{"id":2513,"date":"2014-07-15T17:09:49","date_gmt":"2014-07-15T16:09:49","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2513"},"modified":"2014-09-11T20:00:32","modified_gmt":"2014-09-11T19:00:32","slug":"charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06\/","title":{"rendered":"Charles Fort-Vert \u2022 Cristaux de mots (10)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/JP.Reduron-01.jpeg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"628\" \/>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. Sa pratique d\u2019\u00e9criture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la g\u00e9ologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs\u2026), la perception aromatique et la photographie artistique. L\u2019\u00e9criture se concentre autour des mots et des lettres, point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e des textes, apr\u00e8s leur voyage en lignes.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>10. L\u2019amour bouclier<\/h3>\n<p><em>Okeanos<\/em> est le nom d\u2019un fleuve sans source ni fin qui coule autour du monde terrestre. Ce fleuve sans fin se jette dans sa source\u2026<\/p>\n<p>Propuls\u00e9es et port\u00e9es par leurs aigrettes, les graines s\u2019\u00e9chappent, vacillent plus ou moins, sont transport\u00e9es par la brise et s\u2019ab\u00eement dans le sable plus loin. La bouche de l\u2019enfant s\u2019est enfl\u00e9e, arrondie, ses joues se sont gonfl\u00e9es, ont fait une bosse lorsqu\u2019il a souffl\u00e9. <em>Buccula<\/em>, \u201c petite bouche \u201d, comme dit son p\u00e8re en le voyant.<\/p>\n<p>Les grands boucliers de protection permettent aux guerriers romains d\u2019avancer en position de tortue. Un anneau central est fix\u00e9 dans un creux fa\u00e7onn\u00e9 dans leur face interne. A l\u2019ext\u00e9rieur, cela fait une bosse, la <em>buccula<\/em> comme l\u2019a appel\u00e9e l\u2019inventeur, le p\u00e8re de l\u2019enfant aux graines volantes.<\/p>\n<p>Une \u00eele de lumi\u00e8re sur ton visage. Captons l\u2019instant : ma main f\u00e9brile cherche le Nikon, la bonne optique. Vite, le soleil est fugace. Quand te reverrai-je ?<br \/>\nLes mots \u201cbout\u201d et \u201cbut\u201d diff\u00e8rent peu ; en fait, un but est un bout sans son \u201co\u201d, sans son petit cercle, petite figure sans bout.<br \/>\n\u00ab\u00a0Son but \u00e9tait d\u2019atteindre le haut de la butte\u00a0\u00bb. Mais une butte n\u2019a pas de \u201co\u201d, de petit cercle, sauf les anciens sites celtes, couronn\u00e9s de leurs cercles de pierres lev\u00e9es. Calendriers cosmiques.<\/p>\n<p>Le bout de la vie, est-ce le but, a demand\u00e9 Michel. Le but ou le d\u00e9but d\u2019une autre. Ce d\u00e9but, est-ce le but ? Ou l\u2019un des buts ?<br \/>\nQuel but as-tu dans la vie ? Dis-moi. Puis-je t\u2019aider ? Quelle sera ta route ? Le mot route &#8211; je te l\u2019apprends &#8211; vient du terme rupture, une route est une rupture dans l\u2019espace, une ligne directrice illuminant un espace continu, morne, monotone, sans rep\u00e8res.<br \/>\nQuelle sera ta route ?<\/p>\n<p>Les plan\u00e8tes suivent ind\u00e9finiment leurs trajectoires, prisonni\u00e8res de leurs chemins cycliques, routes-boucles.<\/p>\n<p>La petite bouche de l\u2019enfant a une fonction guerri\u00e8re.<\/p>\n<p>Le fleuve qui \u00e9paissit ses flots \u00e0 chaque affluence file vers son destin maritime, bleu marine.