{"id":2319,"date":"2014-03-15T06:00:36","date_gmt":"2014-03-15T05:00:36","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2319"},"modified":"2014-06-03T08:46:20","modified_gmt":"2014-06-03T07:46:20","slug":"francesco-pittau-un-jour-a-la-mer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/francesco-pittau-un-jour-a-la-mer\/","title":{"rendered":"Francesco Pittau\u00a0\u2022 Un jour \u00e0 la mer"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau.jpg\" rel=\"lightbox[2319]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2327\" alt=\"pittau\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/pittau-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de po\u00e8mes, deux destin\u00e9s \u00e0 la jeunesse (<em>Des noms d&rsquo;oiseaux<\/em>, au Seuil et <em>Un dragon dans la t\u00eate<\/em> chez Gallimard) et deux recueils adultes (<em>Un crabe sur l&rsquo;\u00e9paule<\/em>, au Seuil et <em>Une maison vide dans l&rsquo;estomac<\/em> aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l&rsquo;auteur d&rsquo;un recueil d&rsquo;aphorismes <em>Une pluie d&rsquo;\u00e9cureuils<\/em> paru aux Carnets du dessert de lune.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Marianne avait toujours pr\u00e9tendu ne pas savoir nager, et l\u00e0, il la voyait pousser sa brasse (sans allure, il est vrai) dans l\u2019eau transparente et verd\u00e2tre par endroits \u00e0 cause de la v\u00e9g\u00e9tation qui couvrait le fond pr\u00e8s du rivage. La plage \u00e9tait \u00e9troite, constitu\u00e9e de petits galets et d\u2019un gros sable gris ; on y acc\u00e9dait par un sentier en pente, large comme un pas, qui sinuait entre des pierres et des touffes d\u2019herbes solides et min\u00e9rales\u2014 d\u2019\u00e9normes rochers lisses \u00e9taient fich\u00e9s un peu partout, comme apr\u00e8s une explosion.<\/p>\n<p>Jos\u00e9 s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 convaincre. Marianne aimait la chaleur, les longues heures baign\u00e9es par l\u2019air poisseux, les siestes interminables et les silences ; vers dix heures du matin, ils avaient quitt\u00e9 l\u2019h\u00f4tel situ\u00e9 \u00e0 deux kilom\u00e8tres de la c\u00f4te\u2014 un panier bourr\u00e9 de petites bouteilles d\u2019eau, de tranches de pain, de tomates allong\u00e9es comme des courgettes, de fromage de ch\u00e8vre et de quelques p\u00eaches, pos\u00e9 sur le si\u00e8ge arri\u00e8re de la voiture.<\/p>\n<p>Tout cela avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 par la patronne de l\u2019h\u00f4tel, qui leur avait dit dans un mauvais fran\u00e7ais qu\u2019ils ne seraient pas d\u00e9\u00e7us par la plage, m\u00eame si elle n\u2019\u00e9tait pas de sable fin. En plus, elle \u00e9tait toute proche de l\u2019h\u00f4tel. Ils auraient vite fait de rentrer lorsqu\u2019ils en auraient assez. Ils avaient choisi cet h\u00f4tel pour ces raisons : son isolement dans les collines, et sa proximit\u00e9 avec la mer\u2014 afin que Marianne puisse profiter \u00e0 l\u2019occasion de la plage. Les premiers jours, Jos\u00e9 avait r\u00e9ussi \u00e0 tenir un programme serr\u00e9 de visites diverses : petites \u00e9glises \u00e0 moiti\u00e9 effondr\u00e9es, chicots de temples gr\u00e9co-romains et m\u00eame une fromagerie artisanale tenue par un vieil homme qui sentait la sueur et la crasse. La r\u00e9gion \u00e9tait pauvre en lieux \u00e0 prospecter : on y rencontrait surtout des combes d\u00e9sertes, des roches basaltiques et des terres rouges qui faisaient mal aux yeux quand le soleil \u00e9tait \u00e0 son z\u00e9nith. Marianne avait feint de s\u2019int\u00e9resser aux visites de Jos\u00e9, mais il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 dupe. Surtout qu\u2019elle ne cessait de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il faisait une chaleur \u00e0 se foutre \u00e0 l\u2019eau tout habill\u00e9e. Pour toute r\u00e9ponse, Jos\u00e9 lui souriait doucement, comme il aurait souri \u00e0 une fillette ; elle lui souriait en retour, secouant sa chevelure rousse coup\u00e9e au carr\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 son r\u00e9servoir de visites, Jos\u00e9 ne voulut plus sortir de l\u2019h\u00f4tel pendant deux jours, pr\u00e9textant que la canicule le terrassait, et il passa ces deux jours \u00e0 lire quelques pages d\u2019un livre sans int\u00e9r\u00eat, et \u00e0 sommeiller dans la cour de l\u2019h\u00f4tel, sous un parasol vert et blanc. Marianne avait grogn\u00e9 que l\u2019inactivit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel lui pesait. \u201cSi c\u2019est pour rester allong\u00e9e \u00e0 ne rien faire, j\u2019aime autant le faire au bord de l\u2019eau.\u201d Jos\u00e9 avait dit qu\u2019il la comprenait mais il n\u2019avait pas r\u00e9agi avant le lendemain.