{"id":2445,"date":"2014-05-08T05:55:07","date_gmt":"2014-05-08T04:55:07","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2445"},"modified":"2014-06-03T08:47:26","modified_gmt":"2014-06-03T07:47:26","slug":"francesco-pittau-dormir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/francesco-pittau-dormir\/","title":{"rendered":"Francesco Pittau \u2022 Dormir"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau.jpg\" rel=\"lightbox[2445]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2327\" alt=\"pittau\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de po\u00e8mes, deux destin\u00e9s \u00e0 la jeunesse (<em>Des noms d&rsquo;oiseaux<\/em>, au Seuil et <em>Un dragon dans la t\u00eate<\/em> chez Gallimard) et deux recueils adultes (<em>Un crabe sur l&rsquo;\u00e9paule<\/em>, au Seuil et <em>Une maison vide dans l&rsquo;estomac<\/em> aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l&rsquo;auteur d&rsquo;un recueil d&rsquo;aphorismes <em>Une pluie d&rsquo;\u00e9cureuils<\/em> paru aux Carnets du dessert de lune.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Simon p\u00e9n\u00e9tra franchement dans la pi\u00e8ce surchauff\u00e9e, malgr\u00e9 le vertige qui le submergeait par vagues. Il accomplit un pas puis, hop ! il appuya sa main droite sur le coin arrondi du buffet ; un meuble sombre, long comme une p\u00e9niche, avec ses hublots, ses glaces, ses poign\u00e9es en laiton et son ancienne odeur de cire et de peinture.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Merde ! faut pas que j\u2019me p\u00e8te la gueule&#8230; sinon, elle va m\u2019casser les couilles pendant trois jours&#8230;\u00a0\u00bb Il avala une profonde goul\u00e9e d\u2019air et r\u00e9ussit \u00e0 mener deux foul\u00e9es, juste assez pour atteindre la table nue sur laquelle une assiette contenant une c\u00f4te de porc et du chou blanc \u00e9tait pos\u00e9e. La c\u00f4te de porc ressemblait \u00e0 un gros morceau de carton.<\/p>\n<p>Simon tira la chaise vers lui et tomba dessus, en sac de viande.<\/p>\n<p>Maman le suivait comme une cible de son regard bleu fondu. Un regard qu\u2019il n\u2019avait jamais pu croiser sans fr\u00e9mir. Maman \u00e9tait assise pr\u00e8s du vieux po\u00eale \u00e0 charbon qui fumait, les bras mi-tendus devant elle, les mains nou\u00e9es autour du pommeau en cuivre de sa canne. Elle ne disait rien, assise de toute sa largeur sur la petite chaise \u00e0 fond de paille qu\u2019elle occupait d\u00e8s le matin, et jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle c\u00e8de au sommeil, tard dans la nuit. Elle dormait tr\u00e8s peu.<br \/>\nIl n\u2019avait pas faim, seulement envie de se taire et de laisser sa nuque s\u2019incliner vers l\u2019arri\u00e8re, et ses yeux fixer l\u2019ampoule \u00e9blouissante jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il oublie. Mais la voix de Maman l\u2019arracha d\u2019un coup \u00e0 son d\u00e9but d\u2019engourdissement : \u00ab\u00a0Maintenant, qu\u2019tu rentres, saligaud ? On s\u2019demandait&#8230; et tu r\u2019viens, plein comme une bourrique&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Simon se redressa sur sa chaise. \u00ab\u00a0Droit, bordel, j\u2019 dois rester droit.\u00a0\u00bb Il y parvenait mal. \u00ab\u00a0Qu\u2019elle cr\u00e8ve !\u00a0\u00bb se dit-il fugitivement, en \u00e9vitant le regard de Maman.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alors, t\u2019as fait c\u2019 que tu devais faire ? Tout fait ?