{"id":2363,"date":"2014-04-08T06:00:15","date_gmt":"2014-04-08T05:00:15","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2363"},"modified":"2014-04-10T16:02:43","modified_gmt":"2014-04-10T15:02:43","slug":"jacques-serena-licence-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/jacques-serena-licence-3\/","title":{"rendered":"Jacques Serena \u2022\u00a0Licence trois"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/04\/toulonFinFev2014-011-copie.jpg\" rel=\"lightbox[2363]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft  wp-image-2371\" alt=\"toulonFinFev2014 011 copie\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/04\/toulonFinFev2014-011-copie-150x150.jpg\" width=\"122\" height=\"122\" \/><\/a>Jacques Serena est n\u00e9 \u00e0 Vichy en 1950. Apr\u00e8s de nombreux petits boulots, il se consacre \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Son premier roman <em>Isabelle de dos<\/em> para\u00eet aux \u00c9ditions de Minuit en 1989 o\u00f9 il publiera ensuite six romans. En parall\u00e8le \u00e0 sa production romanesque, il \u00e9crit pour le th\u00e9\u00e2tre et, notamment, <em>Rimmel<\/em> qui a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9 par Jo\u00ebl Jouanneau, en 1998, au Th\u00e9\u00e2tre Ouvert, \u00e0 Paris, au Th\u00e9\u00e2tre du Point du Jour, \u00e0 Lyon et au Th\u00e9\u00e2tre National de Strasbourg.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aurore, Ingrid, Caro et moi n\u2019avons plus qu\u2019une id\u00e9e, aujourd\u2019hui, nous fuir. Je nierai en bloc avoir anim\u00e9 des options dans un quelconque \u00e9tablissement et tout ce qui aurait pu s\u2019en suivre. Et elles, de leur c\u00f4t\u00e9, d\u00e9mentiraient mordicus avoir jamais \u00e9t\u00e9 certains vendredis soirs mes \u00e9l\u00e8ves pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Alors que pourtant il nous semble bien que, autour d\u2019avril, fin avril d\u00e9but mai, \u00e0 tour de r\u00f4les. Mais la v\u00e9rit\u00e9. La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe plus, voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Ou si elle existe encore, elle n\u2019est plus pour nous. Jamais plus nous ne pourrons prendre le risque de croire \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 de qui que ce soit, ni \u00e0 aucun t\u00e9moignage, ni \u00e0 aucun souvenir, m\u00eame de bonne foi, surtout de bonne foi. En ce qui nous concerne, Aurore, Ingrid, Caro et moi, nous ne pouvons plus croire, au fond, qu\u2019en ce que nous d\u00e9sirons follement et craignons terriblement de croire. A ces heures o\u00f9 \u00e7a ne fait plus tellement de diff\u00e9rence, o\u00f9 on peut s\u2019avouer redouter ce qu\u2019on d\u00e9sire et bien s\u00fbr d\u00e9sirer au fond ce qu\u2019on redoute \u00e0 ce point. En g\u00e9n\u00e9ral apr\u00e8s vingt-deux heures. Mais dans la journ\u00e9e, aujourd\u2019hui, force nous est de constater que nous passons notre temps \u00e0 nous fuir, \u00e0 ne plus nous r\u00e9pondre ou \u00e0 nous inventer de fausses crises d\u2019allergies. Nous ne voulons plus au grand jour de ces secrets qui agacent nos gencives, font pourrir nos mollets et titillent notre sang comme des spinelles sous la peau. Fuir et nier, d\u2019accord, mais la question, une des questions, c\u2019est comment expliquer l\u2019ind\u00e9niable concordance des d\u00e9tails, des temps et des lieux dans les r\u00e9cits de chacune d\u2019elles et de moi. Comment expliquer aussi cette incompr\u00e9hensible photo retrouv\u00e9e entre les pages de mon second roman. On peut assez facilement y reconna\u00eetre mes trois, Aurore, Ingrid et Caro, mais les deux autres. Le pire restant quand m\u00eame la similitude de nos versions, ces bribes et lacunes si analogues, la seule fois o\u00f9 nous avons os\u00e9 prendre le risque de nous revoir elles et moi et d\u2019en reparler cartes sur table en terrain neutre, au fond