{"id":2329,"date":"2014-03-18T12:00:46","date_gmt":"2014-03-18T11:00:46","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2329"},"modified":"2014-04-08T08:31:55","modified_gmt":"2014-04-08T07:31:55","slug":"aurelien-barrau-mathieu-brosseau-cause","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/aurelien-barrau-mathieu-brosseau-cause\/","title":{"rendered":"Aur\u00e9lien Barrau &#038; Mathieu Brosseau \u2022 Cause"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/03\/10003116_613872105358140_1146890352_n.jpg\" rel=\"lightbox[2329]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft  wp-image-2335\" alt=\"10003116_613872105358140_1146890352_n\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/03\/10003116_613872105358140_1146890352_n-150x150.jpg\" width=\"117\" height=\"117\" title=\"Aur\u00e9lien Barrau, lisant\" \/><\/a><strong>Aur\u00e9lien Barrau<\/strong> est astrophysicien et sp\u00e9cialiste de cosmologie et relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ; il est professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Joseph Fourier de Grenoble, ainsi que \u2014\u00a0entre autres \u2014\u00a0chercheur au Laboratoire de Physique Subatomique et de Cosmologie du CNRS. Il travaille \u00e9galement sur des philosphes dont plus particuli\u00e8rement D<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/03\/brosseau_icidansca.jpg\" rel=\"lightbox[2329]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-2336 alignright\" alt=\"brosseau_icidansca\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2004\/03\/brosseau_icidansca-150x150.jpg\" width=\"118\" height=\"118\" title=\"Mathieu Brosseau, lu\" \/><\/a>errida, Nancy, Goodman.<\/p>\n<p><strong>Mathieu Brosseau<\/strong> est biblioth\u00e9caire \u00e0 Paris o\u00f9 il s\u2019occupe du fonds po\u00e9sie et \u00e9critures contemporaines. Comme po\u00e8te, il a publi\u00e9 dans de nombreuses revues de po\u00e9sie. Il anime la revue en ligne <em><a href=\"http:\/\/www.mathieubrosseau.com\/\" target=\"_blank\">Plexus-S<\/a><\/em> depuis 2006. Il vient de publier le recueil <em>Ici dans \u00e7a<\/em>, aux \u00e9ditions du Castor Astral.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Y a des trucs qui naissent, on ne sait pas pourquoi. Comme le Christ par exemple ou les virus. C&rsquo;est le bris des liens, tu vois ? Les singes\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;acause.\u00a0La forme sans contours mais pouss\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Quand il ou elle bifurque en je. Mon clinamen. L\u2019\u0153il s\u2019ouvre\u2026 pouss\u00e9e. On ne sait d\u2019o\u00f9. Mais \u00e7a pousse. Comme plante sans rien dessous. Dans cette insisterrance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, sans insistance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quand \u00e7a jaillit, quand \u00e7a gicle, quand \u00e7a fuse. \u00c7a tombe ou \u00e7a remonte mais toujours le m\u00eame moteur innommable, juste un bruit ou un souffle, un go\u00fbt d\u2019accord.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dur l&rsquo;ing\u00e9nuit\u00e9. Il conviendrait d\u2019\u00eatre na\u00eff. Comme un roi. \u00c7a stridance les immondes. \u00c7a crie l\u00e0-bas, en moi. \u00c7a royaume les fronti\u00e8res sans \u00eatre vu, \u00e7a se forme mais \u00e7a ne se voit pas.\u00a0Puis \u00e7a s&rsquo;interrompt de mouvement pur. \u00c7a se voit ne plus avancer. Ca s&rsquo;incline sur.