{"id":222,"date":"2010-11-12T16:58:06","date_gmt":"2010-11-12T16:58:06","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=222"},"modified":"2010-11-12T16:58:06","modified_gmt":"2010-11-12T16:58:06","slug":"jean-pierre-dupuy-catastrophes-et-fortune-morale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/jean-pierre-dupuy-catastrophes-et-fortune-morale\/","title":{"rendered":"Jean-Pierre Dupuy | Catastrophes et fortune morale"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Polytechnicien, Ing\u00e9nieur G\u00e9n\u00e9ral des Mines. Professeur \u00e9m\u00e9rite de philosophie sociale et politique \u00e0 l&rsquo;Ecole Polytechnique, Paris ; professeur de philosophie et litt\u00e9rature \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Stanford, Californie. Membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Technologies. Directeur des recherches de la Fondation Imitatio.<br \/>\nR\u00e9centes publications : <em>The Mechanization of the Mind<\/em> (Princeton University Press, 2000) ; <em>Pour un catastrophisme \u00e9clair\u00e9<\/em> (Seuil, 2002) ; <em>Avions-nous oubli\u00e9 le mal? Penser la politique apr\u00e8s le 11 septembre<\/em> (Bayard, 2002) ; <em>La Panique<\/em> (Les emp\u00eacheurs de penser en rond, 2003) ; <em>Petite m\u00e9taphysique des tsunamis<\/em> (Seuil, 2005) ; <em>Retour de Tchernobyl : Journal d&rsquo;un homme en col\u00e8re<\/em> (Seuil, 2006) ; <em>On the Origins of Cognitive Science<\/em> (The MIT Press, 2009) ; <em>La Marque du sacr\u00e9<\/em> (Carnets Nord, 2009) ; <em>Dans l\u2019\u0153il du cyclone<\/em> (Carnets Nord, 2009) ; <em>Penser l&rsquo;arme nucl\u00e9aire<\/em> (PUF, \u00e0 para\u00eetre).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le pire n&rsquo;est jamais certain, mais il est parfois utile de faire comme s&rsquo;il \u00e9tait in\u00e9vitable. Le certain et le n\u00e9cessaire sont deux pr\u00e9dicats qu&rsquo;il convient soigneusement de distinguer. Comme dit le po\u00e8te argentin Jorge Luis Borges, \u00ab\u00a0El porvenir es inevitable, pero puede no acontecer.\u00a0\u00bb [L&rsquo;avenir est in\u00e9vitable, mais il peut ne pas avoir lieu.] Ce qui fait qu&rsquo;un destin puisse ne pas s&rsquo;accomplir est aussi ce qui fait qu&rsquo;il s&rsquo;accomplisse. C&rsquo;est cet op\u00e9rateur qui fait l&rsquo;objet de ma conf\u00e9rence. Je l&rsquo;appelle <em>fortune morale<\/em>.<\/p>\n<p>Pour illustrer ces id\u00e9es difficiles, qui rel\u00e8vent de cette branche de la philosophie que l&rsquo;on appelle m\u00e9taphysique, et m\u00eame de son rameau logique, la logique m\u00e9taphysique, je vais pr\u00e9senter trois \u00e9tudes de cas qui illustreront ma th\u00e8se, \u00e0 savoir qu&rsquo;il est parfois utile de faire <em>comme si<\/em> le pire \u00e9tait <em>in\u00e9vitable<\/em>.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai intitul\u00e9 ces trois \u00e9tudes de cas: 1) La crise \u00e9cologique et la fortune morale ; 2) La crise financi\u00e8re et les catastrophes annonc\u00e9es; 3) La fatalit\u00e9 d&rsquo;une guerre nucl\u00e9aire et la dialectique du destin et de l&rsquo;accident.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>1. La crise \u00e9cologique et la fortune morale<\/strong><\/p>\n<p>En conclusion de son film <em>Une v\u00e9rit\u00e9 qui d\u00e9range<\/em>, Al Gore formule des propos qu\u2019un spectateur inattentif a tendance \u00e0 tenir pour des lieux communs, alors qu\u2019ils posent un probl\u00e8me philosophique consid\u00e9rable\u00a0: \u00abLes g\u00e9n\u00e9rations futures auront vraisemblablement \u00e0 se poser la question suivante, conjecture l\u2019ancien vice-Pr\u00e9sident am\u00e9ricain apr\u00e8s avoir montr\u00e9 les cons\u00e9quences dramatiques que le changement climatique en cours produira si l\u2019humanit\u00e9 ne se mobilise pas \u00e0 temps\u00a0: \u2018A quoi pouvaient donc bien penser nos parents\u00a0? Pourquoi ne se sont-ils pas r\u00e9veill\u00e9s alors qu\u2019ils pouvaient encore le faire\u00a0?\u2019 Cette question qu\u2019ils nous posent, c\u2019est <em>maintenant<\/em> que nous devons l\u2019entendre.\u00bb Mais comment, dira-t-on, comment donc pourrions-nous recevoir un message en provenance de l\u2019avenir\u00a0? Si ce n\u2019est pas l\u00e0 simple licence po\u00e9tique, que peut bien signifier cette inconcevable inversion de la fl\u00e8che du temps\u00a0?<\/p>\n<p>Les responsables de Greenpeace ont trouv\u00e9 un moyen plaisant et efficace de poser la m\u00eame question, sinon de la r\u00e9soudre, lors du sommet rat\u00e9 de Copenhague sur le changement climatique. Sur des affiches g\u00e9antes, ils ont vieilli de dix ans les principaux chefs de gouvernement d\u2019aujourd\u2019hui pour leur faire dire\u00a0: \u00abJe m\u2019excuse. Il nous \u00e9tait possible d\u2019\u00e9viter la catastrophe climatique. Mais nous n\u2019avons rien fait.\u00bb Suivait l\u2019injonction\u00a0: \u00abAgissez maintenant et changez l\u2019avenir.\u00bb Ici encore, je doute que les participants \u00e0 la rencontre, lisant cette formule, y aient vu autre chose qu\u2019une fa\u00e7on banale de parler. Seuls quelques intellectuels excentriques, je suppose, des amateurs de science-fiction peut-\u00eatre, ont per\u00e7u l\u2019\u00e9norme paradoxe m\u00e9taphysique que rec\u00e8le l\u2019expression \u00abchanger l\u2019avenir\u00bb. Car de deux choses l\u2019une\u00a0: ou l\u2019avenir est d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019il sera lorsqu\u2019il se r\u00e9alisera, inscrit quelque part \u2013 sur le grand rouleau de Jacques le fataliste, disons \u2013 mais alors il est impossible de le changer\u00a0; ou bien ce n\u2019est pas le cas, l\u2019avenir ne sera que lorsqu\u2019il se pr\u00e9sentera, c\u2019est-\u00e0-dire deviendra (le) pr\u00e9sent, mais alors il est priv\u00e9 de sens de vouloir le changer <em>maintenant<\/em>. Et pourtant, cette formule a l\u2019air de dire quelque chose, et m\u00eame quelque chose de profond. Mais quoi\u00a0?