{"id":2519,"date":"2014-08-11T05:26:48","date_gmt":"2014-08-11T04:26:48","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2519"},"modified":"2014-09-11T20:00:58","modified_gmt":"2014-09-11T19:00:58","slug":"charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10\/","title":{"rendered":"Charles Fort-Vert \u2022 Cristaux de mots (17)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/JP.Reduron-01.jpeg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"628\" \/>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. Sa pratique d\u2019\u00e9criture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la g\u00e9ologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs\u2026), la perception aromatique et la photographie artistique. L\u2019\u00e9criture se concentre autour des mots et des lettres, point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e des textes, apr\u00e8s leur voyage en lignes.<\/p><\/blockquote>\n<h3>17. Roche et fleuve, un amour r\u00e9fl\u00e9chi<\/h3>\n<p>Fais-moi. Suis moi ! Je suis moi.<br \/>\nFuis-je ? Que fuis-je ? Que suis-je ? Suis-je moi ? Aide-moi ! Au secours !<br \/>\nFais-moi moi ! Refais-moi moi ! Reconstruis-moi !<br \/>\nJe me fuis. Je m\u2019enfuis de moi. Fin de moi.<br \/>\nO\u00f9 m\u2019emm\u00e8nes-tu ? Vers moi ? !<br \/>\nQuel moi ? Le vrai moi ! ?<br \/>\nL\u2019\u00e9moi est trop fort. Aide-moi. Soutiens-moi.<br \/>\nCe n\u2019est pas le vrai moi ?<br \/>\nLe vrai nous ?<br \/>\nTu confirmes !<br \/>\nMoi, infirme ! ? Je suis perdu. Fin de moi.<br \/>\nGuide-nous ! Marine !<br \/>\nLe moi doit devenir l\u2019\u00e9moi !<br \/>\nEt mon destin se noue sur le nous !<br \/>\nMais\u2026 Je dois laisser faire.<br \/>\nMais\u2026 L\u2019amour fera le reste.<br \/>\nQue dis-tu ? \u201c Nous ne sommes pas \u00e9gaux \u201d.<br \/>\nPourquoi ce rictus moqueur ? Ah ! Oui, \u00e9go et non \u00e9gaux.<br \/>\nOn dirait que tu es l\u2019ancien moi. Fragment.<br \/>\nTu m\u2019as fragment\u00e9, dissoci\u00e9.<br \/>\nPourquoi ris-tu ? C\u2019est dur pour moi.<br \/>\nAh ! C\u2019est bien pour nous ! Je ne sais plus o\u00f9 j\u2019en suis !<br \/>\nTurbulences, Karl, turbulences. C\u2019est toi qui m\u2019a appris ce mot. La turbulence c\u2019est pour toi. Je pr\u00e9f\u00e8re <em>mouvance<\/em>. Je m\u00e8ne ta mouvance. Et tu es pris \u00e0 ton propre pi\u00e8ge. Pourquoi ? Mais tu as oubli\u00e9 l\u2019amour, Karl. Lecture plurielle, dimensions, facettes, et l\u2019amour ? Ah toi, l\u2019amour de toi seulement, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019amour-miroir, un <em>amour r\u00e9fl\u00e9chi<\/em>, un amour fictif, comme les images des miroirs. Eh oui ! Karl, l\u2019amour est pluriel, il est n\u00f4tre.<br \/>\nAmours profondes, certes. Mais nos amours profondes.<br \/>\nIl faudra que tu t\u2019y habitues.<\/p>\n<p>Tu ne dis plus un mot. Karl, qu\u2019as-tu ?<br \/>\nTu es domin\u00e9 ? Tu n\u2019as pas l\u2019habitude ? Prends cette habitude.<br \/>\nNotre nous va s\u2019imposer, s\u2019exprimer, tu vas re-nous-er avec la vie.<br \/>\nRe-nous-er. C\u2019est m\u00eame le nom d\u2019une plante.<br \/>\nA d\u00e9faut de te d\u00e9plaire, tu n\u2019existes plus, car tu es nous.<br \/>\nRespire bien. \u00c7a va aller.