{"id":2094,"date":"2013-11-12T07:01:09","date_gmt":"2013-11-12T06:01:09","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2094"},"modified":"2014-06-03T08:39:41","modified_gmt":"2014-06-03T07:39:41","slug":"christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-01\/","title":{"rendered":"Christophe Manon \u2022 Extr\u00eame et lumineux (extraits, 01)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/manon_brueghel-1-1.jpg\" rel=\"lightbox[2094]\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2103 alignleft\" alt=\"manon_brueghel-1-1\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/manon_brueghel-1-1.jpg\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\nChristophe Manon a publi\u00e9 une dizaine de livres parmi lesquels <em>Univerciel<\/em> (NOUS, 2009), <em>Qui vive<\/em> (Dernier t\u00e9l\u00e9gramme, 2010), <em>Testament, d\u2019apr\u00e8s Fran\u00e7ois Villon<\/em> (\u00e9ditions L\u00e9o Scheer, coll. LaureLi, 2011) et <em>Cache-cache<\/em> (Derri\u00e8re la salle de bain, 2012). Il a collabor\u00e9 \u00e0 de nombreuses revues et se produit r\u00e9guli\u00e8rement dans le cadre de lectures publiques. On le retrouve ainsi sur <a href=\"http:\/\/remue.net\/spip.php?rubrique442\" target=\"_blank\"><em>Remue.net<\/em><\/a>. <\/p>\n<p>\u00b6<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">lle attabl\u00e9e dans le salon pour l\u2019un de ces interminables repas (ou banquets ou orgies ou ripailles seraient plus appropri\u00e9s, consid\u00e9rant la dur\u00e9e du rituel et la quantit\u00e9 consid\u00e9rable de nourriture propos\u00e9e) donn\u00e9 traditionnellement \u00e0 l\u2019occasion de la f\u00eate du village, r\u00e9unissant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, depuis les plus jeunes gamins jusqu\u2019\u00e0 la fr\u00eale bisa\u00efeule tra\u00eenant p\u00e9niblement son antique carcasse dans la cuisine o\u00f9 elle demeure seule par superstition, parmi les casseroles, les po\u00eales et les marmites, surveillant les cuissons, go\u00fbtant les sauces, refusant cat\u00e9goriquement d\u2019\u00eatre la treizi\u00e8me convive malgr\u00e9 l\u2019insistance narquoise des membres les plus fac\u00e9tieux, les plus frondeurs et m\u00e9cr\u00e9ants du clan\u2009; tous r\u00e9unis en une m\u00eame tabl\u00e9e, les femmes seules se levant r\u00e9guli\u00e8rement pour assurer le service, \u00f4tant les assiettes, changeant les couverts, allant et venant avec de larges plats parmi les puissantes effluves de nourriture, tandis que les hommes s\u2019emploient exclusivement \u00e0 distribuer les bouteilles de vin vieux pr\u00e9alablement ouvertes et dispos\u00e9es en abondance sur le manteau de la chemin\u00e9e pour \u00eatre chambr\u00e9es et servies \u00e0 temp\u00e9rature ambiante, \u00e9changeant bruyamment calembours, propos salaces, anecdotes de chasse, vantardises, commentaires sportifs, consid\u00e9rations politiques \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce, avec une bonne humeur exag\u00e9r\u00e9e et artificielle, une sorte d\u2019animation forc\u00e9e et presque f\u00e9roce, la table d\u00e9bordant de victuailles (m\u00e9lange de mets traditionnels fran\u00e7ais et de recettes italiennes\u00a0: soupe, lasagnes, gibiers (chevreuil, sanglier, li\u00e8vre), civets, r\u00f4tis, pommes de terre saut\u00e9es au four, flancs, quiches, tartes de toutes sortes, sal\u00e9es ou sucr\u00e9es) qui passent de mains en mains, chacun piochant \u00e0 son gr\u00e9 et mastiquant avec voracit\u00e9, les uns se frottant la panse en riant \u00e0 plein gosier, tandis que d\u2019autres rotent sans vergogne ou quittent leur place quelques minutes pour aller pisser ou fumer une clope dans le jardin, les joues de plus en plus empourpr\u00e9es par la chaleur et l\u2019alcool, les paupi\u00e8res alourdies, les yeux rendus instables et brumeux, noy\u00e9s dans un bien-\u00eatre torpide et repu, les chiens se disputant les restes n\u00e9gligemment jet\u00e9s sous la table par des mains malpropres et graisseuses, babines souill\u00e9es et d\u00e9goulinantes de bave, chacun bavardant, s\u2019interpellant bruyamment dans une confusion croissante, un brouhaha, une ga\u00eet\u00e9 tumultueuse semblable aux sc\u00e8nes festives des primitifs flamands, une certaine convivialit\u00e9 passag\u00e8re et joviale \u00e9clipsant progressivement les rivalit\u00e9s recuites et les brouilles mal dig\u00e9r\u00e9es\u2009; la vieille femme p\u00e9n\u00e9trant tout \u00e0 coup dans la salle d\u2019un air hagard et \u00e9perdu, se tenant la t\u00eate entre les deux mains, la bouche s\u2019entrouvrant et se refermant sans \u00e9mettre le moindre son, comme si sa d\u00e9tresse l\u2019entourait d\u2019une