<\/p>\n<p>Je pourrais multiplier les exemples. Que signifie cette pr\u00e9dilection pour les acrobaties m\u00e9taphysiques? Sans doute que devant des d\u00e9fis aussi gigantesques que ceux qui p\u00e8sent sur l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9, il est impossible de ne pas poser \u00e0 nouveaux frais les grandes questions qui l\u2019agitent depuis l\u2019aube des temps. Ces mani\u00e8res de jouer avec le temps sont autant de fa\u00e7ons de nous enjoindre de donner un poids de r\u00e9alit\u00e9 suffisant \u00e0 l\u2019avenir. Car pour donner sens \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019avenir nous regarde et nous juge <em>maintenant<\/em>, il faut bien que, d\u2019une fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9terminer, l\u2019avenir soit d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent ce qu\u2019il sera. Est-ce que cela implique le fatalisme\u00a0? Faut-il en d\u00e9duire que tout est d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit d\u2019avance\u00a0? La r\u00e9ponse est n\u00e9gative, mais il faut beaucoup de travail th\u00e9orique pour s\u2019en convaincre<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Un concept controvers\u00e9 de la philosophie morale peut nous y aider\u00a0: celui de <em>fortune morale<\/em>. Ce concept a fait l&rsquo;objet d&rsquo;un livre remarquable d&rsquo;un des philosophes anglais les plus importants du vingti\u00e8me si\u00e8cle, Bernard Williams, h\u00e9las trop t\u00f4t disparu. Ce livre s&rsquo;intitule <em>Moral Luck<\/em><a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, et a \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>La fortune morale<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><\/em>. Lorsque les cons\u00e9quences d\u2019une action que l\u2019on envisage d\u2019entreprendre sont grev\u00e9es d\u2019une tr\u00e8s forte incertitude, que la nature de celle-ci interdit ou rend d\u00e9risoire le calcul probabiliste des cons\u00e9quences, et qu\u2019on ne puisse exclure une issue catastrophique, alors il n\u2019est pas d\u00e9raisonnable d\u2019admettre que le jugement \u00e0 porter sur l\u2019action ne puisse \u00eatre que r\u00e9trospectif \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il doive prendre en compte les \u00e9v\u00e9nements post\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019action dont il \u00e9tait impossible de pr\u00e9voir, m\u00eame en probabilit\u00e9, la survenue au moment d\u2019agir.<\/p>\n<p>Dans une soir\u00e9e bien arros\u00e9e, un homme boit immod\u00e9r\u00e9ment. Il d\u00e9cide n\u00e9anmoins, en connaissance de cause, de prendre sa voiture pour rentrer chez lui. Il pleut, la chauss\u00e9e est mouill\u00e9e, le feu passe au rouge, l\u2019homme appuie rageusement sur les freins, mais un peu trop tard, sa voiture s\u2019immobilise, apr\u00e8s un l\u00e9ger d\u00e9rapage, <em>au-del\u00e0<\/em> du passage pi\u00e9tons. Deux sc\u00e9narios sont possibles\u00a0: il n\u2019y avait personne sur le passage. L\u2019homme en est quitte pour une bonne frousse r\u00e9trospective. Ou bien\u00a0: l\u2019homme renverse un enfant et le tue. Le droit, bien s\u00fbr, mais surtout la morale, ne porteront pas le m\u00eame jugement dans l\u2019un et l\u2019autre cas. Variante\u00a0: l\u2019homme a pris sa voiture en \u00e9tant sobre. Il n\u2019a rien \u00e0 se reprocher. Mais il y a un enfant qu\u2019il renverse et tue ou bien il n\u2019y en a pas. Ici encore, l\u2019issue impr\u00e9visible r\u00e9troagit sur le jugement que l\u2019on porte sur la conduite de cet homme et aussi sur le jugement qu\u2019il porte lui-m\u00eame sur sa propre conduite.<\/p>\n<p>Si le concept de fortune morale n\u2019a pas toujours eu bonne presse, c\u2019est qu\u2019il a servi \u00e0 justifier les pires abominations. L\u2019avocat d\u2019Eichmann au proc\u00e8s de J\u00e9rusalem, Robert Servatius, disait de son client\u00a0: \u00ab Il a commis ce type de crimes qui vous valent les plus hautes d\u00e9corations si vous gagnez et vous exp\u00e9dient au gibet si vous perdez.\u00bb Il ne faisait ainsi que faire \u00e9cho \u00e0 une parole fameuse de Goebbels, le patron d&rsquo;Eichmann: \u00ab\u00a0L\u2019histoire retiendra nos noms soit comme ceux des plus grands hommes d\u2019\u00c9tat de tous les temps, soit comme ceux des plus grands criminels qui aient jamais exist\u00e9.\u00a0\u00bb Pour ne pas en rester \u00e0 l&rsquo;exemple des nazis: le G\u00e9n\u00e9ral Curtis LeMay, le premier patron du Strategic Air Command, c&rsquo;est-\u00e0-dire des forces a\u00e9riennes am\u00e9ricaines pendant la guerre du Pacifique, qui, en tant que tel,\u00a0 fut responsable de la destruction par bombes incendiaires de 70 villes du Japon imp\u00e9rial, le tout couronn\u00e9 par le largage de deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, eut un jour ce mot: \u00ab\u00a0Si nous avions perdu la guerre, nous aurions \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s et condamn\u00e9s comme criminels de guerre.\u00a0\u00bb Qu&rsquo;est-ce qui fait qu&rsquo;une m\u00eame action est morale si on gagne et immorale si on perd?<\/p>\n<p>J&rsquo;ai fait il y a quelques ann\u00e9es l&rsquo;exp\u00e9rience tragique du dilemme que pose la fortune morale. