{"id":2230,"date":"2012-11-09T18:56:06","date_gmt":"2012-11-09T17:56:06","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2230"},"modified":"2013-12-04T18:57:26","modified_gmt":"2013-12-04T17:57:26","slug":"benoit-vincent-entre-ici-et-ailleurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/benoit-vincent-entre-ici-et-ailleurs\/","title":{"rendered":"Beno\u00eet Vincent \u2022\u00a0Entre ici et ailleurs"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce texte a paru une premi\u00e8re dans <em>Poezibao<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/11\/pascal_quignard_inter1.jpg\" alt=\"\" title=\"pascal_quignard_inter\" width=\"200\"><\/a><\/p>\n<p>C&rsquo;est un livre \u00e9trange o\u00f9 plusieurs voix cohabitent.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>La porte est toujours ouverte<\/h3>\n<p>Enfon\u00e7ons d&#8217;embl\u00e9e les portes ouvertes : c&rsquo;est <em>entendu<\/em>, traduire est impossible. Et, \u00e0 la limite, sauf \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter mot pour mot, la traduction est le degr\u00e9 z\u00e9ro du commentaire ou de l&rsquo;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>Il est possible, aussi, que la r\u00e9p\u00e9tition mot pour mot soit d\u00e9j\u00e0 une interpr\u00e9tation. La traduction, entre r\u00e9p\u00e9tition, paraphrase et tout-autre, peine \u00e0 trouver un site o\u00f9 s&rsquo;enraciner.<\/p>\n<p>Alors c&rsquo;est <em>entendu<\/em>, traduire est \u00e9crire est impossible.<\/p>\n<p>Evoquons une donn\u00e9e subsidiaire : si on con\u00e7oit \u00e0 peu pr\u00e8s de traduire une langue vivante, qu&rsquo;en est-il d&rsquo;une langue morte \u2014 si quelque chose comme langue morte veuille signifier quelque chose ?<\/p>\n<p>Si traduire est impossible, traduire une langue morte l&rsquo;est d&rsquo;autant plus, d&rsquo;autant plus que personne n&rsquo;est capable d&rsquo;en v\u00e9rifier la pertinence ou la&#8230; La quoi ? La justesse ? La fid\u00e9lit\u00e9 ? C&rsquo;est bien ce qui manque \u00e0 la traduction et donc l&rsquo;argument tombe de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Continuons : si traduire \u00e0 partir d&rsquo;une langue morte est doublement impossible, qu&rsquo;en est-il de traduire une langue vivante en une langue morte ? Est-ce assassiner la langue que la traduire en latin ? Est-ce comme la sacrifier ? <\/p>\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 ce point, o\u00f9 nous nous sommes heurt\u00e9s violemment \u00e0 toutes les portes ouvertes, reprenons.<\/p>\n<p>Pascal Quignard a trouv\u00e9 malin, au d\u00e9but de son \u0153uvre, de composer un po\u00e8me en langue latine, <em>Inter aerias fagos<\/em>, et ce texte est reproduit ici. Emmanuel Hocquart l&rsquo;avait alors traduit une premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais, et ce texte est reproduit ici. Trente-cinq ans plus tard, sous la houlette d&rsquo;une \u00e9rudite, B\u00e9nedicte Gorrillot, cinq autres po\u00e8tes \u2014 et non des moindres : Pierre Alferi, Eric Cl\u00e9mens, Michel Deguy, Christian Prigent et Jude St\u00e9fan \u2014 vont proposer du texte de Quignard leur version en langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat : <em>INTER<\/em>, un livre \u00e9trange o\u00f9 plusieurs voix cohabitent.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>La porte est toujours ferm\u00e9e<\/h3>\n<p>Traduire : est-ce additionner ou soustraire ? Est-ce clarifier ou obscurcir ? Questions r\u00e9currentes.<\/p>\n<p>Ce livre est d&rsquo;autant plus frappant que, d\u00e8s les premi\u00e8res pages de la lettre qui fait office de pr\u00e9face, envoy\u00e9e par Quignard \u00e0 Gorrillot, celui-ci d\u00e9clare : \u00ab\u00a0Il faut croire que pour moi l&rsquo;oral est impossible.