{"id":3370,"date":"2016-01-27T10:34:01","date_gmt":"2016-01-27T09:34:01","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=3370"},"modified":"2018-10-13T16:28:34","modified_gmt":"2018-10-13T15:28:34","slug":"augustin-berque-chora-02","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-02\/","title":{"rendered":"Augustin Berque \u2022 Ch\u00f4ra {2\/3}"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Nous publions un texte d&rsquo;Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de \u00ab\u00a0<em>ch\u00f4ra<\/em>\u00a0\u00bb apparue chez Platon et que la modernit\u00e9 a toujours rel\u00e9gu\u00e9e ou r\u00e9fut\u00e9e ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la r\u00e9flexion autour d&rsquo;une ontologie que les enjeux politiques, \u00e9cologiques et \u00e9thiques du moment appellent urgemment. Une version de ce texte a paru dans Thierry Paquot et Chris Youn\u00e8s, dir., <em>Espace et lieu dans la pens\u00e9e occidentale de Platon \u00e0 Nietzsche<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2012, p. 13-27. Nous remercions \u00e9galement ces auteurs et l&rsquo;\u00e9diteur.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<font size=\"1\"><strong>Nota<\/strong> le texte est divis\u00e9 en trois parts : <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-01\">1<\/a> \u2022 <strong>2<\/strong> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\">3<\/a><\/font><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<h3>4. La ch\u00f4ra dans l\u2019espace mental de la modernit\u00e9<\/h3>\n<p>Ces connotations existentielles et vitales, c\u2019est justement ce dont s\u2019abstrait l\u2019une des analyses modernes les plus fameuses de la notion de <em>ch\u00f4ra<\/em> : celle de Jacques Derrida dans un livret intitul\u00e9, justement, <em>Kh\u00f4ra<\/em><sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-02\/#fn-3370-1' id='fnref-3370-1' onclick='return fdfootnote_show(3370)'>1<\/a><\/sup>. Dans cet ouvrage, Derrida n\u2019\u00e9tudie certes pas ce terme en tant qu\u2019il exprimerait une probl\u00e9matique de l\u2019espace ou des lieux, mais \u00e0 propos de la notion de mythe ; n\u00e9anmoins, son approche r\u00e9v\u00e8le exemplairement  la conception que la modernit\u00e9 s\u2019est faite des lieux et de l\u2019espace ; \u00e0 savoir celle du paradigme cart\u00e9sien-newtonien que Gilles-Gaston Granger, comme on l\u2019a vu plus haut, a d\u00e9cel\u00e9 en puissance dans la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne. Dans ce paradigme, un lieu est un point d\u00e9finissable abstraitement par ses coordonn\u00e9es cart\u00e9siennes (l\u2019abscisse, la cote et l\u2019ordonn\u00e9e) ; abstraction qui est rendue possible parce que tout cela se situe dans la neutralit\u00e9 absolue d\u2019un espace newtonien. <\/p>\n<p>L\u2019approche de Derrida proc\u00e8de effectivement de ce paradigme par son intention premi\u00e8re, qui est de r\u00e9duire la <em>ch\u00f4ra<\/em> \u00e0 une figure textuelle autor\u00e9f\u00e9rentielle. L\u2019autor\u00e9f\u00e9rence, en la mati\u00e8re, permet d\u2019abstraire absolument la <em>ch\u00f4ra<\/em> de tout milieu qui la situerait concr\u00e8tement, puisqu\u2019elle est \u00e0 elle-m\u00eame sa propre <em>ch\u00f4ra<\/em>. Cette autofondation est en tout point homologue \u00e0 celle du cogito par lui-m\u00eame dans le <em>Discours de la m\u00e9thode<\/em> : \u00ab (\u2026) je connus de l\u00e0 que j\u2019\u00e9tais une substance (\u2026) qui, pour \u00eatre, n\u2019a besoin d\u2019aucun lieu, ni ne d\u00e9pend d\u2019aucune chose mat\u00e9rielle<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-02\/#fn-3370-2' id='fnref-3370-2' onclick='return fdfootnote_show(3370)'>2<\/a><\/sup> \u00bb.