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 servir comme jur\u00e9 dans un proc\u00e8s criminel qui a fait beaucoup de bruit, \u00e0 la Cour d&rsquo;assises de Paris. L&rsquo;accus\u00e9 n&rsquo;avait de fait tu\u00e9 personne. Mais il <em>aurait pu<\/em> \u00eatre responsable de la mort de plusieurs centaines de personnes, y compris de dizaines de policiers, si la bande criminelle dont il faisait partie avait \u00e9t\u00e9 mieux organis\u00e9e et plus habile. Il faut savoir que le droit p\u00e9nal, en France, pr\u00e9voit la m\u00eame peine <em>maximale<\/em> dans les trois cas suivants: 1) un individu commet un crime; 2) il tente de le commettre, mais ce projet n&rsquo;aboutit pas pour des raisons ind\u00e9pendantes de sa volont\u00e9; 3) il le commet en bande organis\u00e9e. L&rsquo;avocat de la d\u00e9fense, une star du barreau parisien, a eu beau faire valoir l&rsquo;\u00e9vidence, \u00e0 savoir qu&rsquo;il y avait une diff\u00e9rence entre avoir assassin\u00e9 cent personnes et avoir <em>manqu\u00e9<\/em> de le faire, le jury, dont je faisais partie, a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;infliger la peine maximale. Je rappelle qu&rsquo;en France, contrairement au droit p\u00e9nal am\u00e9ricain, l&rsquo;unanimit\u00e9 n&rsquo;est pas requise et que le pr\u00e9sident de la Cour et ses deux assesseurs, des magistrats professionnels, donc, font partie du jury.<\/p>\n<p>Il y a cependant des cas o\u00f9 le concept de fortune morale pose moins de probl\u00e8mes. Dans la question qui nous occupe, on peut raisonner ainsi\u00a0: l\u2019humanit\u00e9 prise comme sujet collectif a fait un choix de d\u00e9veloppement de ses capacit\u00e9s virtuelles qui la fait tomber sous la juridiction de la fortune morale. Il se peut que son choix m\u00e8ne \u00e0 de grandes catastrophes irr\u00e9versibles\u00a0; il se peut qu\u2019elle trouve les moyens de les \u00e9viter, de les contourner ou de les d\u00e9passer. Personne ne peut dire ce qu\u2019il en sera. Le jugement ne pourra \u00eatre que r\u00e9trospectif. Cependant, il est possible d\u2019anticiper, non pas le jugement lui-m\u00eame, mais le fait qu\u2019il ne pourra \u00eatre port\u00e9 que sur la base de ce que l\u2019on saura lorsque le voile de l\u2019avenir sera lev\u00e9. Il est donc encore temps de faire que jamais il ne pourra \u00eatre dit par nos descendants\u00a0: \u00ab\u00a0trop tard\u00a0!\u00a0\u00bb, un trop tard qui signifierait qu&rsquo;ils se trouvent dans une situation o\u00f9 aucune vie humaine digne de ce nom n\u2019est possible. \u00ab\u00a0Nous voici assaillis par la crainte d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e pour ce qu\u2019il adviendra longtemps apr\u00e8s nous \u2013 mieux, par le <em>remords anticipateur<\/em> \u00e0 son \u00e9gard\u00a0\u00bb, \u00e9crit le philosophe allemand Hans Jonas<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, \u00e0 qui nous devons le concept d\u2019<em>\u00e9thique du futur <\/em>: non pas l\u2019\u00e9thique qui pr\u00e9vaudra dans un avenir ind\u00e9termin\u00e9, mais bien toute \u00e9thique qui \u00e9rige en imp\u00e9ratif absolu la pr\u00e9servation d\u2019un futur habitable par l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est <em>l\u2019anticipation de la r\u00e9troactivit\u00e9 du jugement<\/em> qui fonde et justifie cette forme de \u00abcatastrophisme\u00bb que j\u2019ai nomm\u00e9e, par go\u00fbt de la provocation, le catastrophisme \u00e9clair\u00e9. La signature formelle en est cette boucle remarquable qui rend solidaires l\u2019avenir et le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Nous sommes ici tr\u00e8s loin de cette autre banalit\u00e9, refuge des esprits paresseux, bien qu\u2019elle figure d\u00e9sormais dans le pr\u00e9ambule de la Constitution fran\u00e7aise\u00a0: le \u00absouci pour les g\u00e9n\u00e9rations futures\u00bb. Outre que ce souci n\u2019a aucune vraisemblance psychologique, d\u00e8s\u00a0lors qu\u2019il porte sur plus de deux g\u00e9n\u00e9rations, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 possible de le fonder philosophiquement<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Les grands esprits qui ont tent\u00e9 de le faire ont toujours tenu pour \u00e9vidente cette pr\u00e9misse que l\u2019avenir a besoin de nous, gens du pr\u00e9sent, la raison en \u00e9tant l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 du temps. Dans les affaires humaines, cependant, o\u00f9 la question du sens est centrale, cette irr\u00e9versibilit\u00e9 est loin d\u2019\u00eatre une donn\u00e9e ind\u00e9passable, car c\u2019est l\u2019avenir qui donne sens au pass\u00e9. Sartre disait que tant qu\u2019il existera des hommes, libres et responsables, le sens de la R\u00e9volution fran\u00e7aise sera toujours en suspens. Si par malheur nous devions d\u00e9truire toute possibilit\u00e9 d\u2019un avenir vivable, c\u2019est tout le sens de l\u2019aventure humaine, depuis la nuit des temps, que nous r\u00e9duirions \u00e0 n\u00e9ant. C&rsquo;est donc nous qui avons besoin de l&rsquo;avenir, beaucoup plus que l&rsquo;inverse.<\/p>\n<p>2. La <strong>crise financi\u00e8re et les catastrophes annonc\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p>On interviewait Jorge Luis Borges pour la n-i\u00e8me fois: \u00ab\u00a0Parlez-nous de vous, Monsieur Borges.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Vous parler de moi ? Mais je ne sais rien de moi, je ne connais m\u00eame pas la date de ma mort !