<\/p>\n<p>L&rsquo;acause accuse toujours un peu : le temps, la s\u00e9rie, l&rsquo;enchain\u00e9. \u00c7a se relie. Il lui faut du rien. C&rsquo;est dur de d\u00e9faire le vide, de s&rsquo;enrubanner de vacuit\u00e9s denses. C\u2019est dur une d\u00e9faite apr\u00e8s une victoire et ce n\u2019est pas Narcisse qui cause, c\u2019est juste une chute, une chuite ou une cuite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Penser spontan\u00e9ment serait un a-bris de Un. Se d\u00e9lier de son horizon ou l\u2019avaler pour ne plus voir. Pas devant. Faire centre sur ses bords. Diss\u00e9miner la singularit\u00e9. Il faudrait inventer du continu. Il faudrait compter plut\u00f4t que vivre. Vivre, c\u2019est la vouivre, c\u2019est cha\u00eene, forc\u00e9ment.<\/p>\n<p>\u00c7a n&rsquo;a rien d&rsquo;impossible, pourtant, d\u2019\u00eatre la fronti\u00e8re, le contour. \u00c7a n&rsquo;a m\u00eame rien d&rsquo;improbable. C&rsquo;est juste ailleurs.\u00a0Juste \u00eatre avec rien autour.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans le jouir de la chute. Peut-\u00eatre que l\u2019orgasme, hein, Marie\u00a0?<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans l&rsquo;atemps de la latence, la m\u00e9moire num\u00e9rique. Un, deux, trois, compte les jours qui te s\u00e9parent de ta naissance\u2026<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans la vase de la langue, aussi. Le souvenir du bris. Dans cette boue de mots qui d\u00e9phrase. R\u00e9p\u00e9t\u00e9 cent fois, le mot \u00ab\u00a0boue\u00a0\u00bb perd son sens. Perdre sa cause, si d\u2019aventure le sens provoquait le r\u00e9el. Il y a beaucoup place ici, dans le royaume. C&rsquo;est immense. Sur quoi s&rsquo;adosser quand il n&rsquo;y a plus de fronti\u00e8re ? Sur ce morceau de pierre, ce tas de terre, ne plus \u00eatre vu, sous terre. Il faut faire bord un peu partout, \u00eatre la fronti\u00e8re pour y rem\u00e9dier. Des bribes de limbes pour soutenir et effondrer. Sans testament, \u00e7a c\u2019est une crevure. Et pourtant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a des fractures pour briser les saccades. Pour demeurer dans le commencement de. Pour s&rsquo;assoir dans une si rassurante instabilit\u00e9. D\u00e9lice du pr\u00e9caire. Apparition, disparition.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 o\u00f9 \u00e7a (d\u00e9)m\u00e8ne : d\u00e9chirure spontan\u00e9e des peaux de mondes, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>La peau du serpent de feu toujours d\u00e9j\u00e0 r\u00e9siduelle. Il mue. D\u00e9sactualiser le virtuel. Insister contre-temps. Si tu t\u2019adosses au mur et te mets \u00e0 r\u00eaver\u00a0: tu cr\u00e8ves. Se terrer dans l\u2019angle est un appel aux d\u00e9mons, sans le savoir, les pages sont reli\u00e9es, le livre est fait, tu es fait.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>TU ES FAIT, QUAND CA MURE.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;acause s\u2019en m\u00eale. \u00c7a change tout. Tomb\u00e9 d\u2019un rien, et on ne parle pas de pr\u00e9tendues libert\u00e9s.