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 une bruine invisible sous l\u2019insolente pers\u00e9v\u00e9rance du rayonnement solaire s\u2019\u00e9l\u00e8ve de la surface marine. L\u2019oc\u00e9an transpire. Ainsi viendra la pluie, simple boucle, retour de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Inond\u00e9es de soleil, les feuilles des arbres fr\u00e9missent ; la vibration atteint vite l\u2019arbre entier et l\u2019eau du sol, appel\u00e9e par les feuilles, l\u2019irrigue. L\u2019arbre partage : une part pour lui, une autre n\u00e9bulis\u00e9e dans l\u2019atmosph\u00e8re. D\u00e9j\u00e0 une bruine invisible sous l\u2019insolente pers\u00e9v\u00e9rance du rayonnement solaire s\u2019\u00e9l\u00e8ve de la surface verte. Ainsi viendra la pluie, simple boucle, retour de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Boucle ta ceinture, nous repartons. Padoue n\u2019est plus tr\u00e8s loin. Sourire \u00e9nigmatique. Le coup\u00e9 bleu a repris l\u2019autoroute : il trace son trajet dans la plaine de P\u00f4. Les pneus lapent l\u2019asphalte et malgr\u00e9 leur mati\u00e8re souple, le contact reste dur, gris sombre sur plus p\u00e2le. Rotation technique, rouages sur ruban de ciment, panneaux m\u00e9talliques, traits blancs vite aval\u00e9s, messages \u00ab\u00a0in caso di nebbia\u00a0\u00bb\u2026 Mais la passag\u00e8re peut orienter son regard vers les lignes pures des processions de peupliers qui dansent sur l\u2019arri\u00e8re des rizi\u00e8res et des pr\u00e9s calmes, gorg\u00e9s d\u2019eau, la vigueur des pousses et des verts, les reflets furtifs, rapides et les bruns labour\u00e9s dans la profondeur de l\u2019alluvion, quelques fleurs de brume encore accroch\u00e9es aux buissons. Des lignes \u00e9tir\u00e9es dont la chastet\u00e9 est sous la garde des peupliers sentinelles\u2026<br \/>\nHomme, n\u2019arr\u00eates pas les cascades, ni les sources, ni les oc\u00e9ans, ne tarit pas leurs cycles. N\u2019es-tu pas une fraction, une modeste fraction d\u2019un trajet sans retour ? Tu le crois. Eh ! bien non. Tout s\u2019encycle, tout tourne sur lui-m\u00eame, plan\u00e8tes, eaux, \u00eatres, mati\u00e8res, tout s\u2019enroule autour du temps et revient un jour.<\/p>\n<p>Torrent, o\u00f9 tournes-tu tes eaux ? Et malgr\u00e9 ta v\u00e9h\u00e9mence, ta volont\u00e9 d\u2019avancer, ton flux rapide, tu es toujours le m\u00eame, immobile apparence.<\/p>\n<p>Cascade inverse, Anne. Pluie inverse, Anne. Sur le radeau des cimes, tu es tremp\u00e9e sous le soleil ardent. La grande usine v\u00e9g\u00e9tale s\u2019est mise en route pour le retour de l\u2019eau. Et tes v\u00eatements, ton corps mouill\u00e9 t\u00e9moignent du flux inverse. Chaque arbre coup\u00e9 est une parcelle de s\u00e9cheresse.<\/p>\n<p>Sandrine, tu es la fin de ma finitude.<\/p>\n<p>Du haut de la tour, regarde les tours et les d\u00e9tours des routes sans retours. Regarde ces entrelacs o\u00f9 se perdent les lignes. O\u00f9 est ta ligne de vie ? \u00c9toffe de routes, ruptures enroul\u00e9es, tissu de d\u00e9routes, ruptures d\u00e9roul\u00e9es. Pi\u00e8ge, aucun fil de tissu tress\u00e9 ne bifurque, \u00e9videmment. O\u00f9 est l\u2019erreur ? C\u2019est la tour : tu es sur Tour, dieu hermaphrodite qui veille sur les cycles, sur les boucles. Est-ce que Tour ment ? Non, c\u2019est nous qui sommes dans l\u2019erreur, nous brisons les cycles, et Tour enregistre et transmet. Tour, mesure immanente de la persistance des boucles.<\/p>\n<p>A quelle fin as-tu employ\u00e9 ce terme ? Quel terme ? Terme ! Boucle.<\/p>\n<p>Il est faux de dire que la tour mente. Cela me tourmente. Existe-t-il une \u00e9toffe, un paysage o\u00f9 les fils s\u2019unissent, se fusionnent ?<br \/>\nLe tournant de la vie, c\u2019est quand ? C\u2019est mon tour ? ! C\u2019est toi ! ? Toi qui oriente mon destin, toi que je regardais sans comprendre.<\/p>\n<p>Dans le jardin de Padoue, l\u2019espace est circulaire et s\u2019ouvre quatre fois, au levant et au ponant, au septentrion et au midi. Est-ce \u00e0 dire que le cercle est rompu ? Non. Les graines cueillies par les jardiniers seront sem\u00e9es au printemps et la vie l\u00e8vera.