\u00a0\u00bb Nous pla\u00e7ant \u00e0 la date de l&rsquo;interview, nous pouvons quant \u00e0 nous recourir au <em>futur ant\u00e9rieur<\/em>, ce temps miraculeux qui transforme l&rsquo;avenir en pass\u00e9, et dire: lorsque Borges mourra, sept ans et trois mois se seront \u00e9coul\u00e9s depuis qu&rsquo;il a prononc\u00e9 ces paroles m\u00e9morables. Mais c&rsquo;est un luxe qui \u00e9tait inaccessible \u00e0 l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;int\u00e9resse ici au cas de catastrophes dont la survenue est in\u00e9vitable, mais pour lesquelles nous ne connaissons ni l&rsquo;heure ni le jour. <em>Le temps qui nous<\/em> <em>reste<\/em> est une pure inconnue. L&rsquo;exemple paradigmatique est \u00e9videmment, pour chacun d&rsquo;entre nous, celui de sa mort. Pourquoi l&rsquo;\u00eatre humain est-il \u00e0 ce point hant\u00e9 par le probl\u00e8me du temps si ce n&rsquo;est qu&rsquo;il sait que sa mort est in\u00e9vitable? Ce n&rsquo;est pas la mort en g\u00e9n\u00e9ral qui est son souci premier, mais sa propre mort, la mort-propre, la mort en premi\u00e8re personne: <em>ma mort<\/em> !<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience de <em>ma<\/em> mort n&rsquo;existerait pas si une vie humaine n&rsquo;\u00e9tait ponctu\u00e9e de \u00ab\u00a0petites morts\u00a0\u00bb, des ruptures qui marquent la fin d&rsquo;une p\u00e9riode, d&rsquo;un cycle ou d&rsquo;une phase, et qui sont souvent v\u00e9cues comme des \u00ab\u00a0catastrophes\u00a0\u00bb, non n\u00e9cessairement au sens de d\u00e9sastres, mais aux sens narratif et math\u00e9matique: des vacances qui se terminent, un amour qui se rompt, une guerre qui s&rsquo;ach\u00e8ve. La mort-propre est l&rsquo;exemple supr\u00eame d&rsquo;une catastrophe annonc\u00e9e, mais il en est beaucoup d&rsquo;autres. C&rsquo;est le temps d&rsquo;attente qui nous s\u00e9pare d&rsquo;une catastrophe dont la survenue est in\u00e9vitable qui fait l&rsquo;objet de mon propos.<\/p>\n<p>La forme paradoxale que prend le temps dans ces cas peut \u00eatre d\u00e9crite ainsi: la survenue de la catastrophe est une surprise, mais le fait que ce soit une surprise, lui, n&rsquo;est pas ou ne devrait pas \u00eatre une surprise. On sait qu&rsquo;on se dirige inexorablement vers le terme, mais le terme n&rsquo;\u00e9tant pas connu, on peut toujours esp\u00e9rer qu&rsquo;il n&rsquo;est pas encore proche, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il nous saisisse \u00e0 l&rsquo;improviste. Le cas int\u00e9ressant qui va m&rsquo;occuper est celui o\u00f9 plus on avance, plus on a des raisons <em>objectives<\/em> de penser que le temps <em>qui reste<\/em> avant qu&rsquo;on touche le terme <em>s&rsquo;accro\u00eet<\/em> \u2013 comme si le terme s&rsquo;\u00e9loignait plus rapidement qu&rsquo;on ne s&rsquo;en approche. C&rsquo;est au moment o\u00f9, sans le savoir, on est le plus proche du terme qu&rsquo;on a des raisons parfaitement objectives de croire qu&rsquo;on en est le plus \u00e9loign\u00e9. La surprise est totale mais, puisqu&rsquo;on sait \u00e0 l&rsquo;avance tout ce que je viens de dire, on ne devrait pas \u00eatre surpris d&rsquo;\u00eatre surpris. Le temps tire alors dans deux directions oppos\u00e9es. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, on sait que plus on progresse, plus on se rapproche du terme. Mais celui-ci \u00e9tant inconnu de nous, peut-on vraiment le tenir pour fixe? Dans les cas que je consid\u00e8re, plus on avance sans que le terme soit visible, plus on a des raisons objectives de penser qu&rsquo;une bonne \u00e9toile a choisi pour nous un terme \u00e9loign\u00e9.<\/p>\n<p>Comme illustration, je prends d&rsquo;abord, pr\u00e9cis\u00e9ment, l&rsquo;esp\u00e9rance de vie \u00e0 un \u00e2ge donn\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire le nombre moyen d&rsquo;ann\u00e9es qui restent \u00e0 vivre \u00e0 quelqu&rsquo;un qui a l&rsquo;\u00e2ge en question. On est tent\u00e9 de dire que ce temps qui reste diminue \u00e0 mesure qu&rsquo;on avance en \u00e2ge, mais cela n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement vrai. L&rsquo;esp\u00e9rance de vie d&rsquo;un enfant d&rsquo;un certain \u00e2ge, c&rsquo;est-\u00e0-dire le nombre moyen d&rsquo;ann\u00e9es qui lui reste <em>encore<\/em> \u00e0 vivre, peut <em>augmenter<\/em> avec l&rsquo;\u00e2ge. Le fait qu&rsquo;il a pass\u00e9 le stade critique des premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie est le <em>signe<\/em> que sa constitution est robuste et donc qu&rsquo;il vivra longtemps. Le savoir (qu&rsquo;on se rapproche inexorablement du terme en vieillissant) et l&rsquo;inf\u00e9rence (le terme recule plus vite qu&rsquo;on ne s&rsquo;en approche) tirent sur la corde de la vie\u00a0 dans des directions oppos\u00e9es. Le m\u00eame constat pr\u00e9vaut pour les survivants de certains accidents de sant\u00e9 \u2013 accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou certains cancers: plus on s&rsquo;\u00e9loigne de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement originel, moins la probabilit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9cidive est forte, plus le nombre moyen d&rsquo;ann\u00e9es encore \u00e0 vivre augmente, jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point, bien \u00e9videmment.