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;oral : et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la langue parl\u00e9e, donc la langue vivante.<\/p>\n<p>Or ce qui est impossible, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence, c&rsquo;est que quelque chose comme la litt\u00e9rature \u00e9crite, aujourd&rsquo;hui d&rsquo;autant plus, puisse avoir lieu, trouver un lieu o\u00f9 reposer, o\u00f9 habiter et qu&rsquo;un auteur contemporain \u00e9crive un po\u00e8me dans une langue disparue dans sa forme orale vingt si\u00e8cles auparavant \u2014 et pire encore, que six po\u00e8tes r\u00e9\u00e9crivent ce texte, dans une autre langue, trente-cinq ans plus tard.<\/p>\n<p>R\u00e9\u00e9crivent dans une autre langue : poussent ce texte, une premi\u00e8re fois pouss\u00e9, dans son indig\u00e9nat d&rsquo;origine. Car le texte de Quignard n&rsquo;est pas \u2014 malgr\u00e9 les postures que ce dernier voudrait adopter \u2014 n&rsquo;est \u00e9videmment pas n\u00e9 en latin. Il est n\u00e9 en fran\u00e7ais, puis traduit en latin, parce que la langue de la <em>noesis<\/em> \u2014 et l&rsquo;on sait combien cela est important pour l&rsquo;auteur \u2014 est la langue de la m\u00e8re.<\/p>\n<p>Pourquoi recourir au latin ? Pr\u00e9cis\u00e9ment : c&rsquo;est la langue ant\u00e9rieure au fran\u00e7ais, sa langue m\u00e8re. Ce n&rsquo;est pas une langue morte, \u00e0 moins que le parent, la m\u00e8re, le p\u00e8re, soit toujours un parent mort \u2014 ce qui n&rsquo;est pas loin d&rsquo;\u00eatre le cas. Dans la repr\u00e9sentation de l&rsquo;auteur, c&rsquo;est en tout \u00e9tat de cause le perdu (la perdue, dit-il d&rsquo;ailleurs (25)). L&rsquo;abandonn\u00e9. Et ce qui justifie l&rsquo;inqui\u00e9tude m\u00eame : le silence ; la terreur : <em>non tumultus non quies<\/em>. L&rsquo;inqui\u00e9tude est alors la stup\u00e9faction.<\/p>\n<p>La latin, comme juste avant-langue (comme on parle d&rsquo;arri\u00e8re-boutique), c&rsquo;est l&rsquo;espace-limite entre les mondes, entre les civilisations. \u00ab\u00a0Le latin, c&rsquo;est transformer le vieux en nouveau\u00a0\u00bb (20) et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment : traduire \u2014 ou retraduire, attendu que, etc.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a donc pas de langue vivante ou morte ; il y a le latin, qui survit comme m\u00e9moire dans le fran\u00e7ais, le roumain ou le portugais.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de Saint J\u00e9r\u00f4me qui court dans le texte, par quatre citations mises en \u00e9vidence par le texte critique \u2014 pour ceux qui ne lui sont pas familiers. Par la paraphrase (le commentaire) liminaire : aussi, avec Saint Thomas et P\u00e9trarque. Trois noms, trois \u00e9tats de stupeur. Trois silences, c&rsquo;est <em>entendu<\/em>.<\/p>\n<p>R\u00e9entendu. On peut aussi se heurter sans cesse aux m\u00eames portes closes.<\/p>\n<p>Ni calme, ni bruyant, c&rsquo;est le silence de la <em>terror<\/em>. L&rsquo;ex\u00e9g\u00e8te de Quignard reconna\u00eetra l&rsquo;affection pour les \u00ab\u00a0mots de la terre et du sol\u00a0\u00bb avant que celui-ci ne nous l&rsquo;explique. Cette terreur, qui serait plut\u00f4t une stup\u00e9faction (ou une sid\u00e9ration, qui est g\u00e9ographiquement \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9), ne s&rsquo;exprime que par un mot de chut. De chut \u00e0 terre, parce qu&rsquo;on dirait que l&rsquo;homophonie est aussi bonne conseill\u00e8re \u2014 qu&rsquo;on chute (\u00e0 terre) depuis ce chemin escarp\u00e9 dont il est question (la sortie des enfers, la sortie hors de la terre, de la m\u00e8re \u2014 rapprochement rapide) \u2014 qu&rsquo;on chute ses yeux, son regard, vers l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 qui, vers lequel se retournant, dispara\u00eet.