique<\/em>, on en a fini avec le mythe. Autrement dit, avec la symbolicit\u00e9 ; du moins, id\u00e9alement. D\u00e9sormais, l\u2019on ne devra qu\u2019\u00eatre ou ne pas \u00eatre, <em>to be or not to be<\/em> ; mais pas les deux \u00e0 la fois, comme le sont les symboles, o\u00f9 A est toujours aussi non-A. C\u2019est effectivement pour cela que les po\u00e8tes, gens du symbole, sont bannis de la R\u00e9publique platonicienne ; car \u00ab la raison nous en faisait un devoir \u00bb (<em>ho gar logos h\u00eamas h\u00earei<\/em>, R\u00e9publique I, VIII, 609 b 3).<\/p>\n<p>C\u2019est cette m\u00eame raison qui devait faire devoir \u00e0 la pens\u00e9e europ\u00e9enne d\u2019oublier la <em>ch\u00f4ra<\/em>, cette empreinte-matrice coupable de tiers inclus, car participant de l\u2019\u00eatre sans toutefois \u00eatre vraiment ; devoir, donc, de se contenter du <em>topos<\/em> aristot\u00e9licien, lequel pour sa part va si bien avec la logique disjonctive, et non moins aristot\u00e9licienne, du tiers exclu : \u00ab vase immobile \u00bb (<em>aggeion ametakin\u00eaton<\/em>, selon la <em>Physique<\/em>, IV, 212 a 15), ne reste-il pas lui-m\u00eame alors que la chose qui l\u2019occupait peut se transporter en n\u2019importe quel autre topos tout en gardant sa propre identit\u00e9 par devers soi ? Or c\u2019est cette disjonction des identit\u00e9s \u2013 cette d\u00e9-concrescence \u2013 qui justement n\u2019a pas lieu dans la <em>ch\u00f4ra<\/em>, cette empreinte-matrice o\u00f9 l\u2019\u00eatre et son milieu participent l\u2019un de l\u2019autre\u2026 Chose impossible, inacceptable pour la raison ! D\u00e9sormais donc, la pens\u00e9e europ\u00e9enne s\u2019est fait devoir de ne poser que la question : \u00ab o\u00f9 sont les choses ? \u00bb, sans plus s\u2019interroger, jusqu\u2019\u00e0 Heidegger, sur cet o\u00f9 qui tient de l\u2019\u00eatre, sans l\u2019\u00eatre tout en l\u2019\u00e9tant&#8230;<\/p>\n<p>Cette aporie de la <em>ch\u00f4ra<\/em>, elle n\u2019est pourtant rien que le fait du logos \u2013 le fait de son exclusion du tiers. C\u2019est une affaire europ\u00e9enne. Les logiciens indiens, eux, ont d\u00e8s le IIIe si\u00e8cle \u00e9labor\u00e9 les t\u00e9tralemmes qui permettent, au contraire, d\u2019inclure le tiers ; soit, sch\u00e9matiquement, les quatre lemmes : 1. A (affirmation) ; 2. non-A (n\u00e9gation) ; 3. ni A ni non-A (ni affirmation ni n\u00e9gation) ; 4. \u00e0 la fois A et non-A (\u00e0 la fois affirmation et n\u00e9gation<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-6' id='fnref-3371-6' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>6<\/a><\/sup>).<\/p>\n<p>Or le symbole n\u2019est autre que ce qui, dans les milieux humains \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire dans la <em>ch\u00f4ra<\/em> \u2013, r\u00e9alise le quatri\u00e8me lemme du t\u00e9tralemme. Il est \u00e0 la fois A et non-A, le m\u00eame et l\u2019autre. C\u2019est bien pourquoi le m\u00e9canicisme moderne, dont l\u2019id\u00e9al est l\u2019it\u00e9ration du m\u00eame (la r\u00e9p\u00e9tition de A), n\u2019a de cesse d\u2019\u00e9radiquer la symbolicit\u00e9 du monde ; autrement dit de le d\u00e9shumaniser, puisque les syst\u00e8mes symboliques sont inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019existence humaine<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\/#fn-3371-7' id='fnref-3371-7' onclick='return fdfootnote_show(3371)'>7<\/a><\/sup>. Effectivement, dans un monde m\u00e9canique, soumis au r\u00e8gne de l\u2019identit\u00e9, la <em>ch\u00f4ra<\/em> n\u2019a pas sa place. Le dualisme en particulier, qui confronte directement le sujet (A) \u00e0 l\u2019objet (non-A), est incapable de prendre en compte la r\u00e9alit\u00e9 des milieux humains, cette <em>ch\u00f4ra<\/em> o\u00f9 croissent ensemble, en un \u00ab troisi\u00e8me et autre genre \u00bb, A et non-A, le m\u00eame et l\u2019autre, l\u2019\u00eatre et le devenir. Mais \u00e0 force de forclore cette m\u00e9diance des milieux humains, c\u2019est la possibilit\u00e9 m\u00eame de notre existence que la R\u00e9publique des machines est en train de bannir[Cf. Augustin Berque, <em>M\u00e9diance, de milieux en paysages<\/em>, Paris, Belin, 1990, 2000 ; <em>\u00c9coum\u00e8ne. Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude des milieux humains<\/em>, Paris, Belin, 2000, 2009 ; <em>Milieu et identit\u00e9 humaine. Notes pour un d\u00e9passement de la modernit\u00e9<\/em>, Paris, Donner lieu, 2010.].<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<font size=\"1\"><strong>To be continued ou pas<\/strong> : <a href=\"http:\/\/hors-sol.n<em>et\/revue\/augustin-berque-chora-01&Prime;>1<\/a> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-02\">2<\/a> \u2022 <strong>3<<\/strong>\/font><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions un texte d&rsquo;Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de \u00ab\u00a0ch\u00f4ra\u00a0\u00bb apparue chez Platon et que la modernit\u00e9 a toujours rel\u00e9gu\u00e9e ou r\u00e9fut\u00e9e ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la r\u00e9flexion autour d&rsquo;une ontologie que les enjeux politiques, \u00e9cologiques et \u00e9thiques du moment appellent urgemment. 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