<br \/>\nJe t\u2019ai d\u00e9truit comme tu brises, analyses les raisonnements, les id\u00e9es, les concepts. Mais je ne suis pas une id\u00e9e, ni un concept, mais un <em>\u00eatre aimant<\/em>.<br \/>\nEt ma vell\u00e9it\u00e9 nouvelle, c\u2019est nous.<br \/>\nNous sans toi, ou rien.<\/p>\n<p>Nous sans toi, ou rien.<\/p>\n<p>Cette phrase, enfin cette sentence, r\u00e9sonnait en moi comme la vibration d\u2019un m\u00e9tal frapp\u00e9. Serais-je en train de te perdre ? Sans toi ! Sans toit ! Sans protection. Vuln\u00e9rable. La moindre pluie, la moindre averse, la moindre controverse, et je fonds, je me dilue, me disperse, me dissous, perds ma coh\u00e9rence. Tu n\u2019as pas conscience de ton toit, du parapluie (de golf, vaste coupole) que tu tiens en permanence au-dessus de moi. Cet objet anodin quoiqu\u2019utile fait partie de nous, Marine. J\u2019appr\u00e9cie ta constance, la constance de ta conscience, la force du poignet, la prise au vent de la coupole. Inspiration. Tu inspires, tu respires, acte inconscient. Tu aimes. Acte r\u00e9flexe aussi, chez toi. Cela semble instinctif, naturel. Tu aimes naturellement. Quelle montagne, quel doux et profond magma ? Inconscience ? Amour conscient et inconscient \u00e0 la fois. Voil\u00e0 les fils entress\u00e9s de ta corde, ta ligne de vie. Amour double, <em>double trouble<\/em>. Tu veux pouvoir avoir, veux voir, prendre, effleurer, caresser, d\u00e9sirer, poss\u00e9der. Et pour cela quelle arme ? Quelles larmes ? Celles d\u2019amours profondes, bleues comme la nuit, sombres pour cacher ta force au monde, la force de ta force, cet amour double, en nombre et en nature, double spirale orient\u00e9e, dirig\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Dirig\u00e9e, dans quel sens ? Et qui dirige ? Le moi ou le nous ? Et cette corde si pr\u00e9cieuse (vitale, indestructible car qui la rompt te tue), ta corde de vie, quel est son dessin, sa trajectoire ? O\u00f9 commence-t-elle, o\u00f9 finit-elle ?<\/p>\n<p>Un anneau, Karl, un anneau. Tu aurais d\u00fb comprendre plus vite. Je suis le fleuve sans source ni fin, je suis la boucle de l\u2019eau, je suis tes raisonnements circulaires, tes graines qui l\u00e8vent au printemps c\u00e9l\u00e9brant leur esp\u00e8ce. Un anneau fait de deux brins entrelac\u00e9s. Entrelacs de brins torsad\u00e9s. Torsade-cercle infini. C\u2019est cela mon \u00eatre. <em>Cet amour fleuve \u00e0 deux courants qui se boucle en moi.<br \/>\n<\/em><br \/>\nEt la vitesse de mon fleuve varie. Quand je te vois, le courant s\u2019active. L\u2019\u00e9motion (lecture, texture de la voix, sourires, l\u00e8vres, joie, \u00e9clat des yeux) vient, comme une crue. Elle m\u2019emplit. Tu le vois bien. C\u2019est facile. Je ne suis pas comme toi montagne. Je ne retiens pas. Parce que l\u2019activation de ce fleuve int\u00e9rieur me r\u00e9chauffe, me porte. Cri. Tu n\u2019as pas entendu mon cri qui s\u2019est r\u00e9percut\u00e9 sur les flancs de tes pentes, r\u00e9verb\u00e9r\u00e9 sur tes falaises. Tu sais, le cri le plus fort, celui qui force ma force, le cri silencieux.<\/p>\n<p>Ah ! Comme d\u2019habitude, tu pensais \u00e0 l\u2019\u00e9crit, aux figures verbales. Mais quel sourd ! Tu n\u2019as entendu ni le cri, ni la fin du cri qui me soulage.<\/p>\n<p>Soulagement. Respiration. \u00c9motion. Passion.