{"id":2521,"date":"2014-07-21T17:11:08","date_gmt":"2014-07-21T16:11:08","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2521"},"modified":"2014-09-11T20:00:44","modified_gmt":"2014-09-11T19:00:44","slug":"charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07\/","title":{"rendered":"Charles Fort-Vert \u2022 Cristaux de mots (11)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/JP.Reduron-01.jpeg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"628\" \/>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. Sa pratique d\u2019\u00e9criture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la g\u00e9ologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs\u2026), la perception aromatique et la photographie artistique. L\u2019\u00e9criture se concentre autour des mots et des lettres, point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e des textes, apr\u00e8s leur voyage en lignes.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>11. Erre vers l\u2019adverse, erre !<\/h3>\n<p>Oui erre, malgr\u00e9 la trajectoire imprim\u00e9e par la corde, le crin l\u00e2ch\u00e9 par l\u2019arc ploy\u00e9 puis lib\u00e9r\u00e9 et malgr\u00e9 la droite ligne, la voie trac\u00e9e, la vigueur de la fl\u00e8che qui se vrille dans l\u2019air, guid\u00e9e, nonobstant la droite ligne o\u00f9 est ench\u00e2ss\u00e9e, emprisonn\u00e9e la fl\u00e8che, cette tension rectiligne, malgr\u00e9 le sifflement continu et feutr\u00e9, la fl\u00e8che erre.<br \/>\nElle erre, car transper\u00e7ant la gorge de l\u2019adversaire qui s\u2019\u00e9croule et qui g\u00eet, elle agit.<\/p>\n<p>Qui agit ?<br \/>\nFl\u00e8che, tu n\u2019es pas autonome, libre, ind\u00e9pendante. Quelqu\u2019un te conduit.<br \/>\nMais qui te conduit ?<br \/>\nToi, l\u2019homme \u00e0 l\u2019arc, toi qui a courb\u00e9 le bois d\u2019if, qui l\u2019a ploy\u00e9 \u00e0 rompre, qui a tendu le crin, \u00e0 la limite, et qui dans cet instant d\u2019\u00e9quilibre des tensions (entre celle de la corde et du bois et celle de la fl\u00e8che impatiente, fi\u00e8re de sa pointe en m\u00e9tal) qui a d\u00e9cid\u00e9 de l\u00e2cher ce doigt, propulsant la mort ? D\u00e9cid\u00e9 ? Toi-m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 ? En es-tu bien s\u00fbr ?<br \/>\nTu pensais dominer l\u2019action, pour dominer ton adversaire.<br \/>\nDominais-tu vraiment ? Que dominais-tu exactement ?<br \/>\nVaniteux ! Tu ne dominais rien ! L\u2019arc \u00e9tait ton ma\u00eetre, l\u2019arc, bois, corde, fl\u00e8che te dominaient toi.<br \/>\nCar l\u2019if au bois rouge et aux aiguilles sombres puise dans les entrailles de la terre un suc profond, chaud comme le magma, et ce suc est damn\u00e9, il impr\u00e8gne le bois d\u2019if et quand tu le coupes, le tailles, le fa\u00e7onnes, il p\u00e9n\u00e8tre par tes mains, il fait le m\u00eame chemin en toi, il remonte tes veines, suit tes art\u00e8res, t\u2019envahit, il passe les parois ce venin ancien, ce venin martien.<\/p>\n<p>Mars n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un dieu, c\u2019est un fluide malsain. Il est la mort de toute chose, la fin des \u00eatres et il vit dans le magma central. Quelques ulc\u00e8res volcaniques en projettent parfois \u00e0 la surface.<\/p>\n<p>Mais il est plus insidieux. Il a capt\u00e9 les racines profondes, il les p\u00e9n\u00e8tre, circulant dans la s\u00e8ve et Mars qui fait le printemps cache son jeu meurtrier. Il diffuse en toi, irrigue ton mental, te pollue.<\/p>\n<p>Touche l\u2019arc, vois l\u2019arc, pense l\u2019arc et tu en es le robot. Tu penses mort. Tu le saisis et tu es guid\u00e9. Tu te l\u00e8ves, d\u00e9cid\u00e9, ton carquois plein. Tu vas vers ton \u0153uvre, impuissant \u00e0 l\u2019entraver.<\/p>\n<p>Et tu fomentes ainsi guerres apr\u00e8s guerres.