infranchissable cloison transparente, le gar\u00e7on finissant tout de m\u00eame par saisir quelque chose comme\u00a0: <span style=\"color: #ffffff;\">M<\/span>on Dieu\u2009! Mon Dieu\u2009! <span style=\"color: #ffffff;\">C\u2019est p<\/span>as possible\u2009! <span style=\"color: #ffffff;\">V<\/span>enez vite\u2009! <span style=\"color: #ffffff;\">La grand-m\u00e8re est t<\/span>omb\u00e9e dans le feu\u2009! <span style=\"color: #ffffff;\">Je crois bien qu\u2019elle est m<\/span>orte\u2009! par-dessus les rires et les apostrophes qui continuent encore de flotter une seconde dans la pi\u00e8ce de fa\u00e7on irr\u00e9solue, puis s\u2019\u00e9vanouissent, s\u2019ach\u00e8vent en un silence oppressant, aussi mat\u00e9riel et sensible qu\u2019une pierre jet\u00e9e au beau milieu d\u2019un lac par une nuit paisible, et son \u00e9cho qui se r\u00e9percute \u00e0 l\u2019infini, \u00e0 la fois imperceptible et solide, chacun \u00e9changeant avec ses voisins des regards qui passent sans transition de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 \u00e0 la stup\u00e9faction puis \u00e0 l\u2019horreur\u2009; puis se levant tous pr\u00e9cipitamment en se bousculant, s\u2019agitant dans tous les sens comme des fourmis affol\u00e9es par la menace d\u2019un invisible danger, repoussant les chaises dans un grand tumulte de verres et de fourchettes qui tombent, se dirigeant pour ainsi dire instinctivement vers le m\u00eame point par des voies oppos\u00e9es, la sc\u00e8ne se d\u00e9roulant au ralenti, comme en suspension dans le temps, autrement dit\u00a0: ce qui bouge d\u2019un seul coup presque immobile, \u00e0 l\u2019arr\u00eat, se figeant pour un instant, le monde soudain se contractant, puis se dilatant au point d\u2019exploser en mille morceaux, se fragmentant en une myriade d\u2019\u00e9clats scintillants et coupants, qu\u2019on ne peut saisir sans prendre le risque de se blesser, l\u2019ordre naturel des choses brutalement et d\u00e9finitivement boulevers\u00e9, les digues de l\u2019innocence enfantine irr\u00e9m\u00e9diablement rompues, laissant \u00e9chapper un flot irr\u00e9pressible et incontr\u00f4lable de chagrins, de nostalgies, d\u2019incertitudes et de terreurs, un coup de vent furieux qui balaie l\u2019\u00eatre de son aile implacable et le secoue, l\u2019\u00e9branle, l\u2019essore, le chavire, arrachant les masques et chamboulant l\u2019ordre des apparences, les monstres qui surgissent, les ombres qui s\u2019\u00e9tendent, les fant\u00f4mes qui rodent, le c\u0153ur qui se serre, l\u2019estomac qui se soul\u00e8ve sans raison apparente \u2013\u00a0il doit bien exister un rem\u00e8de \u00e0 tout \u00e7a, c\u2019est cela\u00a0: chercher le rem\u00e8de, apaiser l\u2019angoisse, calmer l\u2019inqui\u00e9tude, r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme, \u00e9luder le myst\u00e8re, quoi d\u2019autre sinon\u2009?\u00a0\u2013, tandis que le gar\u00e7on, abandonn\u00e9 avec les autres enfants au centre du d\u00e9sastre, se tenant debout, d\u00e9sempar\u00e9 et inerte, parmi les si\u00e8ges abandonn\u00e9s et les verres renvers\u00e9s, \u00e0 quelques centim\u00e8tres \u00e0 peine de la nappe macul\u00e9e de t\u00e2ches et des serviettes en d\u00e9sordre, essayant de profiter du rel\u00e2chement de la surveillance des adultes pour se faufiler et suivre discr\u00e8tement le mouvement, p\u00e9n\u00e9trer dans le sanctuaire de la connaissance, violer le secret, intercept\u00e9 toutefois par l\u2019un de ses oncles demeur\u00e9 en couverture dans la chambre interm\u00e9diaire entre le salon et la cuisine, n\u2019apercevant du drame qu\u2019une porte close et des visages tendus, et rien d\u2019autre\u00a0: pas le moindre signe, aucune marque, aucun pr\u00e9sage, aucun indice, aucune modification notable de l\u2019atmosph\u00e8re, nulle alt\u00e9ration significative de l\u2019environnement, la terre qui tourne toujours, le monde toujours semblable et cependant se d\u00e9robant derri\u00e8re la porte close et les visages tendus, prenant alors brusquement conscience de la mortalit\u00e9 des \u00eatres et de la sienne en particulier, conscience qui ne cessera par la suite de le hanter, de le tourmenter jusqu\u2019\u00e0 provoquer des naus\u00e9es, parfois, le soir, avant de <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/christophe-manon-extreme-et-lumineux-extraits-02\">s\u2019endor<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christophe Manon a publi\u00e9 une dizaine de livres parmi lesquels Univerciel (NOUS, 2009), Qui vive (Dernier t\u00e9l\u00e9gramme, 2010), Testament, d\u2019apr\u00e8s Fran\u00e7ois Villon (\u00e9ditions L\u00e9o Scheer, coll. 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