{"id":2431,"date":"2014-04-17T12:34:59","date_gmt":"2014-04-17T11:34:59","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2431"},"modified":"2014-06-03T08:47:00","modified_gmt":"2014-06-03T07:47:00","slug":"francesco-pittau-le-herisson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/francesco-pittau-le-herisson\/","title":{"rendered":"Francesco Pittau \u2022\u00a0Le h\u00e9risson"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau.jpg\" rel=\"lightbox[2431]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2327\" alt=\"pittau\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de po\u00e8mes, deux destin\u00e9s \u00e0 la jeunesse (<em>Des noms d&rsquo;oiseaux<\/em>, au Seuil et <em>Un dragon dans la t\u00eate<\/em> chez Gallimard) et deux recueils adultes (<em>Un crabe sur l&rsquo;\u00e9paule<\/em>, au Seuil et <em>Une maison vide dans l&rsquo;estomac<\/em> aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l&rsquo;auteur d&rsquo;un recueil d&rsquo;aphorismes <em>Une pluie d&rsquo;\u00e9cureuils<\/em> paru aux Carnets du dessert de lune.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>De la pointe de son soulier droit, Paul fit rouler le h\u00e9risson qui avait gonfl\u00e9. Le cadavre bascula sur le dos et s\u2019immobilisa. On voyait parfaitement les petites pattes griffues et raides, le museau scell\u00e9 et la large blessure du ventre envahie par la vermine. La veille, il avait aper\u00e7u le h\u00e9risson trottant sous la haie informe du fond du jardin. \u00c7a faisait une semaine que Paul avait remarqu\u00e9 la pr\u00e9sence de l\u2019animal. Et depuis, il guettait ses sorties prudentes, quand la lumi\u00e8re d\u00e9clinait et que la chaleur devenait plus supportable. Un matin, il avait pos\u00e9 sur son chemin une vieille assiette creuse remplie d\u2019eau. Le soir, l\u2019assiette \u00e9tait presque vide mais Paul \u00e9tait incapable de dire si le h\u00e9risson avait bu ou non. Il r\u00f4dait une kyrielle de chats errants et d\u2019animaux furtifs sans doute assoiff\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans l\u2019herbe haute, un caillou attira son regard. Il \u00e9tait tout en angles et en facettes, rose, orange, vein\u00e9, tach\u00e9 de blanc. Sur certaines ar\u00eates, un \u00e9clat ac\u00e9r\u00e9, presque m\u00e9tallique, brillait. Entre les brins d\u2019herbe, les fourmis s\u2019affolaient. Une saison \u00e0 fourmis et \u00e0 insectes, \u00e0 bestioles de toutes sortes. Il pleuvait, il faisait chaud, et toute la v\u00e9g\u00e9tation profitait de ce temps-l\u00e0, prolif\u00e9rait, poussait ses branches et ses feuilles dans une gesticulation insens\u00e9e. Paul soupira. L\u2019air humide empoissait ses bras.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Faut tondre la pelouse&#8230; elle pousse comme la l\u00e8pre&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le ciel \u00e9tait encore encombr\u00e9 de nuages immobiles. Il allait pleuvoir d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une heure \u00e0 l\u2019autre. La journ\u00e9e ne s\u2019ach\u00e8verait pas sans une goutte d\u2019eau. La m\u00e9canique \u00e9tait enclench\u00e9e : pluie, chaleur, pluie, chaleur&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Faut l\u2019enterrer sinon \u00e7a va puer la mort&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il regarda le h\u00e9risson encore une fois. On ne pouvait pas laisser ce cadavre tra\u00eener l\u00e0, et attirer mouches et charognards.<\/p>\n<p>Cela ne lui prendrait que quelques petites minutes : trois coups de b\u00eache, et le trou serait assez profond pour le petit cadavre. Bien assez profond pour \u00e9chapper au flair des animaux. Il avait juste le temps avant le d\u00eener.