<\/p>\n<p>La br\u00e8che n&rsquo;a rien d&rsquo;une f\u00ealure. C&rsquo;est l&rsquo;arracher qui chaotise. Et c&rsquo;est l&rsquo;instable qui incise. C&rsquo;est l\u00e0 que \u00e7a s&rsquo;interrompt, encore, de survitesse. \u00c7a s&rsquo;attend dans l&rsquo;\u00e9croule. La rencontre perce, une fl\u00e8che en travers de la t\u00eate, pas cupidon, non, non. Quoique Marie-Madeleine\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au lit, \u00e0 cause d\u2019un virus \u00e9trange que seuls les singes attrapent. Personne ne comprend, au zoo, on m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un atome\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&rsquo;est fig\u00e9 comme un photon qui se temps. \u00c7a se pelure.<\/p>\n<p>Spontan\u00e9ment c&rsquo;est un son. Puis un ton. Un rythme. Bient\u00f4t une r\u00e9sonance, un \u00e9cho. Ca retimbre. On apprendra plus tard que c\u2019est une musique atonale. Il n\u2019y a que \u00e7a. Le reste est guirlande-sur-fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>Et la fugue fuit. Quand je deviens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Puis \u00e7a creuse. Alors on compte dans le sous-terrain. Combien de kilom\u00e8tres avant ta mort\u00a0? Combien d\u2019heures avant ta tombe\u00a0? Tu comptes \u00e0 ma place car on a la m\u00eame vie, les \u00e9toiles sont des nombres mais il ne faut surtout pas l\u2019apprendre. Chut\u00a0! On grignote des nombres, on \u00e9quationne, le sublime est ma fronti\u00e8re. OUI\u00a0! LE SUBLIME EST MA FRONTIERE, l\u2019id\u00e9e, la chose est chair parce que molle sans \u00eatre liquide. On se gave de pur\u00e9e m\u00e9canique. On s&rsquo;exc\u00e8de de d\u00e9terminisme. On se gave les oies du corps. On se remplit le bec et les poches de graisses. On se trace. On se renouvelle. Les recettes de cuisine connaissent des variations. On s&rsquo;enivre de pareil. On se m\u00eame. Mais quelle est la cause de la variation\u00a0? Le sublim\u00e9 pourrait venir de l\u00e0. Dans une \u00e9quivalence. La variation de la cause. Puis \u00e7a dispara\u00eet.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c7a s&rsquo;eau. C&rsquo;est humide de traces. On est l\u00e0. Embu\u00e9 de signes, dans la gueule, cette gueule. On se met \u00e0 courir. Tr\u00e8s vite. Mais on reste immobile. C\u2019est l\u2019os. Presque d\u00e9sempar\u00e9. Les feuilles glissent. Acc\u00e9l\u00e8rent encore. Le vent. Puis la chute. La for\u00eat s\u2019est \u00e9lev\u00e9e (visage sur les racines), retourn\u00e9e (suivie presque instantan\u00e9ment par le ciel), saccad\u00e9e (heureusement\u00a0: la mousse). Longtemps. Jusqu\u2019\u00e0 la branche. Cinglante avant m\u00eame d\u2019avoir frapp\u00e9. Elle approche, elle r\u00e9siste \u00e0 la pression de la peau. Elle se pose sur sa l\u00e8vre. Elle ne le blesse pas. La for\u00eat s\u2019est fig\u00e9e. Nous ne savons plus qui bouge, qui bat, qui meurt.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un trou.\u00a0Noir. Un trou de b\u00eate, forc\u00e9ment noir. Un trou \u00e9vident, \u00e9videmment noir. Le tunnel se glisse autour de lui. Doucement cette fois. La terre frotte ses \u00e9paules. Elle rampe. Elle se blesse, un peu. Elle perd des bouts. Elle noircit (encore). Des radicelles blanc (mais noirs) se m\u00ealent un instants \u00e0 la texture maintenant terreuse de ses cheveux. Son corps est devenu marron (mais noir). \u00c7a avance toujours. La galerie. \u00c7a s\u2019\u00e9largit un peu. Il respire mieux. La taupe. Il est heureux (il l\u2019entend). Elle a peur. Il s&rsquo;hypostasie. Elle veut partir. Elle panique. Une griffe pr\u00e8s de son visage. Vers sa l\u00e8vre. C\u2019est tr\u00e8s rapide. D\u00e9sordonn\u00e9. Il esquive. (Par hasard). Tout ce qui ressent a des yeux. Les regards d\u00e9crivent. