{"id":2202,"date":"2013-11-27T10:00:00","date_gmt":"2013-11-27T09:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2202"},"modified":"2014-06-03T08:42:57","modified_gmt":"2014-06-03T07:42:57","slug":"christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-03","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-03\/","title":{"rendered":"Christophe Manon \u2022 Extr\u00eame et lumineux (extraits, 03)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/manon_brueghel-1-3.jpg\" rel=\"lightbox[2202]\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2214 alignleft\" alt=\"manon_brueghel-1-3\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/manon_brueghel-1-3-144x300.jpg\" width=\"200\" height=\"\" \/><\/a><br \/>\nChristophe Manon a publi\u00e9 une dizaine de livres parmi lesquels <em>Univerciel<\/em> (NOUS, 2009), <em>Qui vive<\/em> (Dernier t\u00e9l\u00e9gramme, 2010), <em>Testament, d\u2019apr\u00e8s Fran\u00e7ois Villon<\/em> (\u00e9ditions L\u00e9o Scheer, coll. LaureLi, 2011) et <em>Cache-cache<\/em> (Derri\u00e8re la salle de bain, 2012). Il a collabor\u00e9 \u00e0 de nombreuses revues et se produit r\u00e9guli\u00e8rement dans le cadre de lectures publiques. On le retrouve ainsi sur <a href=\"http:\/\/remue.net\/spip.php?rubrique442\" target=\"_blank\"><em>Remue.net<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>\u00b6<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-02\">ment<\/a> ind\u00e9finissable, m\u00e9lange d\u2019angoisse, de tristesse et de m\u00e9lancolie le soir lorsque la vieille femme propose une tisane de tilleul avant d\u2019aller se coucher, apr\u00e8s la diffusion des <em>Cinq derni\u00e8res minutes<\/em> ou des <em>Dossiers de l\u2019\u00e9cran<\/em>, le vieil homme roupillant d\u00e9j\u00e0 depuis des lustres avachi dans son fauteuil tout d\u00e9labr\u00e9 face \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, berc\u00e9 par les dialogues insignifiants et le cr\u00e9pitement des b\u00fbches dans la chemin\u00e9e, balan\u00e7ant avec r\u00e9gularit\u00e9 la t\u00eate de droite et de gauche comme une branche d\u2019arbre agit\u00e9e par la brise, ses larges mains jointes sur son ventre pro\u00e9minent tels deux \u00e9normes battoirs, sa bouche \u00e9mettant des sortes de lapements mouill\u00e9s semblables \u00e0 ceux d\u2019un chien repu ou poussant par intermittence un ronflement plus sonore que les autres comme un gros ours irascible et grognon, ouvrant seulement les yeux au moment du g\u00e9n\u00e9rique pour refuser d\u2019une moue d\u00e9daigneuse en poussant un profond soupir, d\u00e9pliant ses jambes ankylos\u00e9es par la longue station immobile, se grattant le sommet du cr\u00e2ne avec une application obstin\u00e9e, puis levant lourdement son imposante carcasse, se d\u00e9pla\u00e7ant en tra\u00eenant des pieds dans ses charentaises trou\u00e9es pour \u00e9teindre l\u2019appareil, aller pisser dans l\u2019arri\u00e8re-cour en contemplant d\u2019un air b\u00e9at et satisfait les \u00e9toiles et la lune qui scintillent timidement derri\u00e8re le voile humide que d\u00e9gage son haleine, rentrer les derni\u00e8res poules qui errent \u00e9perdues et stupides dans l\u2019atmosph\u00e8re vaporis\u00e9e de brume o\u00f9 la ros\u00e9e du soir concentre le parfum aigre de la terre et des herbes coup\u00e9es, faire le tour de la maison avec toujours la m\u00eame d\u00e9marche pesante en fermant portes et persiennes, accompagn\u00e9 par l\u2019\u00e9cho sinistre des cloches dans la campagne et par le