&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il hocha la t\u00eate \u00e0 plusieurs reprises pour dire \u201coui\u201d, et il sentit ses yeux basculer vers l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 chaque mouvement. Il allait vomir. Une bouch\u00e9e acide remonta dans sa gorge. Il d\u00e9glutit. \u00ab\u00a0Rien montrer, bon sang, rien montrer !\u00a0\u00bb Il leva le bras gauche d\u2019une fa\u00e7on incertaine, comme s\u2019il brandissait un poids \u00e9norme, mais le bras retomba aussit\u00f4t. La main claqua sur la table.\u00a0<\/p>\n<p>Maman ne tressauta m\u00eame pas.<\/p>\n<p>Oui, il avait fait tout ce qu\u2019il devait faire. Il avait encore dans les narines l\u2019odeur sombre de l\u2019eau du canal ; il sentait encore sur son visage les fines \u00e9claboussures qui avaient mont\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 lui ; il humait encore la brise humide qui avait pass\u00e9 sur ses cheveux&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu veux pas manger ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il voulait s\u2019effondrer et mourir de sommeil. Rien de plus. S\u2019enrouler sur lui-m\u00eame et dans la ti\u00e9deur de ses v\u00eatements, puis s\u2019enfoncer. S\u2019enfoncer sans penser \u00e0 rien.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si t\u2019as pas faim, mets l\u2019assiette dans l\u2019frigo. Pour demain. Et puis, on va dormir&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Simon fermait les yeux quand un grand bruit le fit remonter brutalement \u00e0 la surface. Maman venait de frapper la table avec sa canne, sans quitter sa chaise, sans m\u00eame s\u2019\u00eatre pench\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019assiette dans l\u2019 frigo ! T\u2019as entendu ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il se leva, saisit l\u2019assiette et, d\u2019une allure ondoyante, il fit ce que Maman lui avait demand\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le frigo, \u00e7a puait le l\u00e9gume g\u00e2t\u00e9 et le lait tourn\u00e9. Un jus marron stagnait dans un bol aux flancs d\u00e9cor\u00e9s de fleurs bleues. Simon pla\u00e7a l\u2019assiette sur le bol, ailleurs c\u2019\u00e9tait impossible tant il y avait de pots et de paquets, de sachets de nourriture et de mati\u00e8res informes.<\/p>\n<p>En se levant de sa chaise, les bras appuy\u00e9s sur la canne, Maman grogna : \u00ab\u00a0Allez, au lit, salopard d\u2019ivrogne ! Tu m\u00e9rites que j\u2019te casse ma canne sur les reins ! T\u2019es juste bon \u00e0 bouffer, chier, boire et m\u2019faire ronger les sangs. La ferme s\u2019rait une ruine, si j\u2019\u00e9tais pas l\u00e0 ! Passe devant&#8230; Et r\u00e9veille pas ta s\u0153ur&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le grand lit aux draps d\u00e9vast\u00e9s, occupait presque toute la surface de la chambre, laissant \u00e0 peine une galerie \u00e9troite de chaque c\u00f4t\u00e9. Simon s\u2019en approcha doucement et, apr\u00e8s avoir \u00f4t\u00e9 sa veste et ses chaussures, il se jeta dessus, c\u00f4t\u00e9 droit, tandis que sa soeur, encore v\u00eatue de sa jupe et sa blouse rouge, \u00e9tait allong\u00e9e \u00e0 gauche, recroquevill\u00e9e. Simon souffla et ferma les paupi\u00e8res sans m\u00eame prendre le temps de fixer le plafond r\u00e9ticul\u00e9, comme il le faisait habituellement avant de s\u2019endormir.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s, il sentit le matelas ployer sous le poids de Maman qui venait se coucher entre lui et sa s\u0153ur.<\/p>\n<p>Plus tard, il \u00e9mergea du sommeil durant quelques secondes massacr\u00e9es, et il per\u00e7ut confus\u00e9ment les sanglots de sa s\u0153ur.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). 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