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, la vie non-retourn\u00e9e sur elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La for\u00eat revient, plus basse. Un arbre descend. Ses mains ressentent une \u00e9corce de plus en plus fine. Moins de mousse. Trop de lumi\u00e8re. La cime vient. Les racines sont tr\u00e8s loin maintenant. Quelque chose semble ne plus s\u2019accrocher, la taupe a de la m\u00e9moire. Il n\u2019est pas tranquille\u00a0: si elles remontaient\u00a0? Peu importe. L\u2019air bouge beaucoup plus vite que l\u2019arbre. La m\u00e9moire danse avec les nombres. Il se demande un peu pourquoi lui ne bouge jamais. Il aimerait se voir bouger. Il n\u2019y arrive pas. Il n\u2019y est jamais arriv\u00e9. Pourquoi ne peut-on faire que l\u2019exp\u00e9rience de la fixit\u00e9\u00a0? C&rsquo;est affreux. Un oiseau encore plus vite que le vent plus vite que l\u2019arbre. La cause de la variation. Les rencontres, par s\u00e9rie al\u00e9atoire. Il passe souvent. Un corbeau, \u00e9videmment. (Pour le bec, un oiseau-bec). Il approche. On ne le voit approcher que quand il est d\u00e9j\u00e0 parti. Il fr\u00f4le. Il touche. Le visage. Sous le nez. Trop agile. Il ne peut pas blesser.\u00a0L\u2019arbre remonte. Plus rien ne bouge. Presque. Parfois \u00e7a frissonne. Il fait plus sombre. \u00c7a attend. Il pleut. C\u2019est fou ce que les gouttes bougent vite. (Mais elles devraient aller encore plus vite, beaucoup plus vite : elles tombent de si haut, elles sont si peu frein\u00e9es. Pourquoi ne vont-elles pas encore plus vite\u00a0? \u00e7a devrait. C&rsquo;est la loi. \u00c7a ferait mal. \u00c7a devrait faire l\u00e9galement mal.) C\u2019est dur d\u2019\u00eatre un esprit, c\u2019est-\u00e0-dire de ne pas le penser. Encore moins de l\u2019attraper. Ce ne sont pas des gouttes. Ce sont des bouts. C\u2019est dur. C\u2019est froid mais trop vite pour qu\u2019il le sente. Les gr\u00ealons percent. Une violence dans la for\u00eat. \u00c7a troue, \u00e7a cingle, \u00e7a tue. Pas la taupe, dessous. Les autres, ceux qui rampent en surface, ceux qui marchent (certains). Pas lui, il est trop gros. Mais \u00e7a peut ouvrir une l\u00e8vre, faire br\u00e8che. \u00c7a coupe. \u00c7a peut. Mais non. A cot\u00e9. Une l\u00e8vre qui attrape le virus qui ne se voit pas. Mais pas la taupe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La nuit. La for\u00eat marche \u00e0 nouveau. Moins vite. Moins sure. Moins droite. Elle frissonne. Parfois un arbre bute sur ses mains tendues. Parfois un rat vient sous ses pas et ne se d\u00e9solidarise du mouvement de la boue que juste avant l\u2019\u00e9crasement. (Il ne tue jamais.) Parfois un champignon pulv\u00e9ris\u00e9 lui laisse une d\u00e9sagr\u00e9able impression d\u2019indolente brutalit\u00e9. Mais les ronces. Comme en rhizome. Epineux monde connexe qui ne le laisse pas s\u2019opposer au mouvement de la for\u00eat. Haillons. Br\u00fblure de surface. Jambes sang. Equilibre vacill\u00e9 (retour, donc, au rythme de la for\u00eat). Visage sang. Juste front. Coulure douces jusqu\u2019aux commissures. Sommeil.