{"id":1708,"date":"2013-05-26T14:39:23","date_gmt":"2013-05-26T13:39:23","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1708"},"modified":"2014-04-08T10:10:55","modified_gmt":"2014-04-08T09:10:55","slug":"luc-garraud-une-photo-de-famille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/luc-garraud-une-photo-de-famille\/","title":{"rendered":"Luc Garraud \u2022 Une photo de famille"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" rel=\"lightbox[1708]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" alt=\"luc_garraud\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\n<strong>Hors-Sol<\/strong> publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013.<\/p>\n<p>Les photos sont du m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/barrie\u0300re.jpg\" rel=\"lightbox[1708]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/barrie\u0300re-279x300.jpg\" alt=\"barrie\u0300re\" width=\"279\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1733\" \/><\/a><br \/>\n<br ><\/p>\n<p>La rue est tout en longueur, il y a des renfoncements comme des placettes en forme de U, qui s\u2019encastrent \u00e0 la base des fa\u00e7ades. Elle est \u00e9troite, puis large d\u2019un coup, c\u2019est une place sur le quai. Une passerelle suspendue, qui tangue sous chaque pas, enjambe le contre-canal. Je traverse. Sur l\u2019autre rive on est au pied de la colline, le long du quai il faut laisser \u00e0 droite une mont\u00e9e d\u2019escalier que l\u2019on devine longtemps du regard, elle zigzague entre les immeubles, sur le mur \u00e0 la craie il est \u00e9crit : \u00ab 743 marches pour le paradis \u00bb, avec une fl\u00e8che qui va vers le haut. Je prends la ruelle suivante, qui a vue couler le sang, il y a une date sur une plaque.<\/p>\n<p>Ce matin l\u2019eau est laiteuse, le caniveau transporte la mousse d\u2019un savon \u00e0 barbe. Un homme prom\u00e8ne sa cloche, sa carrure est celle d\u2019un armateur. Il me salue d\u2019une main. Il se rase avec les pigeons, qui picorent sur leurs moignons les miettes entre les pav\u00e9s. Une savonnette est pos\u00e9e sur la fontaine, qui coule, on la tourne comme un moulin \u00e0 caf\u00e9. Il y a \u00e0 ses pieds un grand sac de marin ouvert o\u00f9 l\u2019on devine le dos d\u2019un livre \u00e9corn\u00e9. <\/p>\n<p>Au 37 de la rue, le heurtoir sur la porte ressemble \u00e0 un gros radis en bronze. Je prends l\u2019entr\u00e9e de l\u2019all\u00e9e taill\u00e9e dans la pierre, les murs sont faits de dalles dress\u00e9es assembl\u00e9es par morceaux. Elles sont serties par des crochets d\u2019acier lustr\u00e9s par le passage des locataires. Dans le fond, la lueur de la rue \u00e9claire un peu les premi\u00e8res marches, tout s\u2019\u00e9teint quand la porte se referme doucement dans mon dos, en grin\u00e7ant sur ses gonds.<\/p>\n<p>J\u2019allume la lampe. Des marches plates et profondes montent dans les \u00e9tages, us\u00e9es jusqu\u2019au deuxi\u00e8me. Plus haut, ce sont des carreaux de fa\u00efence rouges d\u00e9chauss\u00e9s, qui tintent comme le son d\u2019une fanfare de steel-drums. <\/p>\n<p>Le dernier \u00e9tage est tout en bois. L\u2019escalier est escamotable et pliable. Il est pendu sous le toit, c\u2019est l\u00e0 que je vais. J\u2019ai l\u2019adresse, celle qu\u2019on m\u2019a donn\u00e9e. Je dois aller voir cette tante, que je n\u2019ai connue que dans la voix de ma m\u00e8re. Elle porte son tablier un peu sur le c\u00f4t\u00e9, mal nou\u00e9. Elle a le journal \u00e0 la main quand elle m\u2019ouvre la porte. Le palier est minuscule pour un paillasson o\u00f9 l\u2019on peut \u00e0 peine lire Voil\u00e0 j\u2019arrive en lettres vertes. Elle m\u2019attendait sans trop d\u2019empressement, j\u2019avais dit Avant midi, je resterai pour manger. <\/p>\n<p>\u2014 Gardes tes chaussures aux pieds, c\u2019est sale chez moi.