<\/p>\n<p>Pour construire cette figure abstraite, Derrida commence par renoncer \u00e0 traduire le terme <em>ch\u00f4ra<\/em>, ce qui, \u00e9crit-il, serait le rattacher arbitrairement \u00e0 une \u00ab texture tropique \u00bb (p. 23). Il l\u2019\u00e9loigne de sa transcription courante, <em>ch\u00f4ra<\/em>, pour en faire \u2013 plus exotiquement \u2013 <em>kh\u00f4ra<\/em>. Il le d\u00e9tache ensuite de l\u2019usage, normal en grec comme en fran\u00e7ais, de faire pr\u00e9c\u00e9der les noms communs d\u2019un article : <em>kh\u00f4ra<\/em> devient donc une sorte de nom propre, mais sans l\u2019\u00eatre vraiment car il n\u2019a pas la majuscule. Voil\u00e0 donc le terme extrait de ce milieu qu\u2019est la langue fran\u00e7aise, mais aussi bien du grec.<\/p>\n<p>Ces formalit\u00e9s accomplies, Derrida entame l\u2019abstraction majeure : couper la <em>ch\u00f4ra<\/em> du sens qu\u2019elle pouvait avoir en Gr\u00e8ce du temps de Platon, pour la r\u00e9duire \u00e0 un actant du texte qu\u2019il a sous les yeux, voire de celui qu\u2019il est en train d\u2019\u00e9crire. Il op\u00e8re pour cela une greffe de l\u2019un sur l\u2019autre, en une figure esch\u00e9rienne o\u00f9 la <em>ch\u00f4ra<\/em> devient \u00e0 jamais la fin et le commencement d\u2019elle-m\u00eame. Il souligne \u00e0 cet effet que le <em>Tim\u00e9e<\/em> se structure en une imbrication de r\u00e9cits : \u00ab Une structure d\u2019inclusion fait de la fiction <em>incluse<\/em> le th\u00e8me en quelque sorte de la fiction ant\u00e9rieure qui en est la forme <em>incluante<\/em> \u00bb (p. 76). Cette structure, qui prive le r\u00e9cit d\u2019un v\u00e9ritable \u00e9nonciateur comme de tout r\u00e9f\u00e9rent ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame, accomplit l\u2019<em>u-topie<\/em> (le non-lieu) absolue de l\u2019objet linguistique pur : l\u2019en-soi d\u2019un r\u00e9cit que nul embrayeur (ou <em>shifter<\/em>, chez Jakobson) ne rattacherait au discours d\u2019un existant quelconque, engag\u00e9 dans un certain milieu \u00e0 une certaine \u00e9poque.<\/p>\n<p>Inutile de souligner que ce r\u00eave de l\u2019objet pur, c\u2019est celui du dualisme moderne, o\u00f9 l\u2019objet en soi est le sym\u00e9trique exact de l\u2019autofondation du sujet en soi (le cogito), de part et d\u2019autre d\u2019un n\u00e9ant abstrait qui au contraire, dans la r\u00e9alit\u00e9 des milieux humains, est un milieu concret \u2013 une <em>ch\u00f4ra<\/em>, comme on va le voir ; mais finissons-en d\u2019abord avec la d\u00e9monstration derridienne. Celle-ci est exemplairement moderne en ce que c\u2019est justement de cette <em>ch\u00f4ra<\/em> qu\u2019elle fait une figure abstraite, coup\u00e9e de tout milieu, de tout lieu et de toute chose mat\u00e9rielle, comme l\u2019est le cogito cart\u00e9sien. D\u00e9bray\u00e9e de toutes ces contingences, la <em>ch\u00f4ra<\/em> selon Derrida tournoie en roue libre, \u00e0 jamais fin et commencement d\u2019elle-m\u00eame. Cette transmogrification de la <em>ch\u00f4ra<\/em> en ce dont elle \u00e9tait justement l\u2019inverse p\u00e9rore dans la derni\u00e8re