<\/p>\n<p>L&rsquo;imaginaire d&rsquo;Orph\u00e9e est bien pr\u00e9sent, indiqu\u00e9 tel, fondateur, redondant.<\/p>\n<p>Tout le texte est redondance : tout comme l&rsquo;\u0153uvre de Pascal Quignard n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9ternel retour, la surimpression, pour ne pas dire la superposition, l&#8217;empilement des textes n&rsquo;est plus une traduction, une interpr\u00e9tation unique d&rsquo;un texte obscur, mais au contraire : son \u00e9parpillement (oserait-on dire d\u00e9membrement), son \u00e9parpillement en mille autres langues.<\/p>\n<p>Langues qui parfois se contredisent, n&rsquo;en d\u00e9plaise aux auteurs, jouent, s&rsquo;\u00e9garent, choisissent, riment ou chantent, en d\u00e9finitive : cr\u00e9ent.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la le\u00e7on de cette lecture-traduction-\u00e9criture : peu importe le fond, il est acquis, il est entendu (142-143) ; mais le vecteur, le v\u00e9hicule. Peu importe alors la traduction, et sa soi-disant <em>fid\u00e9lit\u00e9<\/em>. Le travail \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre ici est d&rsquo;ordre po\u00e9tique. Et dans cette optique, traduire c&rsquo;est \u00e9crire \u2014 la traduction c&rsquo;est la po\u00e9sie<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/benoit-vincent-entre-ici-et-ailleurs\/#fn-2230-1' id='fnref-2230-1' onclick='return fdfootnote_show(2230)'>1<\/a><\/sup><\/p>\n<p>Imaginons le v\u00e9hicule comme non pas ce qui porte, mais ce qui portant se transforme. Le v\u00e9hicule est le dispositif, le v\u00e9hicule est transport\u00e9. C&rsquo;est pourquoi <em>\u00e7a ne passe pas<\/em>, comme dit Quignard. \u00c7a laisse passer.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Une porte est toujours soit ouverte soit ferm\u00e9e<\/h3>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une porte ? Pardon de l&rsquo;\u00e9vidence : un objet qui permet de passer d&rsquo;un dedans \u00e0 un dehors. D&rsquo;un ici \u00e0 un ailleurs. Du domestique au sauvage. De la maison (<em>domus<\/em>) \u00e0 la for\u00eat (<em>sylva<\/em>, ou plus justement ici : <em>saltus<\/em>).<\/p>\n<p>Est-ce que l&rsquo;objet du po\u00e8te est de confiner \u00e0 l&rsquo;ineffable ? A l&rsquo;indicible ? Au raffut, aux cris, aux violentes d\u00e9chirures des voix ? Aux souffles, aux grognements ? Aux glapissements ? Aux vagissements ? Pr\u00e9cis\u00e9ment, pas. Plut\u00f4t au petit bruit <em>chut<\/em>, \u00e0 la bouch\u00e9e b\u00e9e, au nuage de fum\u00e9e qui l\u00a0\u00bbhiver (<em>hiems<\/em>) se fige dans l&rsquo;air : un espace pour du non-mot.<\/p>\n<p>Un espace d\u00e9limit\u00e9 pour le vide. <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/les-trois-critiques\/\">La pr\u00e9sence de l&rsquo;absence<\/a>.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, Quignard va venir aux abords de la langue, dans cet espace de friche (<em>saltus<\/em>), qui n&rsquo;est pas ici \u2014 je crois \u2014 le bond (car le mot est polys\u00e9mique en latin). Cette friche n&rsquo;est pas : l&rsquo;<em>ager<\/em> : le champ cultiv\u00e9 ; cette friche n&rsquo;est pas la <em>silva<\/em>, la for\u00eat du sauvage (dont le mot provient)<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/benoit-vincent-entre-ici-et-ailleurs\/#fn-2230-2' id='fnref-2230-2' onclick='return fdfootnote_show(2230)'>2<\/a><\/sup><\/p>\n<p>Il est un entre-deux, un espace de transition, tout comme b\u00e9tail, n&rsquo;est pas compl\u00e8tement domestique, et tr\u00e8s