<\/p>\n<p>J\u2019embrasse ma tante que je n\u2019ai jamais vue. Elle ressemble \u00e0&#8230; je ne sais pas encore \u00e0 qui, mais elle ressemble, c\u2019est certain, \u00e0&#8230; Elle n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge ou plut\u00f4t si, elle en a un, il est avanc\u00e9, elle a peut-\u00eatre bien pass\u00e9 les quatre-vingts, mais \u00e7a ne se demande pas des choses pareilles, \u00e7a se voit ou \u00e7a s\u2019imagine.<\/p>\n<p>\u2014 Tu as vu un homme en bas dans la rue en montant ici ? fut sa premi\u00e8re question empress\u00e9e.<br \/>\n\u2014 Oui, bien sur, j\u2019ai vu un homme qui se rasait, il m\u2019a m\u00eame salu\u00e9.<br \/>\n\u2014 Eh bien c\u2019est ton oncle.<\/p>\n<p>Elle referma la porte dans mon dos, je n\u2019en sus pas plus. Je suis rest\u00e9 fig\u00e9 par ce que je venais d\u2019entendre, immobile un moment sur le palier. Elle m\u2019a port\u00e9 d\u2019un coup \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, en me tirant par le bras. <\/p>\n<p>\u2014 Viens, viens, j\u2019ai du caf\u00e9 chaud, \u00e0 moins que tu ne pr\u00e9f\u00e8res un th\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019odeur en entrant est saisissante, propre \u00e0 la vieillesse. Rien n\u2019a boug\u00e9 ici depuis des lustres ou si peu, \u00e7a se voit quand \u00e7a ne bouge pas.<\/p>\n<p>\u2014 D\u00e9trompe-toi, le lieu que tu vois est fait de choses et de gens qui passent, \u00e7a bouge tout le temps.<br \/>\n\u2014 Je ne comprends pas, je&#8230;<br \/>\n\u2014 Je le vois sur ton visage, je reconnais entre mille le visage de ceux qui viennent chez moi et qui pensent que rien ne change plus ici. Je vois \u00e7a par c\u0153ur.<br \/>\n\u2014 Ah bien non, non je ne me fais aucune id\u00e9e sur le lieu o\u00f9 je suis.<br \/>\n\u2014 Tu es bien civil, bien poli mon grand. Tu es comme ta m\u00e8re qui ne venait jamais me voir, c&rsquo;est elle qui t\u2019envoie.<br \/>\n\u2014 Mais non, c\u2019est bien moi seul qui ai d\u00e9cid\u00e9 de venir, j\u2019avais envie.<br \/>\n\u2014 Je te crois et j\u2019aime mieux \u00e7a, alors viens t\u2019assoir, je suis contente de te voir, je te taquine un peu, tu m\u2019en veux pas, je t\u2019ai vu tout petit une seule fois, alors comme on dit j\u2019ai le droit, non !<\/p>\n<p>Elle vit seule, c\u2019est trop petit pour vivre ici, \u00e0 plusieurs, pour imaginer un banquet ou pour jouer un petit bout de <em>Ph\u00e8dre<\/em> devant la glace du hall ou quoi que ce soit d\u2019autre, amener du monde par exemple. Je trouve son visage rid\u00e9, plus frip\u00e9 encore, ses yeux sont noirs. Je m\u2019imaginais des yeux bleus purs et sans \u00e2ge, mais non, ils sont bien noirs en dehors du mythe des familles.<\/p>\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 toute la nuit \u00e0 ce que j\u2019allais \u00e9crire le matin, je me souviens en partant que les questions \u00e9crites que j\u2019avais pr\u00e9par\u00e9es \u00e9taient bien futiles. Je n\u2019\u00e9tais pas chez la tante langue de bois, pas vraiment gouaille, d\u2019une tenue convenable, us\u00e9e et seule avec une m\u00e9moire d\u2019\u00e9l\u00e9phant qui ne demande qu\u2019\u00e0 \u00eatre partag\u00e9e un peu. Je suis avec cent questions bien inutiles, la machine est lanc\u00e9e.