{"id":2460,"date":"2014-07-01T14:57:39","date_gmt":"2014-07-01T13:57:39","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2460"},"modified":"2014-09-11T20:02:05","modified_gmt":"2014-09-11T19:02:05","slug":"charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04\/","title":{"rendered":"Charles Fort-Vert \u2022 Cristaux de mots (5 et 6)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/JP.Reduron-01.jpeg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"628\" \/>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. Sa pratique d\u2019\u00e9criture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la g\u00e9ologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs\u2026), la perception aromatique et la photographie artistique. L\u2019\u00e9criture se concentre autour des mots et des lettres, point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e des textes, apr\u00e8s leur voyage en lignes.<\/p><\/blockquote>\n<h3>5. Le plaisir des sens (l\u2019arme sans cible)<\/h3>\n<p>Un encensoir est un objet qui donne du sens aux mots que j\u2019\u00e9cris ce soir. L\u2019encens est le sens que prend le mot. L\u2019encens est donc, en quelque sorte, le combustible de l\u2019\u00e9crivain, son essence, ce qui va lui donner son aisance, lui permettre d\u2019avancer dans son intention litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Laurence, ta pr\u00e9sence est mon v\u00e9ritable encens, c\u2019est insens\u00e9, mais c\u2019est comme \u00e7a. Pour moi, cela tombe sous le sens.<\/p>\n<p>Reste, reste encore, oui encore, ne me laisse pas sans sens !<\/p>\n<p>Sangsue, elle ? Non, car l\u2019\u00e9crivain, un homme de l\u2019\u00eatre, est alors sans son sang, p\u00e2le et son effort est vain, sans gain, sans effet. Et puis, pour \u00e9crire, il faut une tension, s\u00e9mantique s\u2019entend. L\u2019acte d\u2019\u00e9criture se compose alors de trois phases : en premier, sans encens, la pr\u00e9-tension suivie de peu de l\u2019entr\u00e9e en tension (techniquement l\u2019in-tension). Alors tu entres en sc\u00e8ne, et en transe saine, j\u2019\u00e9cris. C\u2019est la seconde phase de d\u00e9tention o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain est prisonnier de son texte. Les sens s\u2019encha\u00eenent, le sens usuel, puis le sensuel, en toute d\u00e9cence, c\u2019est le bon sens. La phase tierce est l\u2019ex-tension ou d\u00e9tente, le moment o\u00f9 l\u2019attention se rel\u00e2che, et donc o\u00f9 les sens s\u2019\u00e9mancipent. L\u2019\u00e9crivain est \u00e0 ce moment moins sensible \u00e0 l\u2019exactitude du sens ; il ne va plus \u00e0 l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>Il est temps qu\u2019il arr\u00eate sa s\u00e9ance.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain peut devenir po\u00e8te, mais s\u2019il revient \u00e0 la prose, il perd ses vers.<\/p>\n<p>En po\u00e9sie, cela est un peu diff\u00e9rent. Les sens sont des sons.<\/p>\n<p>Ils se sentent bien comme sons.<\/p>\n<p>Heureux d\u2019\u00eatre un son, le sens crie et c\u2019est l\u2019origine de la langue.<\/p>\n<p>Et pourtant le po\u00e8me est a priori sans sons, et si nous inversons, les sons ont parfois du sens. Notamment, en fonction du ton du texte, car le ton peut donner un sens en l\u2019absence de sens du mot lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ton propre ton et ton sens de la po\u00e9sie donneront un sens \u00e0 ces notes \u00e9parses, leur trouveront une juste mesure, une port\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais cela suffit-il ? Ne faut-il pas que j\u2019active ma science ? Une bonne s\u00e9ance de science du sens en phase quatre : on recense les sens, on les soumet au sens critique, on cherche les r\u00e9miniscences, les contresens, le m\u00e9disances et autres ind\u00e9cences. Et si la phase quatre est r\u00e9ussie, le sens du texte rena\u00eet, une v\u00e9ritable renaissance !<\/p>\n<p>Une cinqui\u00e8me phase peut survenir, cela d\u00e9pend de la sensibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain, car c\u2019est la phase dite des cinq sens. Le but est de rechercher la destination finale du texte. Pour qui est-il \u00e9crit ? L\u2019arme opportune est la connaissance des lecteurs, une connaissance \u00e9largie, non pr\u00e9-cibl\u00e9e. La connaissance \u00e9clectique, l\u2019arme sans cible qui coule sur la joue de l\u2019\u00e9crivain, install\u00e9 \u00e0 sa table de travail, dans son oriel qui donne sur la rue ancienne du vignoble alsacien.<\/p>\n<p>Mais au fait, dit-elle, avant de partir, cela a quel sens oriel ?<\/p>\n<p><strong>mot de base  :<\/strong>  sens<br \/>\n<strong>phase pr\u00e9paratoire et d\u2019\u00e9criture :<\/strong> A. Akbar Khan, <em>Shree Rag<\/em> &#8211; S. Prokoviev, <em>Rom\u00e9o &#038; Juliette<\/em><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>6. Le temps pli\u00e9 (tempes li\u00e9es)<\/h3>\n<p>I<\/p>\n<p>Le temple est de marbre et il le reste. Les veines du marbre ne battent pas.<br \/>\nElle arpente les art\u00e8res de la ville antique et les all\u00e9es du temple sans toit, seule, au milieu des ruines.<br \/>\nMais, sous sa tempe, une art\u00e8re vit, elle bat le rythme du temps. Et lorsqu\u2019elle t\u2019aper\u00e7oit, c\u2019est sa tempe qui la trahit : elle s\u2019\u00e9chauffe en douceur sous les pulsions renouvel\u00e9es, acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es.