<\/p>\n<p>Homme ! Instrument, tu n\u2019es qu\u2019un instrument ! Un piteux instrument.<\/p>\n<p>Mais ce jour est autre car une autre fl\u00e8che se dirige vers toi. Elle fend l\u2019air humide, qui s\u2019enroule en petits tourbillons autour des plumes qui rectifient sa trajectoire. Elle va vite, propuls\u00e9e par un arc de plus grande taille.<\/p>\n<p>Cet arc est diff\u00e9rent, taill\u00e9 dans le bois d\u2019un charme. La fl\u00e8che est elle-m\u00eame plus longue, faite de rouvre. La pointe n\u2019est pas m\u00e9tallique, c\u2019est un os pointu, enduit d\u2019un onguent huileux, noir\u00e2tre, un baume tr\u00e8s concentr\u00e9.<\/p>\n<p>Et cette fl\u00e8che-l\u00e0 n\u2019erre pas. Non, <u>elle n\u2019erre pas<\/u>. Car la main qui l\u2019a l\u00e2ch\u00e9e est vivante, fine et assur\u00e9e. Elle domine l\u2019arc, l\u2019arme. Sa force a r\u00e9sist\u00e9 au venin martien et \u00e0 la s\u00e8ve pollu\u00e9e. Car, dans le corps de la femme, il y a un principe de vie plus fort encore. Comme toute chose, ce principe vient aussi de la terre, D\u00e9m\u00e9ter. Femme anti-Mars, ton sang est de V\u00e9nus et tu n\u2019es pas un instrument de vie, tu es la vie m\u00eame. D\u00e8s que le venin para\u00eet, tu entres en r\u00e9sistance et il te fuit reconnaissant le corps \u00e9tranger, l\u2019erreur d\u2019adresse. Il cherche le m\u00e2le bien r\u00e9ceptif, m\u00fb par son sexe plus que par sa t\u00eate, proie id\u00e9ale. Celui-l\u00e0 voudra dominer, d\u00e9truire l\u2019autre, l\u2019exterminer, l\u2019\u00e9craser, l\u2019\u00e9liminer, un r\u00e9gal pour Mars, le fluide ophidien, un vrai bonheur de malheurs.<\/p>\n<p>La longue fl\u00e8che poursuit sa route. Pourquoi toi ? Tu t\u2019es retourn\u00e9 et tu l\u2019as vue \u00e0 distance, elle avance. Tu vois l\u2019os et le baume. Ton \u0153il ralentit tout.<\/p>\n<p>Mais tu es p\u00e9trifi\u00e9 ! Fig\u00e9. Vers quel organe se dirige-t-elle ? Quel point n\u00e9vralgique l\u2019arch\u00e8re a-t-elle choisi ? Ton \u0153il, ta tempe, ton front ? Tu jauges, tu juges la trajectoire. Non ! Ta cuirasse ! ? Ta cuirasse ! Pourquoi ta cuirasse ? Et \u00e0 peine a-t-il pens\u00e9 cela que la fl\u00e8che se fiche net dans la cuirasse, le faisant reculer sous le choc et m\u00eame s\u2019agenouiller en arri\u00e8re. Seule la pointe a perc\u00e9 et l\u2019a \u00e9gratign\u00e9, injectant le baume.<\/p>\n<p>Il saisit la fl\u00e8che longue qui l\u2019entrave et tente de la d\u00e9gager. Il tire sur elle mais l\u2019os taill\u00e9 en forme de harpon est bien entr\u00e9. Il tire plus fort et son torse pivote. Il voit alors la seconde fl\u00e8che dans sa puret\u00e9 rectiligne. Il est s\u00fbr que, cette fois, elle frappera un point essentiel et attend la mort imm\u00e9diate. Mais elle se plante \u00e0 nouveau dans la cuirasse \u00e0 hauteur de l\u2019\u00e9paule. Doublement handicap\u00e9 par les deux fl\u00e8ches, il saisit alors son glaive et sectionne les fl\u00e8ches, laissant les bouts restants dans la cuirasse. La troisi\u00e8me fl\u00e8che est pour son dos, l\u2019arch\u00e8re a d\u00fb changer de place. Il ne comprend pas sa tactique, il devrait \u00eatre mort \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est. Il titube, il a du mal \u00e0 se mettre \u00e0 courir, \u00e0 vite trouver une protection dans la ta\u00efga. Et les fl\u00e8ches arrivent toujours et encore. Flac ! Sur le c\u00f4t\u00e9. Flac, r\u00e9gion de l\u2019omoplate. Flac ! Les reins. Et toujours la cuirasse. Puis \u2014 l\u2019arch\u00e8re a-t-elle trembl\u00e9 \u2014 il hurle, la cuisse gauche, transperc\u00e9e de part en part. Juste au d\u00e9but de sa course. Il tombe en avant, ab\u00eemant son visage dans les troncs de bouleau couch\u00e9s au sol.