{"id":1813,"date":"2013-06-17T06:01:34","date_gmt":"2013-06-17T05:01:34","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1813"},"modified":"2013-06-18T08:01:30","modified_gmt":"2013-06-18T07:01:30","slug":"luc-garraud-le-journal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/luc-garraud-le-journal\/","title":{"rendered":"Luc Garraud \u2022 Le journal"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" rel=\"lightbox[1813]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" alt=\"luc_garraud\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\n<strong>Hors-Sol<\/strong> publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013.<\/p>\n<p>Les photos sont du m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><center><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/1975.jpg\" alt=\"1975\" width=\"300\" height=\"\" \/><\/a><\/center><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Le col ferme chaque ann\u00e9e, le 15 novembre, c\u2019est marqu\u00e9 sur un panneau en bas au d\u00e9but de la route, un peu effac\u00e9. Je viens du sud, je vais vers le nord. Je vois dans mon r\u00e9troviseur la barri\u00e8re s&rsquo;abaisser dans mon dos, les employ\u00e9s des routes tout de jaune fluo m\u2019ont salu\u00e9 au passage.<\/p>\n<p>J\u2019arrive au premier lacet, la pente est douce. Je suis le dernier voyageur, seul sur la route.<\/p>\n<p>Le col est encore loin, il passe comme tous les cols au point le plus bas entre deux montagnes. Il est \u00e0 plus de deux mille cinq cent m\u00e8tres d\u2019altitude. Ce n\u2019est pas le plus haut que je connaisse, mais il est unique par son passage tr\u00e8s \u00e9troit. Il est taill\u00e9 dans la roche dans le vertige.<\/p>\n<p>La route est trac\u00e9e depuis plus d\u2019un si\u00e8cle. Elle s\u2019\u00e9ternise en lacets de chaque cot\u00e9s des versants. L\u2019adret monte en pente douce, c\u2019est presque plat par endroits, chaque courbe patiente. <\/p>\n<p>Au sommet, on d\u00e9bouche par un entonnoir serr\u00e9 entre deux parois ocre et bleut\u00e9es. On passe dans l\u2019ombre un moment.<\/p>\n<p>Le vent froid souffle comme au sortir d\u2019un tube, je passe \u00e0 l\u2019ubac.<\/p>\n<p>De l\u2019autre cot\u00e9, le fond de la vall\u00e9e est sombre, les for\u00eats de sapins et d\u2019\u00e9pic\u00e9as s\u2019\u00e9talent en nappes.<\/p>\n<p>La pente est forte d\u2019un coup, elle serpente dans les grandes casses d\u2019\u00e9boulis mouvants.<\/p>\n<p>L\u2019automne fait son givre, entre les pierres au bord de la route, tout se cristallise.<\/p>\n<p>Le temps est blanc, il neige, c\u2019est un d\u00e9but d\u2019hiver timide avec de gros flocons l\u00e9gers qui tombent, virevoltent.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9coute la m\u00e9t\u00e9o \u00e0 la radio, elle dit vrai. Il fait parait-il beau \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>C\u2019est une id\u00e9e tenace qui fait une part au temps consid\u00e9rable. Il est beau quand le soleil se montre et mauvais quand il pleut.<\/p>\n<p>Quand il neige, c\u2019est de l\u2019or qui tombe.<\/p>\n<p>Je suis en voiture et la descente du col se poudre doucement. <\/p>\n<p>La pluie vient du sud, gonfl\u00e9e de la mer, elle s\u2019engouffre dans les vall\u00e9es et le froid transforme tout en neige, en coton.<\/p>\n<p>Tout l\u2019hiver, la route est laiss\u00e9e seule, aux \u00e9boulements, aux avalanches. La montagne reprend le dessus un temps. Elle s\u2019\u00e9tale, saupoudre ses blocs. Elle ne laisse plus un seul morceau visible d\u2019asphalte, elle recouvre tout. <\/p>\n<p>C\u2019est un jeu d\u2019hiver, elle bouge la montagne.<\/p>\n<p>Ce sont les derniers jours praticables, tout au long de l\u2019\u00e9t\u00e9, la chauss\u00e9e est  propre, nettoy\u00e9e d\u2019heure en heure, elle est sans danger. Il faut assurer le passage, c\u2019est un \u00e9norme effort quotidien. Il faut faire avec les petits mouvements de la montagne, faire avec les chutes.