<\/p>\n<p>Je suis venu avec une photo. Je suis venu pour une seule photo, une grande photo large et profonde, une photographie de famille d\u2019un go\u00fbter bourgeois d\u2019une apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9, une famille ancienne, une tabl\u00e9e d\u2019hommes en chapeau et de femmes en robe et jupons des ann\u00e9es cinquante, qui me sont inconnus. Je ne reconnais m\u00eame pas le lieu. Il y a bien quelques noms familiers qui naviguent dans la m\u00e9moire, mais c\u2019est impossible de mettre sur un visage un seul nom. Peut \u00eatre juste l\u2019oncle Georges, sans l\u2019avoir jamais vu, il a perdu une jambe \u00e0 la guerre, tout le monde le sait, alors \u00e7a se voit. Il est l\u00e0, plac\u00e9 au centre, un peu \u00e0 droite en regardant la photo. Il est assis dans un si\u00e8ge de jardin, sous l\u2019arbre, au frais \u00e0 l\u2019ombre. Il y a de grands verres \u00e0 orangeade pos\u00e9s sur la table, une carafe de cristal \u00e0 moiti\u00e9 pleine et des gla\u00e7ons qui fondent dedans. Au centre, une composition en \u00e9tages et plateaux de diff\u00e9rents g\u00e2teaux color\u00e9s, des fruits dans un compotier, des sabl\u00e9s aux raisins dans des assiettes longues sur la nappe en damass\u00e9 blanc. <\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019apr\u00e8s-midi, il fait tr\u00e8s chaud, elle est propre \u00e0 endormir les chiens repus sous les tables. L\u2019oncle croise sa jambe valide sur sa manquante pour faire naturel, sa proth\u00e8se tout en sangles de cuir est pos\u00e9e \u00e0 terre. La vue est panoramique, il y a un monde incroyable autour de la table, assis, debout et m\u00eame couch\u00e9s, tout est en noir et blanc jauni. L\u2019oncle est assis dans un fauteuil en rotin ocre p\u00e2le et tress\u00e9 de rouge aux accoudoirs. Je le sais, je le vois bien, puisque je suis assis dedans \u00e0 l\u2019instant et je le vois en couleurs. Il est un peu plus r\u00e2p\u00e9 que sur la photo, un coussin cache un peu son parcours, ses ann\u00e9es blanchies par les pluies. Je ne suis pas venu pour l\u2019oncle, il ne m\u2019int\u00e9resse pas, son histoire se limite \u00e0 ses peurs d\u2019y aller et \u00e0 la plainte sempiternelle depuis son retour, on lui a donn\u00e9 une m\u00e9daille, \u00e7a lui fait une belle jambe \u00e0 la boutonni\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le fond de l\u2019image, il y a des gens encore plus inconnus que sur le devant, des silhouettes \u00e9mouss\u00e9es au contour flou, on devine des groupes d\u2019enfants se tenant par la main. Un grand cavalier fier de son cheval est orient\u00e9 trois-quarts, il discute avec une femme qui nous regarde de dos, ses pieds sont nus dans l\u2019herbe.<\/p>\n<p>\u2014 De dos, tu la vois la femme de dos, c\u2019est la s\u0153ur de la tante Ad\u00e8le, je ne me souviens plus si c\u2019est Marie-Louise son pr\u00e9nom ou Louise-Marie je ne sais plus mais \u00e7a n\u2019a pas beaucoup d\u2019importance. Elle \u00e9tait comme on dit un peu simplette, un brin perdue dans sa t\u00eate depuis une chute au cimeti\u00e8re, elle a gliss\u00e9, \u00e7a a tap\u00e9 fort, elle est rest\u00e9e le temps qu\u2019il faut dans le coma et n\u2019en est jamais vraiment sortie. Petite fille, je me souviens elle \u00e9tait malicieuse, blonde le matin et brune le soir. Elle avait dix ans de moins que moi, je ne sais pas o\u00f9 elle est aujourd\u2019hui et si elle est encore en vie. Ils l\u2019avaient mise dans une maison sp\u00e9cialis\u00e9e qui a br\u00fbl\u00e9 une nuit, je ne sais rien de plus, si la fum\u00e9e avait eu raison de sa folie. O\u00f9 est-elle ? Encore plus dingue qu\u2019avant. Elle confondait les petites et grandes cuillers, l\u2019usage qu\u2019on en fait, pour le caf\u00e9 ou la soupe, les desserts ou les entremets, un brouillard pour touiller