<\/p>\n<p>M\u00eame moins tragique, le cas de la crise financi\u00e8re est \u00e9minemment instructif. A en croire les \u00e9conomistes, les m\u00e9canismes qui ont conduit \u00e0 la crise pr\u00e9sente sont en gros \u00e9lucid\u00e9s. Tout s\u2019explique r\u00e9trospectivement, ou presque. Et, cependant, la crise a frapp\u00e9 tout le monde par surprise. Qui imaginait durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2007, et m\u00eame au printemps 2008, qu\u2019une crise tr\u00e8s localis\u00e9e dans le secteur du march\u00e9 des emprunts hypoth\u00e9caire aux Etats-Unis allait faire vaciller sur sa base tout le syst\u00e8me financier mondial\u00a0? Il y a donc eu un effet de surprise consid\u00e9rable, mais le fait qu\u2019il y ait eu cette surprise, lui, ne fut pas, ou en tout cas, n\u2019aurait pas d\u00fb \u00eatre une surprise. L&rsquo;\u00e9clatement de la bulle ne pouvait pas ne pas se produire.<\/p>\n<p>Beno\u00eet Mandelbrot, ce g\u00e9nial math\u00e9maticien \u00e0 qui nous devons l&rsquo;un des concepts les plus originaux invent\u00e9s par le vingti\u00e8me si\u00e8cle, celui de <em>forme fractale<\/em>, a montr\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es soixante-dix que le temps de la sp\u00e9culation financi\u00e8re, plus pr\u00e9cis\u00e9ment le temps dont le sp\u00e9culateur estime disposer avant que la bulle \u00e9clate \u2013 et il sait que, in\u00e9vitablement, cette catastrophe se produira t\u00f4t ou tard \u2013 <em>augmente<\/em> \u00e0 mesure que le temps passe sans qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9clate. C&rsquo;est donc au moment qui pr\u00e9c\u00e8de juste son \u00e9clatement qu&rsquo;il se montre le plus optimiste. J&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9 un cas tr\u00e8s particulier, mais qui manifeste le m\u00eame <em>pattern<\/em>, celui de l&rsquo;escroc Bernard Madoff. Plus sa \u00ab\u00a0pyramide\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9vasait avec l\u2019apport permanent et croissant de nouveaux clients, plus il avait de raisons de supposer que la pyramide allait continuer de le faire. Et pourtant, il ne pouvait ignorer que le terme viendrait et que tout son syst\u00e8me s\u2018\u00e9croulerait alors comme un ch\u00e2teau de cartes. La surprise fut d\u2019autant plus terrible que le sch\u00e8me avait march\u00e9 longtemps.<\/p>\n<p>La question que j&rsquo;ai particuli\u00e8rement \u00e9tudi\u00e9e est la suivante: que dicte la prudence dans de tels cas? La prudence dicte ici une maxime\u00a0: plus on a de raisons objectives d\u2019\u00eatre optimiste, plus on se doit d\u2019\u00eatre catastrophiste et de se tenir sur ses gardes, car le terme est sans doute proche. Cette injonction contradictoire se r\u00e9sout en th\u00e9orie en comprenant que l\u2019optimisme est rationnel \u00e0 un niveau et le catastrophisme \u00e0 un autre, qui transcende le premier, en ce qu\u2019il consiste \u00e0 prendre le point de vue du parcours d\u00e9j\u00e0 achev\u00e9 et non dans son d\u00e9roulement. Puisque je sais que, in\u00e9vitablement, je mourrai, je suis s\u00fbr que viendra un temps o\u00f9 je ne serai plus mais o\u00f9 <em>j&rsquo;aurai \u00e9t\u00e9<\/em> (futur ant\u00e9rieur). C\u2019est cette forme de prudence que j\u2019ai nomm\u00e9e le \u00ab\u00a0catastrophisme \u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb. Elle implique de se projeter par la pens\u00e9e <em>apr\u00e8s<\/em> la survenue de l\u2019\u00e9v\u00e9nement catastrophique et \u00e0 contempler le chemin parcouru depuis ce point de vue qui conjoint la surprise et la certitude de la surprise. Le catastrophisme \u00e9clair\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;utilisation judicieuse de cette forme grammaticale si int\u00e9ressante que le fran\u00e7ais nomme futur ant\u00e9rieur et l&rsquo;anglais <em>future perfect<\/em>. Qu&rsquo;est-ce que le futur ant\u00e9rieur a de parfait que n&rsquo;aurait pas le futur ordinaire? Il r\u00e9ussit le prodige de donner \u00e0 l&rsquo;avenir une propri\u00e9t\u00e9 que le pass\u00e9 entendait se r\u00e9server: la fixit\u00e9. Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch dans <em>L\u2019irr\u00e9versible et la nostalgie<\/em>: \u00ab\u00a0Celui qui a \u00e9t\u00e9 ne peut plus d\u00e9sormais ne pas avoir \u00e9t\u00e9 : d\u00e9sormais ce fait myst\u00e9rieux et profond\u00e9ment obscur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 est son viatique pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.\u00a0\u00bb Lamartine dans <em>Le lac<\/em>: \u00ab\u00a0Que le vent qui g\u00e9mit, le roseau qui soupire,\/Que les parfums l\u00e9gers de ton air embaum\u00e9,\/Que tout ce qu&rsquo;on entend, l&rsquo;on voit ou l&rsquo;on respire,\/ Tout dise: Ils ont aim\u00e9 ! \u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>3. La fatalit\u00e9 d\u2019une guerre nucl\u00e9aire et la dialectique du destin et de l\u2019accident<\/strong><\/p>\n<p>Un\u00a0 homme avait coutume de jeter de la poudre chasse-\u00e9l\u00e9phants depuis la fen\u00eatre de son compartiment de chemin de fer. Quand on lui demandait pourquoi il faisait cela puisqu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9l\u00e9phants sur la voie, il r\u00e9pondait\u00a0: \u00ab\u00a0Vous voyez bien que ma poudre est efficace\u00a0!\u00a0\u00bb La l\u00e9gende selon laquelle la dissuasion nucl\u00e9aire aurait \u00e9vit\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 de dispara\u00eetre dans un feu d\u2019artifice atomique rel\u00e8ve de la m\u00eame logique absurde.