<\/p>\n<p>Et puis \u00e0 l\u2019approche de l\u2019hiver, on l\u00e2che l\u2019affaire, \u00e9puis\u00e9, on en peut plus, la route est livr\u00e9e aux pierres.<\/p>\n<p>Dans le bas tout s\u2019aplatit, c\u2019est encaiss\u00e9, c\u2019est plat comme le lit d\u2019une rivi\u00e8re<\/p>\n<p>Il y a un bloc sur la route, gros comme ma voiture, plus gros m\u00eame, il barre tout. Je m\u2019arr\u00eate au bord du vide.<\/p>\n<p>Une avalanche barre la route, avec des coul\u00e9es de boues m\u00eal\u00e9es \u00e0 la neige, des coul\u00e9es poivre et sel. Un bloc est tomb\u00e9 ; en s\u2019approchant de lui, il est de la taille d\u2019une maison \u00e0 l\u2019envers, volets ouverts, un cube compact. Il attendait sur la vire, au-dessus, il attendait de partir, d\u2019aller plus bas. <\/p>\n<p>Pour les pierres, c\u2019est une forme de promotion, d\u2019attente inesp\u00e9r\u00e9e, partir enfin de la paroi, se d\u00e9solidariser, prendre le chemin du chaos, briser son r\u00eave, faire du bruit, rentrer en poussi\u00e8re.<\/p>\n<p>Les pierres lav\u00e9es, dilu\u00e9es par les eaux fortes, r\u00e9duites pour passer sous les ponts en petits graviers color\u00e9s, roul\u00e9es en grain de sable jusqu&rsquo;\u00e0 la mer. S\u2019\u00e9taler dans l\u2019estuaire, devenir liquide, libre.<\/p>\n<p>La neige tombe en couche, de plus belle.<\/p>\n<p>Il y a de l\u2019autre cot\u00e9 du torrent une baraque bard\u00e9e, une toute petite maison aux murs de ces pierres roul\u00e9es. Le toit est tr\u00e8s en pente, presque pointu, pour ne pas retenir la neige. C\u2019est une maison foresti\u00e8re, ouverte de temps en temps pour les promeneurs perdus, c\u2019est mon cas.<\/p>\n<p>Il va falloir l\u2019atteindre, par une passerelle suspendue au-dessus des eaux furieuses.<\/p>\n<p>Avec l\u2019\u00e9paule je pousse la porte lourde qui coince au sol, il n\u2019y a pas de cl\u00e9, c\u2019est sobre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Il a des buches de bois bien rang\u00e9es sous la neige.<\/p>\n<p>Passer la nuit ici, dans mon sac \u00e0 dos plein de nourriture, il y a du pain, du fromage. J\u2019ai de quoi. Tout aura fondu demain, les neiges d\u2019automne fondent aussi vite quelles tombent, le sol est encore chaud.<\/p>\n<p>Je rentrerais \u00e0 pied, demain. <\/p>\n<p>Le feu dans le po\u00eale de fortune en fonte \u00e0 du mal \u00e0 prendre, le bois est humide. Je trouve deux casseroles caboss\u00e9es de suie pour faire chauffer un peu de neige.<br \/>\nL\u2019eau bouillante remplie la pi\u00e8ce d\u2019une bu\u00e9e qui se plaque aux carreaux, le repas est un m\u00e9lange de choses froides et chaudes.<\/p>\n<p>La nuit est noire dedans et blanche dehors. Je mange dans l\u2019encre \u00e0 la lueur d\u2019une \u00e9toile \u00e9teinte. <\/p>\n<p>Je me limite \u00e0 un espace seul, qui devient de plus en plus restreint. Je suis entre deux chaises, accroch\u00e9 \u00e0 une table \u00e0 trois pieds pos\u00e9e dans un angle. J\u2019\u00e9cris dans le coin sans voir les mots sur mon carnet.<\/p>\n<p>Sur les lignes tordues, j\u2019\u00e9cris dans le noir jusqu\u2019au matin, endormi sur la table. <\/p>\n<p>Le sommeil est caboss\u00e9. Sur un matelas us\u00e9 je fais craquer mes os. Le matin est \u00e0 peine clair. Je remets le po\u00eale en route, toute la nuit \u00e0 plein r\u00e9gime, il s\u2019est \u00e9teint fatigu\u00e9.<\/p>\n<p>Le th\u00e9 sans ar\u00f4mes laisse au matin, au bord du verre, un tanin brun\u00e2tre. Il refroidit \u00e0 vue d\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>Par la fen\u00eatre, il y a plus d\u2019un m\u00e8tre de neige uniforme, tout est fig\u00e9.<\/p>\n<p>Une avalanche \u00e0 emport\u00e9 le gros bloc. Je ne vois plus ma voiture, elle est dans le torrent plus bas. Elle ressemble \u00e0 une compression de C\u00e9sar.