\u00a0Demain l\u00e0. Ruisseau. Stratification. Scarification. Eau vite. Galets mous comme chair, mi-cause, mi-effet. Vent, un peu. D\u00e9r\u00e9f\u00e9rencement. Flux laminaire. Laminant. Mal \u00eatre de trop de mouvements. Contact poreux-p\u00e9n\u00e9trants. Le m\u00e9lange. La m\u00e9lasse. Ecoulement. Ecroulement. Min\u00e9raux sur l\u2019eau. Instables, improbables. Instant risque. Disjonction. Trop. Rien. \u00c7a s\u2019agite, on dirait, avant la cause\u2026<\/p>\n<p>Le voila. \u00c7a y est.<\/p>\n<p>Seul, noir, long. Lourd.<\/p>\n<p>Indiff\u00e9rent. Pos\u00e9 l\u00e0. Autonome. Ailleurs. Possible, c\u2019est-\u00e0-dire, l\u00e0.<\/p>\n<p>Comment le bois tortur\u00e9 de ce piano peut-il encore supporter la pr\u00e9sence de la for\u00eat ? Le cintrage lui a impos\u00e9 des galbes impossibles. Pourquoi n\u2019a-t-il pas c\u00e9d\u00e9\u00a0? Pourquoi s\u2019est-il ainsi pli\u00e9, courb\u00e9 ? \u00c0 perdre sa verticalit\u00e9. Il ne gravite plus. Maintenant il r\u00e9sonne. Il pourrait r\u00e9sonner. Il est solidaire de l\u2019immense table d\u2019harmonie. D\u2019harmonie\u00a0? \u00e7a ne prouve rien. Je veux qu\u2019il sonne comme un clavecin. Je veux qu\u2019il soit d\u00e9cent. Pudique. Je veux qu\u2019il soit loin. Je veux qu\u2019on l\u2019entende \u00e0 peine. A peine. Je veux qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9touffe de retenue. Je veux. Je veux que son nombre soit chuchot\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a trop de notes. Une octave de plus. Pas o\u00f9 il faut. Pas \u00e0 gauche. Pas pour la basse. Pas si grave. Qui pourrait vouloir d\u2019une octave au-del\u00e0 du do-8\u00a0? C\u2019est insens\u00e9. Insane. Justement. Juste. Qui voudrait de cette b\u00eate et de son hurlement\u00a0? Les territoires ne sont pas fait pour\u00a0\u00e7a\u00a0! Il faudrait un no man\u2019s land pour l\u2019accueillir, ce bruit rauque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pas de couvercle. Pas besoin de cette inclinaison ridicule du concert. Ouvert vers le haut. Il oriente. Perm\u00e9able. Pas d\u00e9nud\u00e9, juste d\u00e9couvert.<\/p>\n<p>Fin pourtant. Comme \u00e9lanc\u00e9. Allong\u00e9.\u00a0Etendu. Loin. Je veux que les chevilles \u2013lieux immondes de torsion et d\u2019ach\u00e8vement\u2013 soient loin du clavier. Qu\u2019on ne les voit plus, qu\u2019on oublie ce qu\u2019elles endurent. Chut, pas de nombre s\u2019il vous plait\u00a0: la musique, \u00e7a regarde devant car \u00e7a se devient.<\/p>\n<p>Ils sont proches. Ils se fr\u00f4lent. Il voudrait jouer mais ne pas le toucher. Il voudrait jouer avec sa pens\u00e9e. Avec le poids de ses loques d&rsquo;id\u00e9es. Il voudrait parler la langue sans mots et prononcer des notes sourdes. Ne surtout pas chanter. Il voudrait qu\u2019il n\u2019y ait plus d\u2019air entre les cordes et les oreilles. Il voudrait voir le son. Il voudrait d\u00e9truire le clavier. Arracher les touches, rendre l\u2019ivoire \u00e0 la terre et l\u2019\u00e9b\u00e8ne \u00e0 la for\u00eat. Brutalement. Comme on peut vouloir frapper ce qui profane. D\u00e9truire la d\u00e9licate m\u00e9canique \u00e0 coups de t\u00eate. Jusqu\u2019\u00e0 ce que son front \u2013encore\u2013 garde l\u2019empreinte. Il lui en veut d\u2019\u00eatre l\u00e0, presque offert. Obsc\u00e8ne maintenant. Il l\u2019aurait aim\u00e9 pourtant. Les boucles se succ\u00e8dent toujours.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il le touche. Il n\u2019a pas la texture du bois mort. Quelque chose d\u2019imputrescible. Une essence vibratile qui prend le temps. Une touche.