vol erratique et disgracieux des chauves-souris \u2013\u00a0et le vaste ciel noir insondable s\u2019\u00e9brouant au-dessus comme un animal frileux\u2009; ce rituel se r\u00e9p\u00e9tant invariablement dans une sorte de monotone et p\u00e9nible silence sous le regard m\u00e9dus\u00e9 du gar\u00e7on qui semble \u00e9merger mollement d\u2019un long r\u00eave pour plonger aussit\u00f4t dans de tristes et st\u00e9riles sp\u00e9culations sur notre d\u00e9plorable condition, son esprit d\u00e9rivant sans attaches entre des rives lointaines de la vieillesse, du d\u00e9nuement et de la mort, pris d\u2019une sorte d\u2019effroi spirituel, se disant avec d\u00e9go\u00fbt en observant l\u2019interminable agonie du feu dont les braises palpitent dans l\u2019obscurit\u00e9\u00a0: <em>C\u2019est cela, c\u2019est bien cela et rien que cela la mort, toute cette pesanteur, cette r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame dans sa morne et pitoyable lenteur quasi immobile, non pas une souffrance ni les mille tourments de l\u2019enfer tels que les ont imagin\u00e9s nos anc\u00eatres dans leur superstitieuse et na\u00efve candeur, ce serait du moins encore un peu d\u2019action, quelque chose qui ressemblerait encore \u00e0 la vie, avec des gestes accomplis et du bruit, des plaintes et des corps qui g\u00e9missent, mais au contraire l\u2019absence totale de mouvement, l\u2019inertie, la passivit\u00e9, une torpeur morose et suffocante, quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable et qu\u2019aucune main ne saurait peindre, qu\u2019aucune imagination ne saurait d\u00e9crire, non pas l\u2019\u00e9clat flamboyant des b\u00fbchers, mais la p\u00e9nombre perp\u00e9tuelle, un monde gris, \u00e9troit et uniforme, non pas l\u2019aiguillon de la douleur mais la terne aphasie, non pas le go\u00fbt du sang, de la sueur ou des larmes, mais celui de cette foutue tisane, un engourdissement profond et insidieux, et celui qui se d\u00e9bat ou s\u2019insurge s\u2019enfonce encore davantage comme dans un mar\u00e9cage, si bien qu\u2019il se trouve encore plus emp\u00eatr\u00e9, encore plus englu\u00e9, condamn\u00e9 en quelque sorte \u00e0 s\u2019effacer puis \u00e0 dispara\u00eetre, \u00e0 moins de renoncer au moindre mouvement<\/em>, ses sp\u00e9culations elles-m\u00eames buttant, achoppant, tournant dans le vide comme un moteur emball\u00e9 et inutile, se r\u00e9p\u00e9tant en boucle, impuissantes et vaines, tandis que l\u2019implacable bruit du m\u00e9canisme, l\u2019affreux tic-tac de la pendule au-dessus de la chemin\u00e9e laisse filer inexorablement de minuscules parcelles de temps, un flot ind\u00e9celable mais continu qui semble lui susurrer inlassablement d\u2019une voix presqu\u2019imperceptible la lente m\u00e9lop\u00e9e de la d\u00e9sagr\u00e9gation et du d\u00e9sastre, ce chant \u00e0 la fois t\u00e9nu et insistant qui le submerge et lui brise le c\u0153ur, entretenant cette sensation naus\u00e9euse d\u2019\u00e9coulement, de fuite \u00e9perdue, d\u2019h\u00e9morragie, comme une blessure, une plaie impossible \u00e0 cicatriser, <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-01\">n<\/a><\/p>\n<p>\u00a9 Christophe Manon, 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christophe Manon a publi\u00e9 une dizaine de livres parmi lesquels Univerciel (NOUS, 2009), Qui vive (Dernier t\u00e9l\u00e9gramme, 2010), Testament, d\u2019apr\u00e8s Fran\u00e7ois Villon (\u00e9ditions L\u00e9o Scheer, coll. 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