{"id":2039,"date":"2013-11-04T08:18:17","date_gmt":"2013-11-04T07:18:17","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=2039"},"modified":"2014-06-03T08:40:17","modified_gmt":"2014-06-03T07:40:17","slug":"anna-de-sandre-lessayage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/anna-de-sandre-lessayage\/","title":{"rendered":"Anna de Sandre \u2022\u00a0L&rsquo;essayage"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/anna_de_sandre.jpg\" rel=\"lightbox[2039]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-2032 alignleft\" alt=\"anna_de_sandre\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/anna_de_sandre-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Anna de Sandre a une pr\u00e9dilection pour la forme br\u00e8ve ; elle \u00e9crit principalement des nouvelles (\u2018Le parapluie rouge\u2019, \u00e0 para\u00eetre aux \u00e9ditions In-8) et de la po\u00e9sie (\u2018Un r\u00e9gal d&rsquo;herbes mouill\u00e9es\u2019, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (\u2018Iris et l&rsquo;escalier\u2019, Gallimard). La plupart de ses textes sont publi\u00e9s dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site <a href=\"http:\/\/biffureschroniquesads.wordpress.com\/\" target=\"_blank\">Biffures Chroniques<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois \u00e9trange et reposant de glisser dans ses v\u00eatements, de les essayer un \u00e0 un en remontant le d\u00e9collet\u00e9 d\u2019un col en V sur mes seins trop gros ou en tournant une jupe un peu flottante \u00e0 ma taille. Ses chaussures \u00e9taient entass\u00e9es sans distinction dans un sac poubelle. Je chaussais deux pointures au-dessus mais ne souhaitais pas les donner \u00e0 quiconque.<\/p>\n<p>Un peu de givre sur la fen\u00eatre durcissait avec la fin de la journ\u00e9e et ma respiration sortait en volutes dans la chambre comme d\u2019une opportune cigarette. Les radiateurs \u00e9teints depuis ces jours derniers ne m\u2019indisposaient pas. La succession des essayages laissait m\u00eame une fine sueur sur le haut de mon corps qui alourdissait l\u2019odeur de mon parfum. J\u2019encha\u00eenais les gestes devant les glaces de l\u2019armoire avec rapidit\u00e9, non pas \u00e0 la sauvette mais sous l\u2019impulsion d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie. Je n\u2019attendais rien de mon reflet qui renvoyait mon image affubl\u00e9e de ses fringues. Juste mon sourire dont je ne savais plus s\u2019il \u00e9tait victorieux ou g\u00ean\u00e9, un peu des deux je crois, en remarquant les  moiti\u00e9s de son lit que je partageais en me tenant debout trois pas devant. J\u2019avais bais\u00e9 sur sa couette en satin avec un voisin qui n\u2019en demandait pas tant apr\u00e8s m\u2019avoir aid\u00e9e \u00e0 porter quelques-uns de ses meubles \u00e0 la d\u00e9chetterie. Je n\u2019avais pas os\u00e9 aller jusqu\u2019\u00e0 ouvrir sa couche pour me tordre et hurler dans ses draps inchang\u00e9s depuis qu\u2019on l\u2019avait enlev\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la semaine pr\u00e9c\u00e9dente seulement et j\u2019avais l\u2019impression de rouvrir sa chambre apr\u00e8s avoir v\u00e9cu une longue vie loin de son appartement, ailleurs que dans cette ville o\u00f9 j\u2019avais encha\u00een\u00e9 des jobs lamentables pour l\u2019entretenir et lui payer ses putains de m\u00e9dicaments.<\/p>\n<p>Son t\u00e9l\u00e9phone bleu, assorti au monochrome de la chambre, prenait la poussi\u00e8re. Elle fut la seule \u00e0 s\u2019en servir, rarement. En entrant ici, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propri\u00e9t\u00e9s. Un territoire petit et mal entretenu qu\u2019elle quittait \u00e0 regret, press\u00e9e par tout ce qui pour elle \u00e9tait une obligation. La d\u00e9cence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat, et je la croisais quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Rarement v\u00eatue pour sortir. J\u2019\u00e9tais sa meilleure domestique et j\u2019exp\u00e9diais ses affaires courantes sans jamais faillir : j\u2019avais trop peur d\u2019en mourir.<\/p>\n<p>Les cloches de Ste B\u00e9nigne sonn\u00e8rent l\u2019heure. J\u2019adressai un adieu muet au t\u00e9l\u00e9phone, au lit et aux miroirs qui me montraient dans son manteau-redingote favori d\u2019un agr\u00e9able vert bouteille, je humai un reste de son parfum \u00e0 l\u2019ylang-ylang accroch\u00e9 sur son pull \u00e0 col-boule en cachemire gris perle et je sortis de mon sac \u00e0 main un \u00e9chantillon de bois de cade pur jus que j\u2019ouvris et r\u00e9pandis par frottements sur le chambranle de sa porte. Il chasse les sorci\u00e8res \u00e0 tous coups et je ne souhaitais pas qu\u2019elle me jou\u00e2t un nouveau tour, m\u00eame \u00e0 pr\u00e9sent que je l\u2019avais vaincue.<\/p>\n<p>L\u2019oncle Jacques, impatient de se recueillir une \u00e9ni\u00e8me fois au pied de son lit, apparut dans l\u2019embrasure.<\/p>\n<p>L\u2019effroi lisible sur son visage fut une nouvelle victoire.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anna de Sandre a une pr\u00e9dilection pour la forme br\u00e8ve ; elle \u00e9crit principalement des nouvelles (\u2018Le parapluie rouge\u2019, \u00e0 para\u00eetre aux \u00e9ditions In-8) et de la po\u00e9sie (\u2018Un r\u00e9gal d&rsquo;herbes mouill\u00e9es\u2019, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (\u2018Iris et l&rsquo;escalier\u2019, Gallimard). 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