<\/p>\n<p>Dans le documentaire extraordinaire qu\u2019il a r\u00e9alis\u00e9 sur la vie et les \u0153uvres de Robert McNamara, sous le titre \u00f4 combien clausewitzien <em>The Fog of War<\/em>, le cin\u00e9aste am\u00e9ricain Erroll Morris demande \u00e0 celui qui fut le secr\u00e9taire \u00e0 la d\u00e9fense de John F. Kennedy ce qui, selon lui, explique que l\u2019humanit\u00e9 ne se soit pas fait sauter dans un holocauste nucl\u00e9aire pendant le presque demi-si\u00e8cle de Guerre froide, alors m\u00eame que les deux grandes puissances nucl\u00e9aires se mena\u00e7aient en permanence d\u2019an\u00e9antissement mutuel. La dissuasion\u00a0? Quelle plaisanterie\u00a0! La r\u00e9ponse de McNamara illustre l\u2019extraordinaire inventivit\u00e9 dans la concision que manifeste la langue anglaise\u00a0: \u00ab\u00a0<em>We lucked out\u00a0! <\/em>\u00bb Nous nous en sommes sortis (<em>out<\/em>) par la chance [<em>luck<\/em>]. Vingt-cinq, trente fois durant cette p\u00e9riode nous sommes pass\u00e9s \u00e0 un cheveu de l\u2019apocalypse, \u00e0 une minute de minuit. C\u2019est la chance, le hasard, qui nous a sauv\u00e9s. Mais les choses auraient pu se passer autrement. Mieux, si je puis dire\u00a0: elles auraient <em>d\u00fb<\/em> se passer autrement.<\/p>\n<p>La dissuasion nucl\u00e9aire implique que chaque nation offre aux possibles repr\u00e9sailles de l\u2019autre sa propre population en holocauste. La s\u00e9curit\u00e9 y est fille de la terreur. Si l\u2019une des deux nations se prot\u00e9geait, l\u2019autre pourrait croire que la premi\u00e8re se croit invuln\u00e9rable et, pour pr\u00e9venir une premi\u00e8re frappe, frapperait la premi\u00e8re. Cette logique a re\u00e7u un nom appropri\u00e9\u00a0: MAD (\u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb en anglais), pour \u00ab\u00a0Mutually Assured Destruction\u00a0\u00bb. On dit en fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0vuln\u00e9rabilit\u00e9 mutuelle\u00a0\u00bb. Les soci\u00e9t\u00e9s nucl\u00e9aires se pr\u00e9sentent comme \u00e0 la fois vuln\u00e9rables et invuln\u00e9rables. Vuln\u00e9rables, puisqu&rsquo;elles peuvent mourir de l&rsquo;agression d&rsquo;un autre; invuln\u00e9rables, car elles ne mourront pas avant d&rsquo;avoir fait mourir leur agresseur, ce dont elles seront toujours capables, quelle que soit la puissance de la frappe qui les fait s&rsquo;effondrer.<\/p>\n<p>Or, tout au long de la Guerre froide, deux types d\u2019arguments ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9battus, qui semblaient montrer que la dissuasion nucl\u00e9aire sous sa forme MAD ne pouvait \u00eatre efficace. La premi\u00e8re raison portait sur le\u00a0 caract\u00e8re non cr\u00e9dible de la menace dissuasive\u00a0: pourvu que le sujet qui menace son adversaire de d\u00e9clencher une escalade mortelle et suicidaire si ses \u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats vitaux\u00a0\u00bb sont mis en danger soit dot\u00e9 d&rsquo;une rationalit\u00e9 minimale, plac\u00e9 au pied du mur \u2013 disons apr\u00e8s une premi\u00e8re frappe qui a d\u00e9truit une partie de son territoire \u2013 il ne mettra pas sa menace \u00e0 ex\u00e9cution. Le principe m\u00eame de MAD est l&rsquo;assurance d&rsquo;une destruction mutuelle si l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9carte de l&rsquo;\u00e9quilibre de la terreur. Quel chef d\u2019\u00c9tat, victime d\u2019une premi\u00e8re frappe, n\u2019ayant plus qu\u2019une nation d\u00e9vast\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre, prendrait par une seconde frappe vengeresse le risque de mettre fin \u00e0 l\u2019aventure humaine\u00a0? Dans un monde d&rsquo;\u00c9tats souverains dot\u00e9s de cette rationalit\u00e9 minimale, la menace nucl\u00e9aire n&rsquo;est absolument pas cr\u00e9dible.<\/p>\n<p>Cependant, un autre argument, d\u2019une nature tr\u00e8s diff\u00e9rente, fut mis en avant qui concluait \u00e9galement \u00e0 l\u2019impuissance de la dissuasion nucl\u00e9aire. Pour \u00eatre efficace, la dissuasion nucl\u00e9aire doit \u00eatre absolument efficace. En effet, un \u00e9chec ne saurait \u00eatre admis, puisque la premi\u00e8re bombe lanc\u00e9e serait la bombe de trop. Mais si la dissuasion nucl\u00e9aire est absolument efficace, alors elle n\u2019est pas efficace. En g\u00e9n\u00e9ral, une dissuasion ne marche que si elle ne marche pas \u00e0 cent pour cent. (Que l\u2019on songe au syst\u00e8me p\u00e9nal\u00a0: il faut des transgressions pour que tous soient convaincus que le crime ne paie pas.) Mais ici, la premi\u00e8re transgression est une transgression de trop. La dissuasion nucl\u00e9aire n\u2019est donc pas efficace, pour une seconde raison\u00a0: une dissuasion absolument efficace s\u2019autor\u00e9fute; or la moindre erreur est fatale.<\/p>\n<p>Tardivement, certains comprirent qu&rsquo;il n&rsquo;est nul besoin d\u2019\u00e9change de menaces pour rendre la dissuasion nucl\u00e9aire efficace. La simple existence d&rsquo;arsenaux se faisant face, sans que la moindre menace de les utiliser soit prof\u00e9r\u00e9e ou m\u00eame sugg\u00e9r\u00e9e, suffisait \u00e0 ce que les jumeaux de la violence se tiennent cois. L&rsquo;apocalypse nucl\u00e9aire ne disparaissait pas pour autant du tableau. Sous le nom de dissuasion \u00ab\u00a0existentielle\u00a0\u00bb, la dissuasion apparaissait d\u00e9sormais comme un jeu extr\u00eamement p\u00e9rilleux consistant \u00e0 faire de l&rsquo;an\u00e9antissement mutuel un <em>destin<\/em>. Dire qu&rsquo;elle fonctionnait signifiait simplement ceci: tant qu&rsquo;on ne le tentait pas inconsid\u00e9r\u00e9ment, il y avait une chance que le destin nous oublie \u2013 pour un temps, peut-\u00eatre long, voire tr\u00e8s long, mais pas infini.