<\/p>\n<p>Tu as lu que le cri \u00e9tait un mouvement de conscience, et cela me convient bien. C\u2019est bien la d\u00e9finition de mon cri.<\/p>\n<p>C\u2019est bien la d\u00e9finition de mon cri.<\/p>\n<p>A la fin du cri, le son s\u2019estompe. Mais en moi, c\u2019est ce son silencieux qui s\u2019estompe. Mon fleuve reprend sa course normale, son flot, sa vibration. Je ne sais qui les r\u00e8gle en fait, peu importe, j\u2019attends ses d\u00e9bordements, ses rugissements.<\/p>\n<p>Marine, je crois que l\u2019aspiration est dehors. Le r\u00e9glage de ta boucle d\u2019eau, ce n\u2019est pas toi. Au-del\u00e0 de ta force d\u2019ind\u00e9pendance, de ta conscience volontaire, de ton moi tr\u00e8s moi, capacit\u00e9 de moi, preuve de moi et de soi, identit\u00e9 et existence. L\u2019existence de l\u2019existence, c\u2019est l\u2019ind\u00e9pendance et sa personne, boucl\u00e9e sur elle-m\u00eame. Ind\u00e9pendance d\u2019esprit, de corps et de c\u0153ur ? Vanit\u00e9 que tout cela. Illusions. Tu as beau courir, rattraper le temps (qui est la mort narquoise), te consacrer \u00e0 ton \u0153uvre qui construit ton toi, le p\u00e9trit comme le potier son argile haletante. Quelle figurine pr\u00e9pares-tu ? Attention. L\u2019argile est une roche. Ici commence la montagne, au pi\u00e9mont l\u2019argile imperm\u00e9able. Imperm\u00e9able ou parapluie ? Attention, le g\u00e9ologue te parle : l\u2019argile n\u2019aime pas le soleil, avec la chaleur, elle se r\u00e9tracte, elle se couvre de craquelures. Cri. Je l\u2019ai entendu celui-l\u00e0. Celui de la poup\u00e9e d\u2019argile, ou plut\u00f4t celui du fleuve-torsade int\u00e9rieur qui redoute cette argile inconsistante. Trop tendre comme enveloppe ! Trop tendre ! L\u2019anneau-fleuve sait. Il sait qu\u2019il entamera le corps de l\u2019argile, qu\u2019il l\u2019\u00e9rodera, et qu\u2019\u00e0 terme, il s\u2019\u00e9chappera de son lit circulaire. Cri. Fleuve en danger. A corps d\u2019argile, la volont\u00e9 ne suffit pas. L\u2019argile ne se pense pas, elle est, se <em>d\u00e9pose en lies fines<\/em> peu \u00e0 peu, sous le regard sadique de l\u2019ogre-temps.<\/p>\n<p>Les argiles font partie des terres froides.<\/p>\n<p>Encrier, qu\u2019as-tu ? Oh ! Mon encre bleu marine est \u00e9puis\u00e9e. Il faut que j\u2019arr\u00eate l\u2019\u00e9crit : roche et fleuve, amours interdites.<\/p>\n<p>A cet instant de mon r\u00e9cit, au sein du petit jardin d\u2019hiver o\u00f9 j\u2019avais pris l\u2019habitude de pr\u00e9senter, soumettre mes textes \u00e0 Marine, je sentis qu\u2019elle (retrait presque imperceptible trahi par l\u2019\u0153il dont l\u2019\u00e9clat soudain plus profond, ralentissement du rythme respiratoire, t\u00eate un peu plus en arri\u00e8re, l\u00e9ger d\u00e9placement des cheveux\u2026) se demandait bien quelle \u00e9trange relation nous avait nou\u00e9s, ensemble. Je percevais qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait maintenant positionn\u00e9e sur le mode analytique, se rem\u00e9morant les bribes d\u2019\u00e9l\u00e9ments que lui avais lib\u00e9r\u00e9 au fil des rencontres, avec la sinc\u00e9rit\u00e9 la plus objective et la plus <em>stricte<\/em>. Certes, si l\u2019ensemble \u00e9tait vrai, le mode de lib\u00e9ration avait fluctu\u00e9, tout d\u2019abord la forme &#8211; verbale, \u00e9crite &#8211; le style &#8211; direct, litt\u00e9raire, allusif \u2026 et le contexte &#8211; les lieux et les moments propices et non propices. Un puzzle, forc\u00e9ment un puzzle de morceaux de v\u00e9rit\u00e9s, \u00e0 rassembler. Je l\u2019imaginais bien repartir de mon aveu initial, celui de l\u2019encha\u00eenement de mes sept nuits blanches cons\u00e9cutives du mois d\u2019Octobre. Elle n\u2019en doutait plus maintenant, comprenant mieux qui j\u2019\u00e9tais, comment je fonctionnais, r\u00e9alisant qu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas agi simplement d\u2019un \u00e9clair amoureux fulgurant qui s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9, car aucune proposition directe ne lui avait \u00e9t\u00e9 faite en fait, voire m\u00eame sugg\u00e9r\u00e9e en fait, malgr\u00e9 la couleur sensuelle de quelques textes ou fragments de textes. Un choc \u00e9motionnel, il avait re\u00e7u un puissant choc \u00e9motionnel &#8211; et intuitif aurait-il ajout\u00e9. Il lui avait d\u2019ailleurs expos\u00e9 la pr\u00e9\u00e9minence de ses intuitions d\u00e9cisionnelles, analys\u00e9es et expliqu\u00e9es (<em>explicare<\/em>) par la suite. Mais cette fa\u00e7on de penser \u00e9tait nouvelle pour elle, cette manie de r\u00e9-apparier les mots, les syllabes et de leur trouver un sens symbolique, philosophique et tout simplement autre. L\u2019image, l\u2019assemblage du puzzle se pr\u00e9cisait maintenant au fil du r\u00e9cit qu\u2019elle \u00e9coutait quand m\u00eame et qui par moment lui faisait passer des \u00e9motions masquant momentan\u00e9ment son analyse. Mais l\u2019enqu\u00eate continuait. Elle tenait un fil et ne voulait pas le perdre. Sept jours d\u2019insomnie. Sept, son chiffre f\u00e9tiche. Il ne le savait m\u00eame pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque ! Une longue et grande semaine sans dormir. Qu\u2019avait-il dit d\u00e9j\u00e0 ? Ah oui ! Cela trahissait chez lui une zone de turbulence, de r\u00e9orientation (majeure compte tenu de l\u2019envergure de sept jours \u00e0 la mesure des exp\u00e9riences pass\u00e9es : les chocs d\u2019inflexion qui avaient auparavant d\u00e9fini sa trajectoire avaient \u00e9t\u00e9 beaucoup plus courts). Mais d\u00e9finitivement, elle n\u2019y voyait vraiment pas clair. Certes, la passion de la g\u00e9ologie, de ces couches, ces strates qui s\u2019additionnent, se superposent dans le temps, se succ\u00e9dant, s\u2019\u00e9tageant sans fin.<\/p>\n<p>La g\u00e9ologie, les roches, les couches qui se suivent dans le temps. Et cela repr\u00e9sente quoi se demandait-elle ? Des s\u00e9ries\u2026 Non, trop logique. Non. Des teintes ? Des nuances ? Non, je ne le sens pas, trop complexe et trop l\u00e9ger \u00e0 la fois. Voyons, je ne sais pas, de la duret\u00e9, du poids,\u2026 Oui, du poids, du poids ! Un poids \u00e9norme. Des millions d\u2019ann\u00e9es entass\u00e9es les unes sur les autres et sur la balance. Un poids \u00e9norme, inimaginable. Et cette pesanteur g\u00e9ologique appuie pesamment et irr\u00e9versiblement sur l\u2019\u00e9corce terrestre. \u201c Orog\u00e9n\u00e8se \u201d, \u201c orog\u00e9n\u00e8se \u201d, la naissance des montagnes. Ainsi les connaissances accumul\u00e9es depuis l\u2019enfance, <em>les s\u00e9diments au d\u00e9triment des sentiments<\/em>, ont cr\u00e9\u00e9, avec le temps, un \u00e9difice c\u00e9r\u00e9bral de type montagne, donc lourd, mais montagne jeune, faite de roches dures, \u00e0 l\u2019\u00e9clat vif, et, de surrection des strates, m\u00eal\u00e9es, entrem\u00eal\u00e9es \u00e0 n\u2019y rien comprendre. Pas un esprit logique, mais un esprit g\u00e9o-logique.