<\/p>\n<p>Je marche au bord du ravin sans pouvoir m\u2019approcher. Je fais quelques pas sur la piste qui monte sur le cot\u00e9 dans la for\u00eat, pour voir de plus haut. Je descends par le sentier, tout est bloqu\u00e9. Je suis perch\u00e9 l\u00e0 sans pouvoir bouger, j\u2019ai de quoi tenir quelques jours.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai qu\u2019un feuillet de journal local \u00e0 lire.<br \/>\nLa m\u00e9t\u00e9o du 17 juillet n\u2019est pas celle d\u2019aujourd\u2019hui ; un r\u00e9sultat sportif raconte la victoire sur le fil de l\u2019\u00e9quipe locale bien que r\u00e9duite \u00e0 neuf en seconde mi-temps.<\/p>\n<p>Il y a un grand bandeau allong\u00e9 dans lequel un roman interminable s\u2019\u00e9tale par \u00e9pisodes, c\u2019est une litt\u00e9rature adapt\u00e9e pour l\u2019\u00e9t\u00e9. Trois mois sans suspens, ni rebondissements pour toujours le m\u00eame d\u00e9nouement, tout se terminera \u00e0 Venise, chaque \u00e9t\u00e9 c\u2019est pareil, il faut que cela se termine. <\/p>\n<p>Il y a aussi une promotion pour une marque de coton r\u00e9volutionnaire \u00e0 mettre dans les oreilles pour ne plus rien entendre. Je m\u2019arr\u00eate un moment sur la recette de cuisine du jour, mais je n\u2019ai absolument rien pour la faire.<\/p>\n<p>L\u2019horoscope c\u2019est le m\u00eame dans le monde entier. <\/p>\n<p>Aux petites annonces, une famille recherche quelques m\u00e8tres carr\u00e9s pour faire un potager, il faut \u00e9crire au journal.<\/p>\n<p>J\u2019ai un carnet \u00e0 spirales, en petit format de 180 pages blanches \u00e0 petits carreaux. J\u2019ai deux crayons, j\u2019ai de quoi \u00e9crire pour combien de temps ?<\/p>\n<p>Un jour, deux jours ou trois, je ne sais pas combien de temps, je vais rester seul ici comme une f\u00e8ve dans sa gousse, j\u2019attends l\u2019\u00e9cho sagement. <\/p>\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 souvent m\u2019isoler pour \u00e9crire un peu dans le calme.<\/p>\n<p>Un temps ne rien faire, venir tout seul en montagne, se laisser aller \u00e0 ne plus faire un geste, rester immobile, fl\u00e2ner dedans, aller nulle part, regarder ce qui se passe.<\/p>\n<p>J\u2019ai encore du sel plein les mains d\u2019un pr\u00e9c\u00e9dent voyage, j\u2019ai de quoi raconter.<br \/>\nJe suis un \u00e9crivain contraint par la neige. J\u2019\u00e9cris parce qu\u2019il neige, j\u2019attends la fonte de la page blanche.<\/p>\n<p>Un jour, on pourra ne rien faire du tout, s\u2019allonger doucement, faire un pas, pas trop loin, hors du vacarme, ne plus revenir, s\u2019\u00e9teindre un peu, un peu seulement, ne rien faire longtemps, s\u2019habituer au moindre d\u2019effort, \u00eatre sans fabrique, sans cheval, au bout du bout, se dissoudre, mettre la fin au d\u00e9but, se mettre de cot\u00e9 pour \u00e9crire.<\/p>\n<p>Sur ma page, je n\u2019\u00e9cris plus, je n\u2019\u00e9cris plus rien. Je parle petit \u00e0 petit en dedans, par petites bribes, c\u2019est peu \u00e0 chaque fois. <\/p>\n<p>Je me perds seul, je suis l\u00e0 depuis trois jours, \u00e0 regarder dehors, \u00e0 tourner dans l\u2019espace, je prends le vent d\u2019autant pour un courant d\u2019air, le vent dans un couloir.<\/p>\n<p>Je suis autiste de haut niveau, je fais avec l\u2019altitude une chose par jour. Une masse \u00e9norme m\u2019habite, une grappe, un flux ininterrompu. Quelquefois je prends mon personnage, devant la glace, je me parle.<\/p>\n<p>J\u2019ai sorti deux verres car nous seront deux tout \u00e0 l\u2019heure. <\/p>\n<p>Je ne veux rien laisser ici, je suis contraint de tout oublier, de me faire oublier. Je l\u00e8che le fond du verre, plus une trace, tout doucement \u00e9teindre la m\u00e8che, la mouiller, la serrer entre les doigts humides.