animal, ou encore le dieu, la femme, la po\u00e9sie. Toutes les banalit\u00e9s sont possibles. <\/p>\n<p>A propos : ce <em>saltus<\/em> est un ban, un lieu o\u00f9 la loi domestique est encore sensible, mais aussi \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, p\u00e9riph\u00e9rique, suburbain. Il en est aujourd&rsquo;hui pas seulement des banlieues, mais encore de la rurbanit\u00e9, de toutes les zones, artisanales ou commerciales, des lotissements, et de tout ce qu&rsquo;on conna\u00eet de ces espaces. <\/p>\n<p>Me revient alors \u00e0 l&rsquo;esprit ce mot de Jean-Christophe Bailly dans <em>Le d\u00e9paysement<\/em>, pour qui le non-lieu, ou le hors-lieu, qu&rsquo;on a t\u00f4t fait d&rsquo;assimiler \u00e0 ces franges du presque, n&rsquo;existe pas. Il s&rsquo;oppose ainsi \u00e0 la conception de Marc Aug\u00e9, pour lequel a contrario, ceux-ci sont le signe de la surmodernit\u00e9 : \u00ab\u00a0les r\u00e9alit\u00e9s du transit (les camps de transit ou les passagers en transit) \u00e0 celle de la r\u00e9sidence ou de la demeure, l&rsquo;\u00e9changeur (o\u00f9 l&rsquo;on ne se croise pas) au carrefour (o\u00f9 l&rsquo;on se rencontre), le passager (que d\u00e9finit sa destination) au voyageur (qui fl\u00e2ne en chemin)\u00a0\u00bb (<em>Non-lieux, introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em>). <\/p>\n<p>De Culoz, Bailly dit ceci : \u00ab\u00a0lieu entraper\u00e7u (mais surtout pas non-lieu \u2013 la fortune de ce concept vide, m\u00eame s\u2019il d\u00e9signait tout autre chose (les aires neutres des a\u00e9roports) a \u00e9t\u00e9 catastrophique\u00a0\u00bb (35).<\/p>\n<p>A vrai dire, il n&rsquo;y a pas de grande diff\u00e9rence \u00e0 mon sens entre les deux visions, sauf \u00e0 n&rsquo;\u00eatre jamais pass\u00e9 ou pire : \u00e0 n&rsquo;avoir jamais march\u00e9 dans les zones. Habitu\u00e9 de la friche, du rond-point et, qui plus est, habitant rural (ou rurbain, nous vivons comme des urbains), je crois que la difficult\u00e9 tient surtout \u00e0 ce que personne n&rsquo;est pr\u00e9par\u00e9, ou n&rsquo;a envie, de l\u00e2cher ses rep\u00e8res et son terrain, et pr\u00e9f\u00e8re b\u00e2tir des fronti\u00e8res : \u00e0 dire le <em>non<\/em>-lieu, on induit le lieu-<em>l\u00e0<\/em>, ou le lieu-<em>m\u00eame<\/em>. <\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas terrible, mais si l&rsquo;on est anthropologue, cela signifie qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de place ici pour une relation d&rsquo;\u00e9change ou une culture. A moins que l&rsquo;anthropologue ne puise discerner ce nouveau type de relation \u2014 ce qui est possible aussi.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il en soit, nous devons imp\u00e9rativement (et l\u00e0 nous retrouvons pour la ni\u00e8me fois Foucault et son <em>h\u00e9t\u00e9rotopie<\/em> ainsi que la <em>d\u00e9territorialisation<\/em> de Deleuze et Guattari) consid\u00e9rer qu&rsquo;il puisse exister des espaces transitifs, des entre-deux, des intervalles, des interstices o\u00f9 se d\u00e9veloppe une parole \u2014 <em>et la po\u00e9sie est de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0<\/em>.<\/p>\n<p>Ce que dit Bailly c&rsquo;est le lieu <em>entr<\/em>aper\u00e7u. Et peu apr\u00e8s, de cette \u00ab\u00a0vraie <em>banlieue<\/em>\u00a0\u00bb (je souligne), qu&rsquo;il est \u00ab\u00a0tout ce qui pourrait faire penser que l&rsquo;on est arriv\u00e9 en un point du monde qui aurait le bonheur ou peut-\u00eatre m\u00eame la pr\u00e9somption de se d\u00e9clarer comme tel n&rsquo;existe plus\u00a0\u00bb. Tout comme Deleuze et Guattari mettent un pr\u00e9fixe <em>d\u00e9-<\/em>, ou Faucault <em>h\u00e9t\u00e9ro-<\/em> (ce qui est rigolo).