{"id":2040,"date":"2013-11-04T08:29:57","date_gmt":"2013-11-04T07:29:57","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2040"},"modified":"2013-11-04T13:18:34","modified_gmt":"2013-11-04T12:18:34","slug":"antonio-werli-entrer-en-matiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/antonio-werli-entrer-en-matiere\/","title":{"rendered":"Antonio Werli \u2022\u00a0Entrer en mati\u00e8re"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Dans l&rsquo;accompagnement de la traduction du l\u00e9viathan et chef d&rsquo;\u0153uvre \u2018Horcynus Orca\u2019 de Stefano d&rsquo;Arrigo, qu&rsquo;il a entreprise avec Monique Baccelli, Antonio Werli, que nous remercions, nous livre ce texte.<\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><em>soleil<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">J\u2019arrive aux abords de cette masse d\u2019eau immense, \u00e9tendue pourtant ramass\u00e9e ~ <em>brevit\u00e0 di quel passo di mare<\/em> ~, devant moi, qui s\u00e9pare les deux rivages de Charybde et Scylla, de la Sicile et de la Calabre. C\u2019est le soir, disons un soir d\u2019octobre tout juste d\u2019apr\u00e8s-guerre ~ <em>che era il quattro di ottobre del millenovecentoquarantatre<\/em> ~, la lumi\u00e8re du soleil s\u2019efface au profit d\u2019une nuit qui d\u00e9vore minutieusement les reflets saillant de toutes choses, rochers, cr\u00eates, arbres isol\u00e9s, et dans le pav\u00e9 d\u2019ombre qui grandit devant moi, se d\u00e9coupe la grande forme qui est le terme du voyage et doit se situer \u00e0 deux ou trois kilom\u00e8tres \u00e0 vol d\u2019oiseau ~ <em>varco aperto fra le due sponde<\/em> ~, et un peu plus loin les petites, apparaissant estomp\u00e9es comme des grands corps \u00e9chou\u00e9s de c\u00e9tac\u00e9s ~ <em>carcasse di balene cadute in bonaccia<\/em>. Le soleil finissant m\u2019appara\u00eet dans toute sa majest\u00e9, en levant les yeux au ponant, c\u2019est la premi\u00e8re chose que je vois, la disparition de l\u2019astre diurne ~ <em>il sole tramont\u00f2<\/em> ~ qui s\u2019engouffre dans les creux du relief que dessinent les \u00eeles sur l\u2019horizon de la mer. Je pense que le couchant mot soleil, il sole, n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019indiquer la direction du mot cach\u00e9 \u00eeles, <em>isole<\/em>\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><em>courant<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">La mer, \u00e9tale depuis le d\u00e9part il y a quatre jours ~ <em>dalla partenza da Napoli<\/em> ~, n\u2019a eu de mouvement que l\u2019ondoiement de sa couche superficielle. \u00c0 l\u2019\u0153il, les brises n\u2019ont fait que peigner la chevelure lisse de sa masse, mais \u00e0 pr\u00e9sent que je me trouve au bord m\u00eame du canal de Messine, je vois qu\u2019elle commence \u00e0 s\u2019\u00e9bouriffer tout doucement, comme un fauve qui s\u2019\u00e9veillerait et serait attis\u00e9e par le ti\u00e8de sirocco ~ <em>aveva cominciato sotto sotto ad allionirsi ~, qui combin\u00e9 aux courants si particuliers du d\u00e9troit, fabriquent des remous et des bouillons ~ simili a gigantesche murene<\/em> ~ impossibles \u00e0 supposer quelques kilom\u00e8tres plus au nord. La mer para\u00eet devant mes yeux se m\u00e9langer, s\u2019intriquer en elle-m\u00eame, se contorsionner et se retordre ~ <em>nel farsi da mare rema<\/em> ~ comme pour signifier qu\u2019une nouvelle chose approche, une transformation survient, qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019opacit\u00e9 liquide se cristallise toute une complexit\u00e9 de courants et de remuements, et qu\u2019un discours est comme pr\u00eat \u00e0 surgir. Je pense que le remuant mot mer, <em>mare<\/em>, n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019indiquer les remous du mot rh\u00e8me, <em>rema<\/em>\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><em>nuage<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans les eaux comme dans les cieux, les formes avancent dans un instant changeant, tr\u00e8s bref. Je rel\u00e8ve \u00e0 nouveau les yeux, et je voix l\u2019ombre violac\u00e9e de la fin du jour, que les r\u00e9verb\u00e9rations marines redessinent en aquarelle naturaliste ~ <em>sembrava una grande troffa di buganvillea<\/em> ~ transformant brume et accumulations vaporeuses en lourds amalgames floconneux ~ <em>nuvolaglie fumose<\/em> ~ qui sont sur le point de d\u00e9gringoler des massifs, des \u00e9perons, des rocailles depuis les deux rivages, comme des pens\u00e9es ou des \u00e9vocations venues de loin et d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9, qui viendraient nourrir la b\u00e9ance du D\u00e9troit. Malgr\u00e9 les derni\u00e8res barbailles luminescentes qui persistent dans l\u2019atmosph\u00e8re, la nuit surgit d\u2019un coup, d\u00e9layant du m\u00eame coup de son noir d\u2019encre les \u00eeles, les remous et les nuages ~ <em>come ci dilagasse dentro col suo nero