<\/p>\n<p>Comme il se dirigeait vers la remise pour prendre la b\u00eache, Fanny l\u2019appela pour manger.<\/p>\n<p>Fanny avait des doigts d\u2019or pour la cuisine. Elle avait des doigts d\u2019or pour tout ce qui concernait le travail domestique. D\u2019un bout de tissu elle faisait une chemise, une nappe, une robe. \u00ab\u00a0Elle a des doigts d\u2019or.\u00a0\u00bb pensa Paul en la regardant servir le veau mijot\u00e9. Ses bras \u00e9taient un peu lourds \u00ab\u00a0Mais pas trop\u00a0\u00bb, se dit-il. Il remarqua la l\u00e9g\u00e8re acidit\u00e9 de sa transpiration. Elle avait eu chaud en cuisinant.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu me diras si c\u2019est bon ? Ne me raconte pas d\u2019histoire pour me faire plaisir. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je cuisine le veau de cette fa\u00e7on. Si \u00e7a ne te pla\u00eet pas, dis-le-moi. Je n\u2019en referai plus. Promis ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Promis&#8230;\u00a0\u00bb dit-il en enfournant un bout de viande piqu\u00e9 au bout de sa fourchette. Il mastiqua lentement, les paupi\u00e8res mi-closes. Quand il eut aval\u00e9, il marmonna : \u00ab\u00a0D\u00e9licieux.\u00a0\u00bb Fanny eut un sourire pareil \u00e0 une blessure.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Merde ! Je vais pas le retrouver&#8230;\u00a0\u00bb Paul avait oubli\u00e9 d\u2019ensevelir le cadavre du h\u00e9risson. Il s\u2019en \u00e9tait souvenu alors que la nuit avait occup\u00e9 tout l\u2019espace. Alors il s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9 : avait d\u00e9got\u00e9 sa petite lampe de poche, celle qui fonctionnait une fois sur deux et qui n\u2019\u00e9clairait presque pas ; il avait ramass\u00e9 la b\u00eache dans la remise, et il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 la recherche du h\u00e9risson mort.<\/p>\n<p>Dans l\u2019obscurit\u00e9, le jardin avait des dimensions mouvantes et incertaines. La pelouse ressemblait \u00e0 une mare d\u2019eau froide.<\/p>\n<p>Paul se rappelait exactement l\u2019endroit o\u00f9 gisait le cadavre. Bien s\u00fbr qu\u2019il se le rappelait \u2014  pas loin du buisson, \u00e0 trois pas du groseillier, \u00e0 une enjamb\u00e9e du bouleau qu\u2019il faudrait bient\u00f4t \u00e9t\u00eater. La lumi\u00e8re de la lampe de poche tressautait sur l\u2019herbe. Paul s\u2019avan\u00e7a jusqu\u2019\u00e0 l\u2019endroit suppos\u00e9. Le cadavre \u00e9tait encore l\u00e0. Il allait l\u2019enterrer sur place. Serrant la lampe de poche entre ses dents, il commen\u00e7a de creuser. La b\u00eache s\u2019enfon\u00e7a ais\u00e9ment, le sol \u00e9tait d\u00e9tremp\u00e9. En trois coups, Paul obtint un trou suffisant pour le h\u00e9risson. Il le posa au fond puis le recouvrit avec la terre entass\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9. Puis il dama la terre avec le plat de la b\u00eache, et \u00e0 chaque coup ass\u00e9n\u00e9, il sentit le tremblement de la b\u00eache passer du manche \u00e0 son bras, puis du bras jusque dans sa poitrine.<\/p>\n<p>Quand il eut termin\u00e9, il \u00e9tait en nage. \u00ab\u00a0J\u2019suis dans un sale \u00e9tat pour un trou de rien du tout. J\u2019vais attraper la cr\u00e8ve&#8230;\u00a0\u00bb Mais au lieu de rentrer, il demeura sans bouger, ses mains crois\u00e9es sur le bout du manche de la b\u00eache, la lampe de poche toujours entre ses dents.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). 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