<\/p>\n<p>Alors ce lieu n&rsquo;existe pas, n&rsquo;est pas recens\u00e9, n&rsquo;est pas lisible.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est une erreur, car l&rsquo;espace de la friche, lui, existe bel et bien. Il y a, d&rsquo;un point de vue botanique par exemple, les plantes inf\u00e9od\u00e9es \u00e0 l&rsquo;<em>ager<\/em>, celles de la <em>silva<\/em>, et : les plantes de friches, du <em>saltus<\/em>. Les friches rud\u00e9rales, comme on les nomme, o\u00f9 se d\u00e9veloppent par exemple l&rsquo;orge, les vergerettes, le panais, les m\u00e9lilots, etc. (il en existe plusieurs sortes).<\/p>\n<p>Il y a donc un espace positif pour la zone, la banlieue, le terrain vague et ses populations. Qui sait si la po\u00e9sie n&rsquo;y est pas indig\u00e8ne ? Qui sait si elle n&rsquo;en est pas m\u00eame end\u00e9mique ?<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Pas de porte<\/h3>\n<p>C&rsquo;est toute l&rsquo;\u0153uvre de Quignard, cela, et qu&rsquo;il rassemble sous le terme de <em>sordidissima<\/em> (tout ceci est bien connu).<\/p>\n<p>Il faudrait donc pouvoir imaginer, se repr\u00e9senter, un monde et un texte dans lesquels les portes ne sont ni ouvertes ni ferm\u00e9es, ou la porte m\u00eame est l&rsquo;espace. Les Romains avaient sans doute un plusieurs dieux pour les portes selon qu&rsquo;elles sont ouvertes ou ferm\u00e9es, ils avaient aussi le dieu des carrefours, et le dieu du commerce. <\/p>\n<p>En quoi on peut donc se contredire, et exprimer que la po\u00e9sie comme translation, comme traduction, est aussi courant d&rsquo;air : laisse passer les cris, les vides, comme les mots et le sens, <em>\u00e0 la fois<\/em>. Courant <em>alternatif<\/em> et <em>continu<\/em>. Tout ce qui fait qu&rsquo;une chose et une chose <em>et<\/em> autre chose. Toute la beaut\u00e9 de l&rsquo;&#038;. C&rsquo;est cela qu&rsquo;elle dit, et ne dit pas : qu&rsquo;elle est d&rsquo;ici, mais aussi d&rsquo;ailleurs. Qu&rsquo;elle est juste <em>et<\/em> fausse. Qu&rsquo;elle est fid\u00e8le <em>et<\/em> infid\u00e8le.<\/p>\n<p>Et le livre que nous tenons entre les mains, en cela, est absolument exemplaire. Point n&rsquo;est besoin de revenir sur les \u00e9carts de sens, sur les trahisons, sur les points de frictions entre tous les auteurs. Il est juste besoin de lire, au besoin simultan\u00e9ment, le texte latin et ses copeaux contemporains.<\/p>\n<p>Tout l&rsquo;appareil peut suffire \u00e0 saisir les points les plus d\u00e9licats, et le commenter ne serait que bavardage. D&rsquo;autant plus sp\u00e9cieux que le texte latin lui-m\u00eame porte d\u00e9j\u00e0 , en soi, tous les germes de cette r\u00e9flexion et appelle, appelle, on dirait, \u00e0 la faute, \u00e0 la traduction, \u00e0 la po\u00e9sie. Il h\u00e8le (21), par-del\u00e0 sa diff\u00e9rence, la diff\u00e9rence. Il nous dit, de fort loin, ce que nous nous pr\u00e9parons \u00e0 entendre. Il est en-de\u00e7\u00e0 m\u00eame de toute ex\u00e9g\u00e8se (en d\u00e9nonce la folie, l&rsquo;inutile) ; en-de\u00e7\u00e0 c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il sous-tend, il est l\u00e0, toujours l\u00e0, en soi. Cet autre en soi. Cet autre en soi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a paru une premi\u00e8re dans Poezibao C&rsquo;est un livre \u00e9trange o\u00f9 plusieurs voix cohabitent. La porte est toujours ouverte Enfon\u00e7ons d&#8217;embl\u00e9e les portes ouvertes : c&rsquo;est entendu, traduire est impossible. Et, \u00e0 la limite, sauf \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter mot pour mot, la traduction est le degr\u00e9 z\u00e9ro du commentaire ou de l&rsquo;interpr\u00e9tation. 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