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, \u00e0 en croire la th\u00e9orie de la dissuasion existentielle, si la dissuasion nucl\u00e9aire a maintenu un temps le monde en paix, c\u2019est en projetant le mal hors de la sph\u00e8re des hommes, en en faisant une ext\u00e9riorit\u00e9 mal\u00e9fique mais <em>sans intention mauvaise<\/em>, toujours pr\u00eate \u00e0 fondre sur l&rsquo;humanit\u00e9 mais sans plus de m\u00e9chancet\u00e9 qu&rsquo;un tremblement de terre ou un tsunami, avec cependant une puissance destructrice capable de faire p\u00e2lir la nature d&rsquo;envie. Cette menace suspendue au-dessus de leurs t\u00eates aurait donn\u00e9 aux princes de ce monde la prudence n\u00e9cessaire pour \u00e9viter l&rsquo;abomination de la d\u00e9solation qu&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une guerre thermonucl\u00e9aire les d\u00e9truisant les uns et les autres et le monde avec eux.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions partis d\u2019une situation <em>strat\u00e9gique<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de guerre, o\u00f9 des hommes ou des peuples tentent d\u2019imposer leur volont\u00e9 \u00e0 d\u2019autres, et nous nous retrouvons dans la situation d\u2019une catastrophe naturelle. Il convient d\u2019analyser cet \u00e9trange retournement.<\/p>\n<p>Les deux arguments invoqu\u00e9s nous convainquent qu\u2019aucune des puissances nucl\u00e9aires n\u2019a le pouvoir de dissuader les autres. <em>Et pourtant, toutes ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre dissuad\u00e9es.<\/em> Comment r\u00e9soudre ce paradoxe\u00a0? David K. Lewis, probablement le plus grand m\u00e9taphysicien du vingti\u00e8me si\u00e8cle, a d\u00e9fini la dissuasion existentielle d\u2019une formule\u00a0: \u00ab\u00a0On ne s\u2019amuse pas \u00e0 taquiner un tigre. C\u2019est aussi simple que cela.\u00a0<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>\u00bb Il faut prendre cette image au s\u00e9rieux. La solution consiste \u00e0 ce qu\u2019ensemble, les puissances cr\u00e9ent une entit\u00e9 fictive mais n\u00e9anmoins effrayante, un tigre symbolique, pr\u00eat \u00e0 tout moment \u00e0 les d\u00e9chirer, <em>sans aucune raison ou motif particulier<\/em>. Ce tigre, c\u2019est \u00e9videmment leur violence, ext\u00e9rioris\u00e9e, chosifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour \u00e9chapper au paradoxe de l\u2019autor\u00e9futation d\u2019une dissuasion r\u00e9ussie, il faut que la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019apocalypse nucl\u00e9aire soit comme inscrite dans l\u2019avenir, telle une <em>fatalit\u00e9<\/em> ou un <em>destin<\/em>. C\u2019est ainsi que raisonnent les th\u00e9oriciens de la dissuasion existentielle, en usant de ces mots surprenants de la part de penseurs ou de strat\u00e8ges \u00ab\u00a0rationnels\u00a0\u00bb. Mais qu\u2019on y songe\u00a0: si ce programme \u00e9tait r\u00e9alis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire si l\u2019an\u00e9antissement nucl\u00e9aire \u00e9tait <em>vraiment<\/em> notre destin, nous aurions compl\u00e8tement rat\u00e9 notre objectif, qui est de faire que l\u2019apocalypse nucl\u00e9aire n\u2019ait pas lieu\u00a0! La condition qui rend la dissuasion efficace s\u2019autor\u00e9fute \u00e0 son tour. Nous avons simplement d\u00e9plac\u00e9 le paradoxe, mais il est toujours avec nous.<\/p>\n<p>Pour en sortir, il faut prendre au s\u00e9rieux, mieux qu\u2019il ne le fait lui-m\u00eame, ce que nous dit Robert McNamara dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> ou dans le documentaire <em>The Fog of War <\/em>: plusieurs dizaines de fois au cours de la Guerre froide, il s\u2019en est fallu de tr\u00e8s peu que l\u2019humanit\u00e9 ne disparaisse en vapeurs radioactives. Echec de la dissuasion\u00a0? C\u2019est tout le contraire\u00a0: ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces incursions dans le voisinage du trou noir qui ont donn\u00e9 \u00e0 la menace d\u2019an\u00e9antissement mutuel son pouvoir dissuasif. \u00ab\u00a0<em>We lucked out <\/em>\u00bb, mais c\u2019est ce flirt r\u00e9p\u00e9t\u00e9 avec l\u2019apocalypse qui, en un sens, nous a sauv\u00e9s. Il faut des accidents pour pr\u00e9cipiter le destin apocalyptique mais, contrairement au destin, un accident <em>peut<\/em> ne pas se produire.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de la dissuasion existentielle on trouve la dialectique du destin et de l\u2019accident. Il s\u2019agit de tenir l\u2019apocalypse nucl\u00e9aire pour un \u00e9v\u00e9nement <em>tout \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et improbable<\/em>. Cette figure est-elle si nouvelle\u00a0? On y reconna\u00eet sans peine la figure du tragique. Lorsque \u0152dipe tue son p\u00e8re au carrefour fatal, lorsque Meursault, l&rsquo;\u00ab\u00a0Etranger\u00a0\u00bb de Camus, tue l&rsquo;Arabe sous le soleil d&rsquo;Alger, ces \u00e9v\u00e9nements apparaissent \u00e0 la conscience et \u00e0 la philosophie m\u00e9diterran\u00e9ennes tout \u00e0 la fois comme des accidents et comme des fatalit\u00e9s\u00a0: <em>le hasard et le destin viennent \u00e0 s&rsquo;y confondre<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019accident, qui fait signe vers le hasard, est le contraire du destin, qui fait signe vers la n\u00e9cessit\u00e9, mais sans ce contraire, le destin ne viendrait pas \u00e0 s\u2019accomplir. Un disciple de Jacques Derrida dirait que l\u2019accident est le <em>suppl\u00e9ment<\/em> du destin, au sens o\u00f9 il est \u00e0 la fois son contraire et sa condition de possibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Si nous refusons cette conversion (<em>metano\u00efa<\/em>) que serait le renoncement complet et simultan\u00e9 de tous \u00e0 la violence, il nous reste ce jeu risqu\u00e9 qui consiste \u00e0 jouer constamment avec le feu\u00a0: pas trop pr\u00e8s, de peur que nous y p\u00e9rissions carbonis\u00e9s\u00a0; mais pas trop loin non plus, de peur que nous oubliions le danger. Il ne nous faut ni trop croire au destin, n\u2019y trop refuser d\u2019y croire\u00a0: il faut croire \u00e0 la m\u00e9taphysique du destin exactement comme on croit \u00e0 une fiction.