<\/p>\n<p>Le consul est de passage dans son protectorat. Il inspecte les troupes, l\u2019avancement des routes, les constructions. Les autorit\u00e9s lui montrent les cultures gagn\u00e9es sur la nature, les r\u00e9serves alimentaires, lui font go\u00fbter les meilleurs vins, entendre les po\u00e8mes et les chants les plus beaux. Mais l\u2019homme aime les armes, avant d\u2019\u00eatre consul, il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ral des arm\u00e9es de C\u00e9sar. Il visite les forges, essaie les armes, les caresse en connaisseur. Il s\u2019arr\u00eate devant le nouveau bouclier. Qu\u2019est-ce, demande-t-il au p\u00e8re de l\u2019enfant, qu\u2019est-ce que cet anneau au centre ? Le p\u00e8re, intimid\u00e9 par cet impr\u00e9vu, cherche ses mots, le peu qu\u2019il a. Il ne veut pas faire attendre le consul, montrer son illettrisme. C\u2019est la <em>buccula<\/em> dit-il, conscient de l\u2019inexactitude, mais ne trouvant que ce mot dans sa t\u00eate, bien m\u00e9moris\u00e9 \u00e0 cause de l\u2019enfant.<br \/>\nLe consul essaie l\u2019arme. Il la saisit, la rel\u00e2che puis la reprend avec pr\u00e9cipitation, appr\u00e9ciant la rapidit\u00e9 avec laquelle le bouclier se place en bonne position.<br \/>\nC\u2019est bien cette <em>buccula<\/em>, dit-il, tr\u00e8s bien. Et il ordonne la fabrication du mod\u00e8le qui \u00e9quipera d\u00e9sormais les arm\u00e9es romaines. Et depuis, la <em>buccula<\/em>, la boucle, c\u2019est l\u2019anneau. La forme, la bosse a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e au profit de la fonction, l\u2019anneau de maintien. C\u2019est tr\u00e8s romain, l\u2019efficacit\u00e9 avant le verbe.<\/p>\n<p>Tendresse. Elle revient, elle, aussi, cyclique, tournoyante, tendrement tournoyante. Visage de passage, lumi\u00e8re vacillante. Amour, te boucles-tu ? Quel bouclier te prot\u00e8ge ? Quel partage est ta fin premi\u00e8re ? Ne bouge pas, immobilise cet instant o\u00f9 l\u2019amour passe, invisible et beau, \u00e9change irr\u00e9el. Courant. R\u00e9cit sans paroles, \u00e0 bouches qui se touchent. Le contact des l\u00e8vres boucle le cycle, comme l\u2019eau, la mati\u00e8re, la nature, comme la plan\u00e8te qui accomplit sa r\u00e9volution, l\u2019amour boucle. Prends, je te le donne, il ne m\u2019appartient pas, je ne sais d\u2019o\u00f9 il vient, je le sens impatient au fond de moi. Il est pour toi, il m\u2019\u00e9chappe. Il fuit vers son destin magique.<br \/>\nAmour est le nom d\u2019un fleuve sans source ni fin.<\/p>\n<p><strong>mot de base  :<\/strong>  boucle<br \/>\n<strong>phase pr\u00e9paratoire et d\u2019\u00e9criture :<\/strong> A. Bruckner, <em>Symphonie n\u00b0 8 1er mouvement<\/em> &#8211; P. Kaas, <em>Les mannequins d\u2019osier<\/em><\/p>\n<p><font size=\"1\"><br \/>\n<b><i>Cristaux de mots<\/i><\/b> : <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-01\/\"> partie 1 (texte 1-1)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-02\/\"> partie 2 (texte 1-2 et 2)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-03\/\">partie 3 (textes 3 et 4)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04\/\">partie 4 (textes 5 et 6)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-05\/\">partie 5 (textes 7, 8 et 9)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06\/\"> partie 6 (texte 10)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07\/\">partie 7 (texte 11)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-08\/\">partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-09\/\">partie 9 (texte 16)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10\/\">partie 10 (textes 17)<\/a>.<br \/>\n<\/font><\/br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. 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