<br \/>\nTu es l\u2019origine de ce battement, temple vivant, templier du temps actuel.<br \/>\nTu arpentes aussi ces ruines qu\u2019elle a caress\u00e9 de son \u0153il mauve, \u00e9puisant les formes et l\u2019usure du temps.<br \/>\nEt toi, ta tempe, comment est-elle ? Br\u00fblante.<br \/>\nElle s\u2019arr\u00eate, sans raison apparente, dans l\u2019attente. Tu la regardes.<br \/>\nQu\u2019a-t-elle d\u00e9truit ? A-t-elle attaqu\u00e9 ta ville-forte, tes remparts  ? Est-ce elle qui a provoqu\u00e9 leur \u00e9rosion, leur percement, leurs br\u00e8ches dont t\u2019avertit le signal de ta tempe ! ?<br \/>\nLe soleil rend les dalles br\u00fblantes. Quelle arme ! Quelles larmes ourlent tes yeux. Quelle brillance les provoquent.<br \/>\nElle avance vers toi et le temps s\u2019arr\u00eate, ta tempe est muette, comme de marbre.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Les ruines du temple sont loin dans les spasmes du temps. Ensemble, ils arpentent les art\u00e8res de la grande ville. Les pulsions populaires y tracent et dessinent des r\u00e9seaux d\u2019appels silencieux qui les traversent. Ouverts, ils ont oubli\u00e9 la rencontre du temple et se laissent emporter par les flots du temps.<br \/>\nPuis, un jour, le temps se replie sur eux, il les enferme, alors ils vivent vite, sans temple et sans temps et leurs tempes battent \u00e0 rompre, d\u00e9-rythm\u00e9es, intemporalis\u00e9es, incapables d\u2019aucun signal. Alors ils sous-vivent : leur vie est fast, rien de faste.<br \/>\nLa fatigue les envahit. Leurs yeux ne trouvent plus leurs \u00e9clats d\u2019autrefois. Une existence mat\u00e9rielle, sans plus. Ils sortent rarement de la grande ville usante, terne et dominante.<br \/>\nMais, ce dimanche, ils sont en for\u00eat. Les hauts f\u00fbts gris des h\u00eatres les dominent. L\u2019air est frais, bon. Il chemine dans leurs poumons, s\u2019infiltrant dans leurs ramifications les plus intimes.<br \/>\nIls n\u2019ont pas vu arriver la fl\u00e8che. Seules les tempes ont r\u00e9agi, mais ils n\u2019ont pas su l\u2019interpr\u00e9ter. Ils prolongent leur promenade, trop pr\u00e8s l\u2019un de l\u2019autre, cibles faciles. En fait, ils d\u00e9compressent de leur vie urbaine, ils expulsent plus qu\u2019ils impulsent.<br \/>\nBois arrach\u00e9 au c\u0153ur du torse par la fl\u00e8che vagabonde et douleur ! D\u2019o\u00f9 leur \u00e9tonnement lorsque la fl\u00e8che les p\u00e9n\u00e8tre.<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Ils tombent au sol, sur le lit de feuilles mortes.<br \/>\nIls sentent la terre et la fine odeur de tabac du matelas de feuilles.<br \/>\nIls regardent les troncs gris s\u2019\u00e9lever comme les colonnes d\u2019un temple naturel.<br \/>\nTempe, tu r\u00e9agis \u00e0 nouveau. Tu bats le temps, tu le d\u00e9plies, tu le caresses.<br \/>\nTemple, tu n\u2019es pas de marbre, la s\u00e8ve inonde tes troncs au rythme paisible de la for\u00eat.<br \/>\nTemps, tu leur rends leur vie et t\u2019effa\u00e7ant, ils se souviennent. Les dalles br\u00fblantes de Delphes. Ces appels crois\u00e9s et compris. L\u2019\u00e9clat des premiers instants, des premiers contacts. La douceur.<br \/>\nIls se rel\u00e8vent. Ils ont d\u00e9cid\u00e9, ils quitteront la grande ville vile. Vite. La ville-ogre, ogre de leur temps, de leurs moments, de leurs instants, de leurs complicit\u00e9s. La ville qui les cuirasse \u00e0 nouveau, les enfermant dans une coque dure, une gangue \u00e9tanche qui s\u2019immisce aussi entre eux. Ils chercheront ailleurs, un ailleurs o\u00f9 les fl\u00e8ches les perceront ensemble chaque jour, chaque soir, presque \u00e0 chaque heure, sans heurts,<br \/>\net la tempe qui \u00e9crase en frappant le sang sur sa paroi saura \u00e0 nouveau rythmer leur amour.<\/p>\n<p><strong>mot de base  :<\/strong>  tempe<br \/>\n<strong>phase pr\u00e9paratoire et d\u2019\u00e9criture :<\/strong> S. Prokoviev, <em>Rom\u00e9o &#038; Juliette<\/em><\/p>\n<p><i>\u00e0 suivre<\/i><\/p>\n<p><font size=\"1\"><br \/>\n<b><i>Cristaux de mots<\/i><\/b> : <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-01\/\"> partie 1 (texte 1-1)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-02\/\"> partie 2 (texte 1-2 et 2)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-03\/\">partie 3 (textes 3 et 4)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-04\/\">partie 4 (textes 5 et 6)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-05\/\">partie 5 (textes 7, 8 et 9)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-06\/\"> partie 6 (texte 10)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-07\/\">partie 7 (texte 11)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-08\/\">partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-09\/\">partie 9 (texte 16)<\/a>, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/charles-fort-vert-cristaux-de-mots-10\/\">partie 10 (textes 17)<\/a>.<br \/>\n<\/font><\/br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Fort-Vert est botaniste, sp\u00e9cialiste impliqu\u00e9 dans le domaine du v\u00e9g\u00e9tal et de l\u2019environnement. 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