tout \u00e7a. C\u2019\u00e9tait son sympt\u00f4me favori, le plus apparent aux yeux de tous, alors tout le monde en usait. Elle \u00e9tait aussi tr\u00e8s forte pour marcher pied nus, aller la nuit sur la plage, manger des herbes et ne se nourrir que de \u00e7a certains jours. A moins que toute cette mascarade, que tout ce cirque ne soit qu\u2019un espace pour se mettre \u00e0 part, s\u2019\u00e9loigner et qu\u2019en ce moment sur le sentier de cr\u00eate qui la m\u00e8ne au sommet d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit tout sa folie s\u2019envole vers un pays minuscule.<\/p>\n<p>Au centre, une femme fixe l\u2019objectif, c\u2019est la seule personne qui nous regarde. Elle est enceinte, assise, jusqu\u2019aux dents, d\u00e9bordante, elle est au terme. C\u2019est ma cousine, on l\u2019a toujours appel\u00e9e \u201ccousine\u201d, m\u00eame si l\u2019on ne sait pas tr\u00e8s bien qui est son p\u00e8re, on a des id\u00e9es. Sa mise en marge ainsi que sa m\u00e8re, n\u2019en parlons pas. Pourtant c\u2019\u00e9tait ma tante pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, habill\u00e9e, sensible, libre comme un chat, comme un oiseau, elle mangeait debout, jamais assise, elle a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9e par un amant.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu vois le couple qui cr\u00e8ve l\u2019\u00e9cran, qui inonde tout. <\/p>\n<p>Elle tournait autour du pot depuis un moment, un oncle par-ci, une cousine par-l\u00e0 et encore une veuve, un neveu, de je ne sais o\u00f9 ? Des explorateurs du dimanche, n\u2019ayant absolument jamais voyag\u00e9, jamais rien fait de leurs mains ni de leurs t\u00eates, avec des id\u00e9es plates, louches, des ing\u00e9nieurs miniers d\u2019Afrique coloniale, des fortunes amass\u00e9es pour eux-m\u00eames, quelques faillites assum\u00e9es par tous les autres. Elle aurait pu dire le nom de tous les chiens de la photo et m\u00eame celui de ceux qui n\u2019arrivaient pas \u00e0 poser. Des histoires avort\u00e9es, des avortements, des terres brad\u00e9es, des querelles d\u2019assiettes. Elle aurait pu nommer tous les chats de famille morts depuis vingt ans, enfin, tout dire, mais rien d\u2019important.<\/p>\n<p>Je n\u2019\u00e9tais pas venu pour \u00e7a, mais pour le couple qui \u00e9claire la photo, mes parents.<\/p>\n<p>\u2014 Si tu veux je peux te parler des heures de cette photo, c\u2019\u00e9tait en ao\u00fbt, le 23, l\u2019analyser, la d\u00e9couper en morceaux, longuement, raconter sa composition. Si tu veux, je peux, car j\u2019y \u00e9tais moi aussi ce jour-l\u00e0. Mais pas de trace de moi sur la photo, j\u2019\u00e9tais derri\u00e8re l\u2019objectif, c\u2019est moi qui l\u2019ai prise. <\/p>\n<p>\u2014 Je l\u2019ai mise en sc\u00e8ne, j\u2019ai \u00e9cris un sc\u00e9nario, j\u2019ai choisi le jour, l\u2019heure, le d\u00e9cor familial. Elle a \u00e9t\u00e9 prise chez l\u2019oncle Georges, tu ne connais pas l\u2019endroit, il a \u00e9t\u00e9 vendu un peu apr\u00e8s ta naissance, \u00e0 sa mort.<\/p>\n<p>\u00bb Ce jour-l\u00e0, je me suis dit que plus jamais on ne pourrait la refaire, la reconstruire. Alors trois jours avant le clich\u00e9, il y a tout eu, faire une photo de famille qui n\u2019en est pas une. Toute la famille a des droits sur la photo, alors pour la pr\u00e9parer au mieux, on brode, on ment, on rassure, on ne laisse pas le choix, je suis photographe. Elle a \u00e9t\u00e9 bien accueillie, on l\u2019attendait, j\u2019en avais fait une vingtaine de tirages, impressionn\u00e9e par le cavalier fier, pas \u00e9tonn\u00e9e du tout par la cousine posant de dos, c\u2019\u00e9tait mon id\u00e9e et dans la logique de sa folie ce fut bien accept\u00e9, mais rien sur le couple volant, ma s\u0153ur et ton p\u00e8re dominant le d\u00e9bat comme pos\u00e9s en l\u2019air, rentr\u00e9s de voyage, toujours.