phrase de l\u2019ouvrage (p. 97), o\u00f9 Derrida, citant textuellement le <em>Tim\u00e9e<\/em> (69 b 1), fait dire \u00e0 Platon ce qu\u2019il veut dire lui-m\u00eame : \u00ab Et t\u00e2chons de donner comme fin (<em>teleuten<\/em>) \u00e0 notre histoire (<em>t\u00f4 myth\u00f4<\/em>) une t\u00eate (<em>kephal\u00ean<\/em>) qui s\u2019accorde avec le d\u00e9but afin d\u2019en couronner ce qui pr\u00e9c\u00e8de \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>5. L\u2019\u00eatre, le devenir et le milieu<\/strong>         <\/p>\n<p>Ce tour de magie par lequel Derrida fait dire \u00e0 un auteur l\u2019inverse de ce qu\u2019il voulait dire commence par extraire la phrase susdite de son contexte. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019elle devient dans <em>Kh\u00f4ra<\/em>, cette phrase n\u2019est nullement la conclusion du <em>Tim\u00e9e<\/em>. Au contraire, la phrase qui, dans le texte de Platon, suit imm\u00e9diatement celle-ci, pr\u00e9cise ce que voici : \u00ab Or, ainsi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dit au commencement (<em>kat\u2019archas<\/em>), toutes choses se trouvant en d\u00e9sordre (<em>atakt\u00f4s<\/em>), le Dieu a introduit en chacune et les unes par rapport aux autres, des proportions (<em>auto pros auto to kai pros all\u00eala summetrias<\/em>) \u00bb (69 b 3). C\u2019est cela, le \u00ab commencement \u00bb (<em>arch\u00ea<\/em>, ou <em>archa<\/em> dans le dialecte dorien) sur lequel insiste Tim\u00e9e ; \u00e0 savoir la mise en ordre (<em>kosmos<\/em>) des choses les unes par rapport aux autres, dans le tissu de relations r\u00e9ciproques (<em>summetriai<\/em>) qui, on le verra, forme concr\u00e8tement leur milieu (<em>ch\u00f4ra<\/em>) au sein du monde sensible (<em>kosmos<\/em>).<\/p>\n<p>Cette <em>summetria<\/em> des choses dans leur milieu concret, le propos derridien exige dans son principe m\u00eame d\u2019en faire abstraction ; ce qu\u2019il r\u00e9alise par la troncature du texte, faisant une conclusion de ce qui y est en fait un embrayage \u2013 un embrayage du reste lourdement appuy\u00e9 par la redondance de cet <em>hosper gar oun kai<\/em> (\u00ab et ainsi donc en effet que\u2026 \u00bb) qui articule les deux phrases.<\/p>\n<p>Quittant le propos de Derrida, venons-en maintenant au propos de Platon. S\u2019agissant de la ch\u00f4ra, le moins qu\u2019on puisse dire est que ce propos n\u2019est pas clair. Cela sans doute pour deux raisons, qui sont au fond contradictoires ; contradiction que le texte du <em>Tim\u00e9e<\/em> ne surmonte justement pas, et qui va sceller le sort de la <em>ch\u00f4ra<\/em> pour les si\u00e8cles \u00e0 venir dans la pens\u00e9e europ\u00e9enne. En un mot, celle-ci va l\u2019oublier \u2013 elle va oublier, en somme, la question : \u00ab pourquoi faut-il que les \u00eatres aient un o\u00f9 ? \u00bb \u2013, pour s\u2019en tenir \u00e0 la claire d\u00e9finition qu\u2019Aristote, en revanche, lui aura donn\u00e9e de la notion de topos \u2013 i.e. s\u2019en tenir, en somme, \u00e0 la question : \u00ab o\u00f9 sont les \u00eatres ? \u00bb ; ce qui, on le verra, est justement forclore (<em>lock out<\/em>) la <em>ch\u00f4ra<\/em> de la question l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Or si dans le <em>Tim\u00e9e<\/em> cette forclusion n\u2019est pas encore accomplie, puisque Platon justement s\u2019interroge sur la <em>ch\u00f4ra<\/em>, son ontologie en