<\/p>\n<p>Et justement, n\u2019y rien comprendre. Comprendre.<\/p>\n<p>Marine, ta vibration a franchi directement ces murailles, escarpements, falaises, corniches, ressauts et toute l\u2019\u00e9paisseur des couches sous-jacentes. Directement, entends-tu, directement. Jusqu\u2019\u00e0 instiller une vibration intime au c\u0153ur de la mati\u00e8re\u2026 humaine. Directement et sans difficult\u00e9, comme une onde se jouant de la duret\u00e9 et de la r\u00e9sistance de la roche.<\/p>\n<p>Sentiments s\u00e9diment\u00e9s.<\/p>\n<p>Tu cherches la strate de mes amours profondes et tu l\u2019as trouv\u00e9e. Amours profondes, r\u00e9activ\u00e9es, pr\u00eates \u00e0 entendre. Chez moi roche, roche tendre.<br \/>\nChez toi, fleuve, fleuve m\u00e9andre.<\/p>\n<p>Je levais la t\u00eate. J\u2019avais fini mon r\u00e9cit. Et, dans le jardin d\u2019hiver, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la petite table ronde en pierre, la vraie Marine, silencieuse, avait lib\u00e9r\u00e9 la source de ses larmes.<\/p>\n<p>Tu aimes ? dis-je. Elle r\u00e9pondit oui par un signe de t\u00eate, sans dire un mot, me fixant des yeux.<br \/>\n\u00ab\u00a0Allons, Marine, allons, dis quelque chose\u00a0\u00bb. Mais elle restait muette, passant simplement ses doigts sur ses joues. Et ce silence qui se prolongeait, entra en moi. Moi aussi, je ne pouvais plus dire un mot. Plus un mot. Une envie irr\u00e9sistible m\u2019avait gagn\u00e9, une envie folle, tendre, apaisante et tenace, celle de me noyer dans ses larmes, de fondre ma roche dans son fleuve de larmes.<\/p>\n<p>Crie ! Crie moi ! Semblait-elle dire.<br \/>\n\u00c9cris-moi ! D\u00e9cris-moi !<br \/>\nNoue ! Encorde nous ! Encorde nous et serre !<br \/>\nSerre-moi fort.<\/p>\n<p>Corde, brins, fl\u00e8ches, tempes<br \/>\nLie nos fleuves ensemble.<br \/>\nLis moi ton texte, le fleuve de tes mots.<br \/>\nLis moi et lie moi.<br \/>\nEmbrasse moi ! Embrasse moi du regard, de ton \u0153il cristal.<br \/>\nEmbrasse moi de tes larmes qui s\u2019\u00e9chappent !<br \/>\nEmbrasse moi<br \/>\net<br \/>\nEmbrase moi !<br \/>\nD\u00e9sir,\tAmour,\tPassion.<\/p>\n<p>Le silence qui suivit dura longtemps. L\u2019\u00e9motion se prolongeait. Karl, immobile, respirait mal, avait peine \u00e0 retenir le fleuve d\u2019\u00e9motion qui \u00e9tait aux portes de ses yeux. La source. L\u2019\u00e9motion.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, relisant ces lignes, Fordern comprenait d\u00e9sormais mieux ce terme, \u00e9motion.<\/p>\n<p>La cristallisation des mots n\u2019\u00e9tait en fait qu\u2019une partie d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne plus vaste, \u00e0 savoir la formation et la naissance des mots, leur gen\u00e8se, en termes techniques la motion.