<\/p>\n<p>Je pisse \u00e0 cot\u00e9, j\u2019ai perdu petit a petit du pouvoir, de la force, je m\u2019en sers de moins en moins. Je ride ma peau comme une flaque qui s\u2019ass\u00e8che, je craquelle. Je me laisse, je cours plus lentement sur la lande. Je d\u00e9truis ma trace, il ne me reste que des restes. <\/p>\n<p>J\u2019ai des questions sur les consignes.<\/p>\n<p>Je fais avant les choses, pour changer, je suis n\u00e9 particulier, je n\u2019ai rien lu sur mes mains, j\u2019ai vu des mots dans ma t\u00eate qui ne veulent rien dire.<\/p>\n<p>Je mange debout, je suis debout pour manger.<\/p>\n<p>Je suis ferm\u00e9 ici pour plusieurs jours de neige.<\/p>\n<p>Tout prend de la place sur un m\u00e8tre carr\u00e9, on \u00e0 la place de faire des tas de trucs.<\/p>\n<p>Je regarde dans l\u2019autre sens, je m\u2019invente une langue plus r\u00e2peuse, comme celle de l\u2019escargot du foss\u00e9 gav\u00e9 d\u2019ortie, au bord du mur, le franchir tout seul, de pierres en pierres. <\/p>\n<p>Je d\u00e9cris les mouvements de ma t\u00eate. Je lis et transcris les images enfouies qui arrivent automatiques, elles prennent leur sens \u00e0 la lecture, au bord du bassin, c\u2019est une feuille qui s\u2019\u00e9loigne, une main s\u00e8che, coup\u00e9e de son poignet.<\/p>\n<p>Je fais mon usine sur un m<sup>\u00b2<\/sup>, une vigie, un phare. Je prends mon repas \u00e0 l\u2019envers, derri\u00e8re les carreaux bleut\u00e9s de la baie. Je vois dans le noir des yeux. <\/p>\n<p>Je suis debout sur la chaise. Je vois par-dessus de la haie : la terre du voisin, au loin le froid, la brume opaque, la faible lueur. Je surveille ceux qui dorment, comme l\u2019eau qui bout. Je suis les ruisseaux se perdre dans les galets. Je fuis sur la pointe des pieds.<\/p>\n<p>Je cherche une petite ampoule pour \u00e9clairer l\u2019autre face du monde, celle qui dort.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9vite d\u2019\u00e9crire des phrases mal finies, mal ficel\u00e9es de peur quelles restent longtemps, quelles s\u2019\u00e9ternisent. <\/p>\n<p>J\u2019efface tout, je jette \u00e0 la rue, je retourne \u00e0 la nature, je mange comme une b\u00eate, un ours, un rongeur de graines.<\/p>\n<p>Je ne pars plus, je reste, je bloque, je fais tout d\u2019ici. Je sais ce qu\u2019il se passe, j\u2019ai suffisamment pour raconter, tout se r\u00e9p\u00e8te, ce ne sont que des choses accumul\u00e9es depuis des mill\u00e9naires, ici, je vis sur un m<sup>\u00b2<\/sup>, je longe les fa\u00e7ades. <\/p>\n<p>C\u2019est ma vigne, je tourne en rond dans le carr\u00e9, je fais de l\u2019ombre \u00e0 mon raisin, je fais mon verjus d\u2019herbe, c\u2019est acide, un sacr\u00e9 carr\u00e9 de sacrifice.<\/p>\n<p>Je m\u2019accumule sur l\u2019espace, je veux mon espace portable, comme une cour, comme le sommet d\u2019une tour, je m\u2019\u00e9vade souvent pour revenir, avec ma valise.<\/p>\n<p>C\u2019est dans la nature m\u00eame des choses d\u2019insister un peu, de r\u00e9sister toujours, de se le faire \u00e0 soi son m\u00e8tre carr\u00e9, \u00e0 sa mesure. Je le d\u00e9place, je suis un sursitaire, sur l\u2019eau, la barque est courte, je vogue sur une \u00e9paisse couche de pluie.<\/p>\n<p>Je dors et je m\u2019allonge sur le pr\u00e9 carr\u00e9, je d\u00e9marre la tondeuse. Je tonds la pr\u00e9carit\u00e9.<\/p>\n<p>A deux on peut avoir deux m\u00e8tres carr\u00e9s mais \u00e7a ne fait toujours qu\u2019un m\u00e8tre carr\u00e9 chacun.<\/p>\n<p>J\u2019empile des fen\u00eatres ouvertes, des toiles de ma\u00eetres, je suis dans le cadre de la photo un moment.<\/p>\n<p>Je veux m\u2019en faire un pliable de m\u00e8tre carr\u00e9, le faire vertical, dans l\u2019espace. Je reviens toujours \u00e0 mes \u00e9vasions. <\/p>\n<p>Je participe au transport, je me pr\u00e9cipite dans la neige sur le chemin feutr\u00e9, un cheval sur les talons.