<\/p>\n<p>\u00bb J\u2019ai \u00e9t\u00e9 photographe. J\u2019ai travaill\u00e9 pour une agence, il me reste encore des clich\u00e9s, des \u00e9preuves, des photos non d\u00e9velopp\u00e9es. J\u2019avais le dernier Rolleiflex \u00e0 soufflet manuel \u00e0 deux objectifs, une Rolls, je l\u2019adorais, il faut aimer son appareil photo. Je suis partie avec dans tous mes voyages. Sur le bateau pour l\u2019Am\u00e9rique du sud, je l\u2019avais. Il est tomb\u00e9 dans les eaux du M\u00e9kong et n\u2019a plus rien voulu savoir par moins vingt en-dessous de z\u00e9ro sur une montagne de Chine ou du Pakistan, je ne sais plus vraiment o\u00f9. Je suis pass\u00e9e \u00e0 Lhassa, \u00e0 Oulan-Bator, j\u2019y suis all\u00e9e juste pour le nom, j\u2019\u00e9tais tellement contente d\u2019y arriver, que je n\u2019y suis pas rest\u00e9e. J\u2019y ai vu deux Anglaises \u00e0 qui j\u2019ai parl\u00e9 en fran\u00e7ais, j\u2019ai un portrait de chacune. J\u2019ai des photos de quelques amants, nus ou habill\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00bb Tu reconnais ta m\u00e8re au bras de ton p\u00e8re, je n\u2019ai rien eu \u00e0 leur dire pour la composition, je les ai laiss\u00e9s s\u2019installer naturellement. J\u2019ai souvent fait leurs portraits ensemble ou seuls, mais rien n\u2019est vraiment sorti de bien bon, de photographique. La meilleure photo reste cette photo de famille, eux au contact des autres, ils les effacent, ils les ternissent, ils donnent le tournis \u00e0 tout, on ne voit plus qu\u2019eux, c\u2019est leur photo. C\u2019est la mienne surtout. D\u00e8s lors, qu\u2019es-ce que j\u2019irais faire dans une salle de boxe ou courir aupr\u00e8s d\u2019Indiens amazones, pour faire quoi, aller visiter encore la Place Rouge. Alors qu\u2019une seule photo de famille, sans voyager, est suffisante, elle dit tout.<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0Ton p\u00e8re est l\u2019homme beau de la photo. Ma s\u0153ur \u00e0 \u00e9t\u00e9 plus prompte que moi, avec son allure, elle \u00e9tait d\u00e9sign\u00e9e par la famille pour en prendre parti. J\u2019ai tellement esp\u00e9r\u00e9 quelle dise non, quelle se casse une jambe \u00e0 jamais. J\u2019ai tellement esp\u00e9r\u00e9 toutes sortes de choses, qui avec le temps se sont estomp\u00e9es un peu. J\u2019ai couru le monde, rien ne s\u2019est jamais vraiment effac\u00e9. Des images reviennent comme des boomerangs dans mes nuits claires.<\/p>\n<p>\u00bb Je me suis mari\u00e9 trois fois, le dernier homme de mes maris, tu l\u2019as vu tout \u00e0 l\u2019heure dans la rue. Il vient encore manger certains soirs. Il dort aussi sur un petit lit dans l\u2019entr\u00e9e quand il fait trop froid dehors. On n&rsquo;a plus rien \u00e0 se dire, on se voit, on est content de se voir, mais on ne se dit rien, on s\u2019est tout dit. Je crois qu\u2019il ne reviendra plus habiter. Il est parti d\u00e9finitivement, depuis deux ans d\u00e9j\u00e0. Il est parti pour la rue, il a pris le large pour longtemps. J\u2019en suis malade, j\u2019ai peur de le perdre. Il ne veut plus rester ici, il ne veut plus monter ici. L\u2019autre jour je lui ai achet\u00e9 pour ses quatre-vingts ans un g\u00e2teau d\u2019anniversaire, nous l\u2019avons mang\u00e9 en bas de la rue, assis sur le trottoir.<\/p>\n<p>\u00bb Il garde de mauvais souvenirs. Il n\u2019aime plus l\u2019odeur, plus le bruit des parquets et le petit souffle qui siffle sous la fen\u00eatre quand elle ferme mal. C\u2019est ce qu\u2019il dit, quand il veut bien parler, entendre le son de sa voix est devenu de plus en plus rare.