<\/p>\n<p>Il se retourne. Elle est l\u00e0, au-dessus de lui. Il la regarde, grima\u00e7ant de douleur. Elle ne porte pas de cuirasse, mais une armure m\u00e9tallique qui cache ses formes f\u00e9minines. Le heaume enlev\u00e9, elle se baisse vers lui, prend \u00e0 sa ceinture un fort poignard pour l\u2019achever, pense-t-il. Mais, elle continue en fait son \u0153uvre. Elle coupe, d\u00e9chire, taille dans la cuirasse de l\u2019homme, s\u2019acharne \u00e0 la mettre en pi\u00e8ce. On sent sa volont\u00e9 dans la puissance un peu rageuse du geste. Le cuir \u00e9pais saute, les lani\u00e8res et les morceaux arrach\u00e9s tombent au sol. Elle d\u00e9gage alors sa poitrine d\u2019un coup final. Il attend l\u2019estocade, la lame qui l\u2019\u00e9ventrera.<\/p>\n<p>Mais non, elle le prend par le bras, le soul\u00e8ve, l\u2019appuie sur son \u00e9paule et l\u2019entra\u00eene avec elle. Il bo\u00eete, crie, grimace \u00e0 cause de la jambe abim\u00e9e. Il se rappelle qu\u2019il a dissimul\u00e9 dans sa ceinture de tissu une petite lame effil\u00e9e, il cherche des yeux malgr\u00e9 la douleur les jointures de l\u2019armure, lignes vuln\u00e9rables. Mais l\u2019armure est bien faite, technique, experte, bien ma\u00eetris\u00e9e. Elle passe un linge sur son front sale et humide de sueur. Il n\u2019a pas encore compris. Elle veut l\u2019arracher aux griffes de Mars. Ce baume qui enduit la fl\u00e8che est femelle, bourgeon de peuplier et de cerisier.<\/p>\n<p>Deux natures pour la fl\u00e8che, instrumentale et femelle, ou guerri\u00e8re et m\u00e2le.<\/p>\n<p>Homme, r\u00e9fl\u00e9chis ! Evite la fl\u00e8che, l\u2019arc et la corde. Jette-les dans la flamme. Ne reprends pas ta cuirasse.<\/p>\n<p>Femme, \u00f4te ton armure, si \u00e9labor\u00e9e soit-elle.<\/p>\n<p>Allez l\u2019un vers l\u2019autre. Unissez-vous. Partagez vos \u00e9lans. Aimez-vous.<\/p>\n<p>Homme, tu ne domines rien. Prot\u00e8ge, comprends, aime cette femme. Garde la. Elle seule poss\u00e8de en elle l\u2019antiMars, l\u2019antidote qui t\u2019emp\u00eachera de succomber au dieu printanier qui te guette.<br \/>\nTu vois cet arc \u00e0 tes pieds, ce carquois, ces fl\u00e8ches. Fixe les bien de tes yeux et ne les ramasse pas. Laisse les l\u00e0, au sol, se d\u00e9grader lentement, la corde s\u2019effilocher, le bois rouge pourrir, mourir peu \u00e0 peu, se d\u00e9composer, devenir humus ; le suc qui s\u2019en \u00e9chappera reviendra \u00e0 la terre, il percolera \u00e0 travers la mati\u00e8re et rejoindra son magma.<\/p>\n<p>Et sur la peau de la femme, le duvet a fr\u00e9mi.<\/p>\n<p>Son ennemi la caresse.<\/p>\n<p><strong>mot de base  :<\/strong>  Mars<br \/>\n<strong>phase pr\u00e9paratoire et d\u2019\u00e9criture :<\/strong> G. Holst, <em>The planets<\/em> &#8211; G. Ligeti &#8211; Miles Davis<\/p>\n<p><font size=\"1\"><br \/>\n<b><i>Cristaux de mots<\/i><\/b> : <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-01\/\"> partie 1 (texte 1-1)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-02\/\"> partie 2 (texte 1-2 et 2)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-03\/\">partie 3 (textes 3 et 4)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04\/\">partie 4 (textes 5 et 6)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-05\/\">partie 5 (textes 7, 8 et 9)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06\/\"> partie 6 (texte 10)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07\/\">partie 7 (texte 11)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-08\/\">partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-09\/\">partie 9 (texte 16)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10\/\">partie 10 (textes 17)<\/a>.<br \/>\n<\/font><\/br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. 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