du vieux bar m\u00e9goteux de La Farl\u00e8de. Ces versions juste assez semblables, juste assez divergentes et avec juste assez d\u2019oublis pour \u00eatre cr\u00e9dibles. Pour bien s\u2019immiscer en nous et y commencer leur lent travail. Ces versions d\u2019o\u00f9 ressortait nettement qu\u2019en licence trois autour du mois d\u2019avril, fin avril d\u00e9but mai, je les gardais bel et bien \u00e0 tour de r\u00f4le en retenue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ma salle. Quand le plafond de la salle se craquelait. Quand comme en guise d\u2019avertissement derri\u00e8re-moi \u00e9tait rest\u00e9e scotch\u00e9e mon affiche repr\u00e9sentant l\u2019\u00e9tang de l\u2019Aveyron, l\u2019ombre profonde comme une frayeur c\u00e9leste sous la vo\u00fbte d\u2019arbres, des noyers, pour ce que j\u2019en savais. C\u2019\u00e9tait en fin d\u2019apr\u00e8s-midi quand dehors il y avait tout ce bleu, tout ce ciel, quand le moindre bruit avait pris un \u00e9cho clair. Quand la salle sentait la terre s\u00e8che, la craie et la poussi\u00e8re. Alors elles devaient ob\u00e9ir. La poussi\u00e8re de craie, que le frottement des pas avait fait p\u00e9n\u00e9trer dans le plancher, agglutin\u00e9e dans les craquelures, elles devaient la remuer en y enfon\u00e7ant l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de leurs stylos. Tandis que dehors, sur le terrain de jeu d\u00e9sert\u00e9, des portiques faisaient osciller des cha\u00eenes. Quand je me d\u00e9tournais d\u2019elles, elles allaient en silence au fond de la classe et inventaient des jeux. Quand je finissais d\u2019\u00e9crire au tableau le mot r\u00e9tribution, elles devaient cesser et s\u2019aligner contre le mur du fond et attendre. Que j\u2019en pointe une du doigt. Alors il semble que je ne gardais que celle-l\u00e0. Qui peu apr\u00e8s se retrouvait, je ne sais pas comment, elles non plus, mais semble av\u00e9r\u00e9 que celle que je gardais se retrouvait en jupe et socquettes, debout sur mon bureau \u00e0 tournoyer en fredonnant des r\u00e9miniscences de chansons. Et moi, assis, je regardais au-dessus de moi la jupe devenir un parapluie, parfois une corolle. Je voyais les p\u00e2les et minces jambes de pouliche. Les socquettes glissaient sur les mollets. J\u2019apercevais la culotte blanche et le ventre plat, c\u2019\u00e9tait aussi propre qu\u2019une poup\u00e9e et sentait le talc. Je me souviens bien de l\u2019odeur de talc et je revois nettement des objets rest\u00e9s solitairement sur la table de celle en retenue, un classeur ouvert, un stylo parme, un sachet d\u2019abricots secs, un petit brick de jus de pamplemousse. Mais ce devait \u00eatre \u00e0 une toute autre \u00e9poque, c\u2019est ce que je me dis, maintenant, et ce que je finirai par croire. C\u2019est certainement ce qu\u2019elles se disent aussi, pr\u00e9f\u00e8rent penser. Ce devait \u00eatre \u00e0 un temps o\u00f9 on aurait encore pu confier \u00e0 un type dans mon genre des filles en licence trois dans un \u00e9tablissement. En tout cas, aujourd\u2019hui elles nieraient en bloc, les trois, Aurore, Ingrid, Caro. Et moi donc. Nous n\u2019avons plus qu\u2019une id\u00e9e, nous fuir et d\u00e9mentir mordicus.<\/p>\n<p><center><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/lmdaLicence3pic.jpg\" rel=\"lightbox[2363]\"><img decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-2364 aligncenter\" alt=\"lmdaLicence3pic\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/lmdaLicence3pic.jpg\" width=\"300\" \/><\/a><\/center>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jacques Serena est n\u00e9 \u00e0 Vichy en 1950. Apr\u00e8s de nombreux petits boulots, il se consacre \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Son premier roman Isabelle de dos para\u00eet aux \u00c9ditions de Minuit en 1989 o\u00f9 il publiera ensuite six romans. 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