<\/p>\n<p>Je remets tout en jeu, je trace au sol pour chacun de mes invit\u00e9s, des carr\u00e9s que la mer efface \u00e0 chaque vague. Une vie bien carr\u00e9e, anguleuse, un rectangle long, fait de briques rong\u00e9es et us\u00e9es. <\/p>\n<p>C\u2019est un carr\u00e9 de terre, un carr\u00e9 de mer, un mur carr\u00e9 voilant l\u2019horizon, pour un ch\u00e2teau jamais construit, je le vois d\u2019o\u00f9 je suis. <\/p>\n<p>Je vais sur un petit carr\u00e9 d\u2019herbes blanches comme la nuit, un paysage oubli\u00e9, un jardin ray\u00e9 de la carte, je me limite au lieu.<\/p>\n<p>Je suis sans bouger vraiment, sans bouger r\u00e9ellement, d\u2019ici. Je raconte des histoires, c\u2019est suffisant pour dormir debout.<\/p>\n<p>Le plus long voyage du monde, c\u2019est o\u00f9 ? <\/p>\n<p>Je me refuse \u00e0 prendre les chemins au dehors. Je reste, j\u2019arr\u00eate la machine \u00e0 faire. J\u2019\u00e9cris des m\u00e8tres carr\u00e9s, des lignes longues, des traces fauves, des rainures \u00e0 suivre. Je vais \u00e0 jamais. Je me perds de forges en forges. J\u2019ai des mains pour rattraper tout cela, j\u2019avance le long des bordures.<\/p>\n<p><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9 en ville, \u00e0 pied, j\u2019ai enjamb\u00e9 des tonnes de pierres, j\u2019ai march\u00e9 longtemps.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 est grand, il est tr\u00e8s \u00e9tir\u00e9, il est anim\u00e9 par des vendeurs de pain, de l\u00e9gumes et de fromages, la production est locale. \u00c7a sent la terre, la ville est en effervescence, aux premiers rayons froids de l\u2019automne. Le bois est rentr\u00e9, \u00e7a fume blanc, par bouff\u00e9es \u00e9touff\u00e9es.<\/p>\n<p>Je me suis pr\u00e9cipit\u00e9 dans le premier tabac-journaux, j\u2019ai achet\u00e9 le journal local du jour. <\/p>\n<p>C\u2019est en premi\u00e8re page, en tr\u00e8s grosses lettres : UNE VOITURE REPECHEE SANS PASSAGER<\/p>\n<p>Il y a une photo toute en hauteur, la photo d\u2019une immense grue de levage, elle balance au bout d\u2019un c\u00e2ble une boule informe d\u2019acier, c\u2019est ma voiture m\u00e9connaissable, tir\u00e9e des eaux, roul\u00e9e dans le torrent en furie jusqu\u2019aux portes du village.<\/p>\n<p>Le feuillet d\u2019un journal recto-verso c\u2019est un m\u00e8tre carr\u00e9, c\u2019est une histoire sans fin, des pages imprim\u00e9es pour toujours, qui r\u00e9p\u00e8tent des choses toujours nouvelles et que l\u2019on a d\u00e9j\u00e0 entendues cent fois, comme un roulis, la vie du monde d\u2019ici ou d\u2019ailleurs c\u2019est pareil. Tu ouvres le journal n\u2019importe o\u00f9, \u00e0 n\u2019importe quelle heure, n\u2019importe quel mois, dans dix ans, dans deux si\u00e8cles.<br \/>\nCe sera toujours le m\u00eame rituel d\u00e9suet et complet, sans rien demander on a tout. On sait, alors que l\u2019on y pensait plus, que les amants de l\u2019\u00e9t\u00e9 sont enfin arriv\u00e9s \u00e0 Venise, comme tous les ans, c\u2019est \u00e9crit en bas de la page pour toujours, en bas de la page du journal d\u2019un m\u00e8tre carr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013. Les photos sont du m\u00eame. Le col ferme [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[172,68,60,61,338,62],"tags":[424,425,110,427,426],"class_list":["post-1813","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-feuilleton","category-fiction","category-format","category-genre","category-les-griottes","category-texte","tag-ecrire","tag-journal","tag-luc-garraud","tag-montagne","tag-neige"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1813","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1813"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1813\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1819,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1813\/revisions\/1819"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1813"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1813"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1813"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}