inchiostro<\/em> ~, comme pour fermer de force mes paupi\u00e8res. Je pense que cette nuageaille noire, <em>nuvolaglia nera<\/em>, n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019ombre manifeste des r\u00e9cits s\u00e9culaires qui hantent cette mer illimit\u00e9e\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><em>espadon<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Droit devant, tout au bord du promontoire, une silhouette isol\u00e9e, c\u2019est \u2019Ndrja, est pench\u00e9e au-dessus des eaux ~ <em>s\u2019affacci\u00f2 sul mare<\/em> ~, qui semble sur le point de s\u2019immerger non dans la mer de vagues mais dans la mer de ses souvenirs. De loin, on dirait l\u2019un de ces gros poissons ~ <em>snelli di vita, delicati ed eleganti per natura<\/em> ~ qui sur un navire de p\u00eache, remue d\u2019un geste engourdi par une nostalgie enfouie aux profondeurs d\u2019un temps \u00e0 jamais perdu ~ <em>come una volta<\/em> ~ lorsqu\u2019il entrevoit du coin de l\u2019\u0153il la portion d\u2019eau d\u2019o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9. On dirait que la nuit doublement t\u00e9n\u00e9breuse ~ <em>per oscuramento di guerra e difetto di luna<\/em> ~ n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi propice \u00e0 la remembrance. Je vois son regard invoquer des sc\u00e8nes pass\u00e9es, des sc\u00e8nes o\u00f9 les p\u00eacheurs se bataillent l\u2019espadon agonisant, \u00e0 coups de chapeaux, de cris et de gesticulations ~ <em>sbracciamento o scappellamento<\/em> ~, et se rappeler comme il devrait \u00eatre simple de passer ce court mille marin qui lui reste \u00e0 faire pour rentrer chez lui, \u00e0 Charybde ~ <em>Cariddi\u2026 visav\u00ec con Scilla<\/em>. Ni l\u2019absence de lune, ni l\u2019absence de barque, ni l\u2019absence de p\u00eacheurs ne semble r\u00e9ellement l\u2019accabler, alors que tout est pr\u00e9sage ~ <em>avvisaglia<\/em> ~ d\u2019une calamiteuse fin de voyage. Je pense que le mot espadon, <em>spada<\/em>, ne vise rien d\u2019autre que planter le soulagement du mot \u00e9p\u00e9e, <em>spada<\/em>, sur son rivage natal\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><em>mer<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Deux vaguelettes, deux ondulations parmi mille ~ <em>quello sventolio flacco flacco dell\u2019onda grigia<\/em> ~ ont pass\u00e9 devant mes yeux comme un feuillet d\u00e9pli\u00e9 d\u2019un livre d\u00e9mesur\u00e9. Ensuite, \u2019Ndrja Cambria ~ <em>nocchiero semplice della fu regia Marina<\/em> ~, marin tel Ulysse de retour apr\u00e8s l\u2019errance, tel Achab courant l\u2019oc\u00e9an en qu\u00eate de lui-m\u00eame, tel Gilliat qu\u2019aucun \u00e9cueil ne retient, abandonne le promontoire nocturne et rejoint la marine, certainement avant de traverser. Je pense que cette br\u00e8ve fin de voyage n\u2019est qu\u2019un long commencement, qu\u2019une simple ligne d\u00e9marque ~ <em>sulla linea dei due mari<\/em>. Alors, je d\u00e9fais mes lacets et je d\u00e9boutonne ma chemise, j\u2019\u00f4te chaussures et v\u00eatements, et je plonge aveugl\u00e9ment ~ <em>un salto solo<\/em> ~ dans les deux-mers de Charybde et Scylla, dans l\u2019\u00e9paisse immensit\u00e9 des r\u00e9cits, souvenirs, pens\u00e9es et paroles de \u2019Ndrja, dans le faisceau des pages innombrables qu\u2019embrasse <em>Horcynus Orca<\/em>, et mes traces comme les siennes sont englouties par l\u2019\u00e9cume rampante, enti\u00e8res englouties, disparaissant dedans, au-dedans l\u00e0 o\u00f9 la mer est mer ~ <em>dentro, piu dentro dove il mare \u00e8 mare<\/em>.<\/span><\/span><\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;accompagnement de la traduction du l\u00e9viathan et chef d&rsquo;\u0153uvre \u2018Horcynus Orca\u2019 de Stefano d&rsquo;Arrigo, qu&rsquo;il a entreprise avec Monique Baccelli, Antonio Werli, que nous remercions, nous livre ce texte. soleil J\u2019arrive aux abords de cette masse d\u2019eau immense, \u00e9tendue pourtant ramass\u00e9e ~ brevit\u00e0 di quel passo di mare ~, devant moi, qui s\u00e9pare les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[176,4,67,68,60,61,129,62],"tags":[441,440],"class_list":["post-2040","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06-traduire","category-dossiers","category-essai","category-fiction","category-format","category-genre","category-temoignage","category-texte","tag-horcynus-orca","tag-stefano-darrigo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2040","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2040"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2040\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2087,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2040\/revisions\/2087"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2040"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2040"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2040"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}