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vais demander qu\u2019on nous pr\u00e9pare un panier-repas&#8230; et on ira \u00e0 la plage toute la journ\u00e9e&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>Il sentait le soleil sur ses \u00e9paules nues ; il avait \u00f4t\u00e9 sa chemise \u00e0 manches courtes\u2014 gardant ses pantalons beiges et ses espadrilles bleu fonc\u00e9. Assis sur un rocher plat, il se laissait ensommeiller par la touffeur et le remuement r\u00e9gulier de la mer ; de temps en temps, quelques vagues brisaient le rythme, accouraient depuis l\u2019horizon, s\u2019enroulaient puis venaient se d\u00e9ployer et s\u2019\u00e9parpiller sur le gros sable gris ; de rares oiseaux glissaient dans le ciel vide de tout nuage ; tr\u00e8s haut, un point scintillant \u00e9tait pass\u00e9 et une sorte de vibration \u00e9tait parvenue jusqu\u2019aux oreilles de Jos\u00e9, quand le point scintillant avait d\u00e9j\u00e0 disparu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Jo !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Marianne, de l\u2019eau jusqu\u2019aux l\u00e8vres, agitait un bras dans sa direction tandis que de l\u2019autre elle se maintenait maladroitement \u00e0 flots. Il agita une main en r\u00e9ponse. \u201cOn dirait un veau marin&#8230;\u201d pensa-t-il. Il n\u2019avait aucune id\u00e9e de ce qu\u2019\u00e9tait un veau marin mais \u00e7a lui \u00e9tait venu d\u2019un coup \u00e0 l\u2019esprit. Il regarda Marianne qui s\u2019\u00e9tait remise \u00e0 patauger, \u00e0 grands battements de pieds, comme si elle voulait faire \u00e9cumer toute l\u2019eau de la mer.<br \/>\nIl ferma les yeux. La chaleur \u00e9tait raide. Le panier-repas attirait quelques mouches bleues qu\u2019il \u00e9loigna de la main, visant au hasard. L\u2019air \u00e9tait fig\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Joooo !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Marianne s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9e du rivage d\u2019une dizaine de m\u00e8tres ; comme tout \u00e0 l\u2019heure, elle s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9e vers Jos\u00e9 et lui faisait un signe de la main. Il r\u00e9pondit cette fois par un mouvement de la t\u00eate et un sourire qu\u2019elle ne dut pas voir. Elle \u00e9tait trop loin. De toute fa\u00e7on, elle s\u2019\u00e9tait de nouveau tourn\u00e9e dans la direction du large et s\u2019\u00e9tait remise \u00e0 nager.<br \/>\nExasp\u00e9r\u00e9 par la chaleur, Jos\u00e9 plongea la main droite dans le panier-repas et en tira une p\u00eache dans laquelle aussit\u00f4t il mordit \u00e0 pleine bouche, sans l\u2019avoir pel\u00e9e. La chair fondait, il la d\u00e9glutissait, puis recrachait la peau velue qui se coin\u00e7ait entre ses dents. Deux ou trois gu\u00eapes s\u2019ajout\u00e8rent aux mouches. Elles d\u00e9riv\u00e8rent lentement autour des fragments de peau de p\u00eache, se pos\u00e8rent dessus bri\u00e8vement puis repartirent, alert\u00e9es par un invisible danger, avant de revenir se poser.<\/p>\n<p>Jos\u00e9 les contemplait, de plus en plus envahi par une torpeur irr\u00e9sistible. Il \u00e9tait en sueur ; les gu\u00eapes et les mouches grouillaient sur la peau de p\u00eache. De tr\u00e8s loin, il entendit qu\u2019on l\u2019appelait. Il releva la t\u00eate. Marianne n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un point rouss\u00e2tre sur l\u2019eau, un point perdu parmi les paillettes qui palpitaient comme de minuscules volets. Le bras de Marianne devait probablement se balancer de gauche \u00e0 droite, pour le saluer, mais il n\u2019en per\u00e7ut qu\u2019un trait clair et fugace.<\/p>\n<p>A l\u2019aide de sa chemise roul\u00e9e en boule, il se tamponna sous les aisselles, puis il s\u2019\u00e9pongea le visage, et sa propre odeur lui sauta au nez avec la violence d\u2019un coup de poing.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Francesco Pittau est l&rsquo;auteur et le concepteur d&rsquo;une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de po\u00e8mes, deux destin\u00e9s \u00e0 la jeunesse (Des noms d&rsquo;oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la t\u00eate chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l&rsquo;\u00e9paule, au Seuil et Une [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[172,68,60,470,61,62],"tags":[455],"class_list":["post-2319","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-feuilleton","category-fiction","category-format","category-nouvelles","category-genre","category-texte","tag-francesco-pittau"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2319","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2319"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2319\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2333,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2319\/revisions\/2333"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2319"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2319"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2319"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}