<\/p>\n<p>J\u2019ai eu l\u2019impression en arrivant que j\u2019allais tout entendre, tout savoir. Jusqu\u2019\u00e0 en savoir trop sur cette photo, mais maintenant \u00e7a s\u2019estompe doucement, tout est de moins en pr\u00e9cis, plus flou, plus fatigu\u00e9, plus lointain. Des pans entiers d\u2019histoire qui manquent. Ma m\u00e8re morte, le c\u0153ur arr\u00eat\u00e9 dans la rue laissant mon p\u00e8re partir sur un bateau pendant des ann\u00e9es, perdu de vue. <\/p>\n<p>Il y a toujours beaucoup de morts sur les photos de la famille et \u00e7a va pas s\u2019arranger de ce cot\u00e9-l\u00e0, \u00e7a va continuer.<\/p>\n<p>Les discussions ont continu\u00e9 comme \u00e7a un moment, j\u2019ai repris deux fois du th\u00e9, il \u00e9tait froid, je n\u2019appris plus rien que je ne sache d\u00e9j\u00e0. La photo gardait son myst\u00e8re. Un homme dans l\u2019ombre, debout, peu visible, apparut sur la gauche \u00e0 force de la regarder de pr\u00e8s. Il \u00e9tait de profil et regardait d\u2019un air amus\u00e9 l\u2019ensemble de ce petit monde, il n\u2019avait pas l\u2019air d\u2019\u00eatre de la famille, la tante ne l\u2019avait jamais remarqu\u00e9 et elle en avait assez dit pour aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>\u2014 Tiens, en descendant, quand tu partiras, j\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 un petit paquet, donne-\u00e7a \u00e0 ton oncle, s&rsquo;il est encore l\u00e0 \u00e0 cette heure, explique-lui qui tu es, \u00e0 mon avis il le sait d\u00e9j\u00e0, tu ressembles tellement \u00e0 ton p\u00e8re qu\u2019il t\u2019a s\u00fbrement d\u00e9j\u00e0 reconnu en montant ce matin, donne-lui \u00e7a.<\/p>\n<p>J\u2019ai repris ma course dans l\u2019escalier, dans le noir, sans trouver tout de suite le bouton de la minuterie. Elle reste trop peu de temps allum\u00e9e. Elle est r\u00e9gl\u00e9e pour ceux des deux premiers \u00e9tages, pour les autres il faut appuyer \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Il faisait encore clair, et il avait plu, tr\u00e8s finement ; les pav\u00e9s de granit brillaient, ils glissaient, surtout.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai vu de loin et j\u2019ai d\u2019abord pens\u00e9 que ce n\u2019\u00e9tait pas lui. Je l\u2019avais juste crois\u00e9, je lui ai tendu le petit paquet, il a eu un sourire pour moi, des l\u00e8vres brunes, des yeux fonc\u00e9s comme de l\u2019encre marine, grand, \u00e0 cet \u00e2ge, on dit \u00e9l\u00e9gant, \u00e7a veut dire qu\u2019il tient debout, qu\u2019il est propre, qu\u2019il s\u2019use encore dans quelques insomnies, pour l\u2019heure \u00e9l\u00e9gant dans la rue, plut\u00f4t que bedonnant \u00e0 la maison. Pourquoi partir si pr\u00e8s de chez lui ? Il a un look de mannequin indien, la peau tann\u00e9e et mate. Je l\u2019imagine sur le pont \u00e0 l\u2019avant d\u2019un navire \u00e0 boire du th\u00e9 dans une tasse en fer blanc.<\/p>\n<p>Il a ouvert le paquet que je lui ai tendu, c\u2019\u00e9tait ses cl\u00e9s en trousseau, celles de sa maison, qui ouvrent la porte d\u2019un appartement sous les toits, l\u00e0-haut au num\u00e9ro 37 de la rue.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas entendu le son de sa voix, il a mis les cl\u00e9s dans sa poche, mais dans son regard, j\u2019ai compris que la nuit serait douce pour dormir dehors, j\u2019avais retrouv\u00e9 mon p\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013. Les photos sont du m\u00eame. 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