<\/p>\n<p>Il joue. Le Clavier bien Temp\u00e9r\u00e9. Parce que \u00e7a convient. C\u2019est ce qu\u2019il faut. Le deuxi\u00e8me pr\u00e9lude. D\u00e9su\u00e9tude du do mineur. C\u2019est ce qu\u2019il faut. \u00c7a se passe bien. Devenir la r\u00e8gle pour l\u2019\u00e9liminer. Il a peur. \u00c7a se passe bien. L\u2019\u00e9liminer. Il a peur. Pas de nombre. \u00c7a se passe bien. Oublier. \u00c7a sonne loin, comme il faut. Oublier. Il a peur. \u00c7a se perd tout de suite dans la for\u00eat. Comme il faut. \u00c7a ne veut rien dire. Comme il faut. Il a peur. Oublier. Il pense que la p\u00e9dale de forte pourrait l\u2019aider \u00e0 ce moment pr\u00e9cis. Il a honte. Il se retient. Il a peur mais il sourit. \u00c7a se passe bien. Il a peur. C\u2019est trop long. Comme il faut. \u00c7a s\u2019\u00e9carte. Comme il faut. \u00c7a va revenir. Il a peur. C\u2019est l\u00e0. \u00c7a a \u00e9t\u00e9. \u00c7a s\u2019est bien pass\u00e9. Quelque chose l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On doit pouvoir transposer. Rien d\u2019audacieux. Juste quelques octaves. Juste des mots. Juste pour voir. Juste pour savoir. Pour avaler sans savoir. Du rien. Juste pour toucher les notes en trop, qu\u2019on met dans l\u2019oreille. Juste pour entendre, accessoirement, celles qui ne devraient pas \u00eatre l\u00e0 mais dans la terre. \u00c7a s\u2019y pr\u00eate. Les premiers pr\u00e9ludes, on leur a tout fait. Ils sont l\u00e0 pour \u00e7a. Le mur est l\u00e0. Presque aval\u00e9. On se croit plein. Mais rien, sans rien derri\u00e8re. \u00c7a d\u00e9pend de l\u2019\u0153il. Tout d\u00e9pend de l\u2019axe du regard.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il essaye. Il a peur. Oublier. \u00c7a marche. Ils le savaient. \u00c7a marche. Oublier. \u00c7a s\u2019en est all\u00e9. C\u2019est exactement ce qu\u2019il fallait. Dans la terre, pas de virus sonore. Des blocs sans mati\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019a plus peur. Il se tait. Ses \u00e9paules commencent \u00e0 bouger. Il met du corps. Il \u00e9rotise. Il sensualise. Les fins de phrase s\u2019enrichissent d\u2019harmoniques. Comme une emphase. Le dernier accord retentit avec \u00e9clat. Du silence. \u00c7a ne va plus du tout. La m\u00e9moire. \u00c7a a cass\u00e9. La temp\u00e9rance a cass\u00e9. La derni\u00e8re corde a cass\u00e9. Le son. La tension \u00e9tait immense. \u00c7a cingle sans faire de bruit. Il se souvient. \u00c7a vient \u00e0 son visage, l\u2019image. \u00c7a coupe sa l\u00e8vre. L\u2019image coupe sa l\u00e8vre. \u00c7a saigne. C&rsquo;est mort. \u00c7a a spontan\u00e9ment tu\u00e9. Le Christ spontan\u00e9 est un singe. L\u2019image a coup\u00e9 la l\u00e8vre. Le bruit a remplac\u00e9 le nombre. Les conditions du virus sont r\u00e9unies. Mais l\u2019\u0153il devient.<\/p>\n<p>Il a compris.\u00a0Rien ne le pr\u00e9c\u00e8de, croit-il.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aur\u00e9lien Barrau est astrophysicien et sp\u00e9cialiste de cosmologie et relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ; il est professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Joseph Fourier de Grenoble, ainsi que \u2014\u00a0entre autres \u2014\u00a0chercheur au Laboratoire de Physique Subatomique et de Cosmologie du CNRS. Il travaille \u00e9galement sur des philosphes dont plus particuli\u00e8rement Derrida, Nancy, Goodman. 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