<\/p>\n<p><strong>En guise de conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Convaincu que les mots poss\u00e8dent une sagesse que n\u2019ont pas toujours ceux qui les utilisent, je ne r\u00e9siste pas \u00e0 la tentation de me r\u00e9f\u00e9rer, pour conclure, \u00e0 la controverse qui entoure l\u2019\u00e9tymologie de ce mot \u00e9trange\u00a0: \u00ab\u00a0risque\u00a0\u00bb, qui sert de viatique \u00e0 tous ceux qui tentent aujourd&rsquo;hui de penser l&rsquo;incertitude de l&rsquo;avenir. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a ceux qui, avec Wartburg, le font d\u00e9river de l\u2019ancien italien <em>risco<\/em>, lui-m\u00eame issu du latin <em>resecum<\/em>, \u00ab\u00a0ce qui coupe\u00a0\u00bb &#8211; d\u2019o\u00f9 les sens de \u00ab\u00a0rocher escarp\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9cueil\u00a0\u00bb et, finalement, de \u00ab\u00a0risque encouru par une marchandise transport\u00e9e par un bateau\u00a0\u00bb\u00a0: donc, l\u2019accident. Mais, de l\u2019autre, on trouve ceux qui, avec Guiraud, pensent qu\u2019\u00ab\u00a0il n&rsquo;y a pas le moindre commencement de preuve \u00e0 ce roman nautique\u00a0\u00bb et font d\u00e9river le mot du latin <em>rixare<\/em> \u00ab\u00a0\u00a0se quereller\u00a0\u00a0\u00bb. Le risque, c\u2019est ce qui \u00e9merge du conflit humain \u2013 la rixe \u2013 lorsque, ainsi que Clausewitz en a fait la th\u00e9orie, il monte aux extr\u00eames et, tel un destin indiff\u00e9rent, m\u00e8ne\u00a0les violents \u00e0 la destruction mutuelle. Les catastrophes naturelles et les catastrophes morales, de plus en plus, seront indiscernables. C\u2019est la le\u00e7on apocalyptique par excellence.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a href=\"#_ftnref\">[1]<\/a> Par exemple, celui que j\u2019ai tent\u00e9 de faire dans mon <em>Pour un catastrophisme \u00e9clair\u00e9<\/em>, Seuil, 2002\u00a0; nouvelle \u00e9dition, coll. Points 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[2]<\/a> Bernard Williams, <em>Moral Luck<\/em>, Cambridge University Press, 1981.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[3]<\/a> La traduction italienne du titre est <em>Sorte Morale<\/em> (Il Saggiatore, Milano 1985). Il est paradoxal que le traducteur n&rsquo;ait pas suivi la le\u00e7on fran\u00e7aise en traduisant <em>luck<\/em> par <em>fortuna<\/em>, puisque Fortuna est une divinit\u00e9 italienne all\u00e9gorique du hasard, de la chance et du destin. Identifi\u00e9e \u00e0 la <em>Tych\u00e9<\/em> grecque, son nom d\u00e9rive du <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Latin\">latin<\/a> <em>fors<\/em> qui signifie \u00ab\u00a0sort\u00a0\u00bb. D\u00e8s la plus haute antiquit\u00e9, elle \u00e9tait v\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans plusieurs provinces italiques, mais son culte le plus important se c\u00e9l\u00e9brait \u00e0 <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pr%C3%A9neste\">Pr\u00e9neste<\/a> dans le Latium, o\u00f9 elle \u00e9tait appel\u00e9e <em>Primigenia<\/em>, primordiale.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[4]<\/a> Hans Jonas, <em>Pour une \u00e9thique du futur<\/em>, Rivages poche, 1998, p. 103.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[5]<\/a> T\u00e9moin l\u2019\u00e9chec dans ce domaine du trait\u00e9 de philosophie morale et politique le plus ambitieux du vingti\u00e8me si\u00e8cle, John Rawls, <em>Th\u00e9orie de la justice<\/em>, Seuil, 1987 (orig., 1971).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[6]<\/a> David K. Lewis, \u00ab\u00a0Finite Counterforce\u00a0\u00bb in Henry Shue (ed), Nuclear Deterrence and Moral Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. Une diff\u00e9rence remarquable entre les situations fran\u00e7aise et am\u00e9ricaine, qui n\u2019est pas \u00e0 l\u2019honneur de la pens\u00e9e fran\u00e7aise, est que certains des plus grands philosophes et logiciens d\u2019outre-Atlantique se sont employ\u00e9s \u00e0 penser la dissuasion nucl\u00e9aire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Polytechnicien, Ing\u00e9nieur G\u00e9n\u00e9ral des Mines. Professeur \u00e9m\u00e9rite de philosophie sociale et politique \u00e0 l&rsquo;Ecole Polytechnique, Paris ; professeur de philosophie et litt\u00e9rature \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Stanford, Californie. Membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Technologies. Directeur des recherches de la Fondation Imitatio. R\u00e9centes publications : The Mechanization of the Mind (Princeton University Press, 2000) ; Pour un catastrophisme \u00e9clair\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[59,4],"tags":[36,80],"class_list":["post-222","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02-ecosophie","category-dossiers","tag-catastrophe","tag-morale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/222","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=222"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/222\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":275,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/222\/revisions\/275"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=222"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=222"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=222"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}