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait d\u00e8s lors clair pour lui que l\u2019\u00e9-motion repr\u00e9sentait l\u2019action de faire sortir les mots, leur accouchement, le mouvement de leur extraction du corps (<em>Herausforderung<\/em>), leur expression orale, leur gen\u00e8se orale (l\u2019oro-gen\u00e8se), voire leur premi\u00e8re vie dans l\u2019environnement du sujet.<br \/>\nMotion. \u00c9-motion. Formation et naissance des mots.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques recherches dans ses encyclop\u00e9dies, Fordern en apprit bien plus sur ce ph\u00e9nom\u00e8ne, notamment en mati\u00e8re de biologie et de physiologie humaines. Le cerveau humain disposait en fait d\u2019un centre sp\u00e9cialis\u00e9 pour la formation des mots, nomm\u00e9 centre moteur ou neuro-moteur selon les auteurs. Ainsi les mots naissaient-ils de l\u2019action du centre neuro-moteur sur une mati\u00e8re pr\u00e9alable inorganis\u00e9e, une masse de lettres et diphtongues en vrac, une sorte de vaste vivier de signes, appel\u00e9 par certains \u201c lettres intimes \u201d.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait encore dans ses lectures quand il entendit le klaxon de Marine. Il lui avait demand\u00e9 de le prendre \u00e0 son domicile (un spacieux appartement proche du centre ville o\u00f9 il vivait au milieu de ses livres) pour aller faire une balade dans la nature proche, entre midi et deux. La vall\u00e9e de la Doller pr\u00e8s de l\u2019abbaye de l\u2019\u0152lenberg, et les belles for\u00eats riveraines. Il fit juste par la fen\u00eatre un signe de la main \u00e0 Marine qui \u00e9tait sortie sur la rue. Il l\u2019aimait bien avec ses lunettes de soleil. Prenant juste sa musette qui contenait les mini-jumelles, le Nikon avec trois optiques et du petit mat\u00e9riel de terrain, il descendit rapidement les \u00e9tages.<br \/>\nAussit\u00f4t qu\u2019il fut install\u00e9 sur le si\u00e8ge du passager, Marine lui adressa un grand sourire d\u00e9tendu et d\u2019un geste \u00e9nergique, mis en route <em>son moteur<\/em>.<\/p>\n<h3>Apr\u00e8s-propos<\/h3>\n<p>Ce texte ne serait-il \u2013 au final \u2013 qu\u2019un autoportrait avec moteur ?<\/p>\n<p><font size=\"1\"><br \/>\n<b><i>Cristaux de mots<\/i><\/b> : <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-01\/\"> partie 1 (texte 1-1)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-02\/\"> partie 2 (texte 1-2 et 2)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-03\/\">partie 3 (textes 3 et 4)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04\/\">partie 4 (textes 5 et 6)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-05\/\">partie 5 (textes 7, 8 et 9)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06\/\"> partie 6 (texte 10)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07\/\">partie 7 (texte 11)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-08\/\">partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-09\/\">partie 9 (texte 16)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10\/\">partie 10 (textes 17)<\/a>.<br \/>\n<\/font><\/br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. Sa pratique d\u2019\u00e9criture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la g\u00e9ologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs\u2026), la perception aromatique et la photographie artistique. 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