revanche, dont le principe est l\u2019identit\u00e9 \u00e0 soi-m\u00eame de l\u2019\u00ab \u00eatre v\u00e9ritable \u00bb (<em>ont\u00f4s on<\/em>, i.e. l\u2019<em>eidos<\/em> ou <em>idea<\/em>), exclut toute saisie logique de ladite notion de <em>ch\u00f4ra<\/em>, en tant que celle-ci \u00e9chappe myst\u00e9rieusement \u00e0 ce principe d\u2019identit\u00e9. Elle lui \u00e9chappe \u00e0 tel point que Platon n\u2019en donne aucune d\u00e9finition, se contentant de la cerner au moyen de m\u00e9taphores ; lesquelles, en outre, sont contradictoires. Il la compare ici \u00e0 une m\u00e8re (<em>m\u00eat\u00ear<\/em>, 50 d 2), ou \u00e0 une nourrice (<em>tith\u00ean\u00ea<\/em>, 52 d 4), c\u2019est-\u00e0-dire en somme \u00e0 une matrice, mais ailleurs \u00e0 ce qui est le contraire d\u2019une matrice, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une empreinte (<em>ekmageion<\/em>, 50 c 1).<\/p>\n<p>Empreinte et matrice \u00e0 la fois, la <em>ch\u00f4ra<\/em> l\u2019est par rapport \u00e0 ce que Platon appelle la <em>genesis<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire le devenir des \u00eatres du monde sensible (<em>kosmos aisth\u00eatos<\/em>) ; lesquels, dans l\u2019ontocosmologie du <em>Tim\u00e9e<\/em>, ne sont pas l\u2019\u00eatre v\u00e9ritable, mais seulement son reflet ou son image (<em>eik\u00f4n<\/em>).<\/p>\n<p>Ainsi donc empreinte et matrice, \u00e0 la fois une chose et son contraire, la <em>ch\u00f4ra<\/em> n\u2019a litt\u00e9ralement pas d\u2019identit\u00e9. L\u2019on ne peut pas s\u2019en faire id\u00e9e. Platon reconna\u00eet qu\u2019une telle chose est \u00ab difficilement croyable \u00bb (<em>mogis piston<\/em>, 52 b 2),  et qu\u2019\u00ab en la voyant, on la r\u00eave \u00bb (<em>oneiropoloumen blepontes<\/em>, 52 b 3) ; mais il insiste sur son existence : dans la mise en ordre (la cosmisation) de l\u2019\u00eatre, il y a bien, d\u00e8s le d\u00e9part et \u00e0 la fois, l\u2019\u00eatre v\u00e9ritable, sa projection en existants, et le milieu o\u00f9 cette projection s\u2019accomplit concr\u00e8tement en devenir, c\u2019est-\u00e0-dire la <em>ch\u00f4ra<\/em>. Soit dans le texte platonicien : <em>on te kai ch\u00f4ran te kai genesin einai, tria trich\u00ea, kai prin ouranon genesthai<\/em> (52 d 2), \u00ab il y a et l\u2019\u00eatre, et le milieu et l\u2019existant, tous trois triplement, et qui sont n\u00e9s avant le ciel \u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire avant la mise en ordre du <em>kosmos<\/em>, qui dans le <em>Tim\u00e9e<\/em> est identifi\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>ouranos<\/em>).<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<font size=\"1\"><strong>To be continued ou pas<\/strong> <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-01\">1<\/a> \u2022 <strong>2<\/strong> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/augustin-berque-chora-03\">3<\/a><\/font><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions un texte d&rsquo;Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de \u00ab\u00a0ch\u00f4ra\u00a0\u00bb apparue chez Platon et que la modernit\u00e9 a toujours rel\u00e9gu\u00e9e ou r\u00e9fut\u00e9e ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la r\u00e9flexion autour d&rsquo;une ontologie que les enjeux politiques, \u00e9cologiques et \u00e9thiques du moment appellent urgemment. 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