{"id":1656,"date":"2013-05-06T21:48:07","date_gmt":"2013-05-06T20:48:07","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1656"},"modified":"2013-05-26T15:10:22","modified_gmt":"2013-05-26T14:10:22","slug":"benoit-jeantet-et-dans-l-ennui-se-tordre-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/benoit-jeantet-et-dans-l-ennui-se-tordre-3\/","title":{"rendered":"Benoit Jeantet \u2022 Et dans l&rsquo;ennui se tordre (3)"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fbcdn-sphotos-e-a.akamaihd.net\/hphotos-ak-prn1\/67522_1481843919260_1360597_n.jpg\" width=\"100%\" title=\"les vaches de mon p\u00e8re\" \/><\/p>\n<blockquote><p>A farmer in the city quoi qu&rsquo;il en soit. Un jour, alors, il est sorti de son lit. A enfil\u00e9 une robe de chambre \u00e0 la sauvette. S&rsquo;est souvenu de la neige. Et qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 plus jeune, avant.<\/p><\/blockquote>\n<p>Un jour, me dit-il, tu m&rsquo;as demand\u00e9 ce que j&rsquo;entendais, tr\u00e8s exactement, par \u00eatre amoureux. J&rsquo;ai pas r\u00e9pondu, il me semble. Alors c&rsquo;est tr\u00e8s simple. Ce que j&rsquo;entends par \u00eatre amoureux, c&rsquo;est, tr\u00e8s exactement, le bruit que \u00e7a fait quand elle introduit ses cl\u00e9s dans la serrure, qu&rsquo;il se fait tard, que je pourrais dormir, lire, travailler, oui mais non, je reste l\u00e0 \u00e0 attendre. Voil\u00e0. Salut.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je bois un verre de blanc, me dit-il. Je bois deux verres de blanc. Quand il sera trois verres de blanc, alors il sera l&rsquo;heure d&rsquo;aller me cacher.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je ne sais plus, me dit-il, si je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 l&rsquo;histoire de ce jeune gar\u00e7on parti un jour, et c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois et c&rsquo;\u00e9tait avec la main de son fr\u00e8re serr\u00e9e dans la sienne et c&rsquo;\u00e9tait tout poiss\u00e9 d&rsquo;angoisse cette main-l\u00e0, l&rsquo;histoire de ce jeune gar\u00e7on parti disputer de hargne et d&rsquo;adresse \u00e0 ce jeu auquel jouent les gar\u00e7ons avec l&rsquo;espoir secret de se nettoyer de la violence ou bien de pr\u00e9tendre au courage, cette lubie qui n&rsquo;existe pas. Je ne sais plus. Peut-\u00eatre bien que oui. J&rsquo;\u00e9tais saoul sans doute. Quand il m&rsquo;arrive d&rsquo;\u00eatre saoul, plus aussi souvent qu&rsquo;avant mais \u00e7a m&rsquo;arrive encore, h\u00e9las, toujours au d\u00e9but c&rsquo;est que le bonheur me d\u00e9borde et puis, \u00e7a ne manque jamais, la joie, bonne fille, finit par c\u00e9der son si\u00e8ge \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. <\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Ce quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre ne tarde pas, \u00e7a aussi \u00e7a ne manque jamais, \u00e0 se gonfler de tristesse, cette tristesse ancienne tu sais. Et alors je me surprends \u00e0 faire ce que je d\u00e9teste tant. Et alors je raconte, mal, ce que dans ma vie j&rsquo;ai aim\u00e9 le mieux. C&rsquo;est une fa\u00e7on, assez pu\u00e9rile, je sais, de devancer les questions qu&rsquo;on pr\u00e9sume, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, plus ou moins embarrassantes. C&rsquo;est une fa\u00e7on sans mani\u00e8re. Je sais. <\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Il y a des gens qui naissent pour se taire. Tr\u00e8s t\u00f4t ils devinent qu&rsquo;il va falloir tout garder pour soi. Mais qu&rsquo;un soup\u00e7on de joie vienne \u00e0 bousculer le silence et alors, et alors l\u00e0. Tu voudrais soudain que la parole coule d&rsquo;elle-m\u00eame mais le temps que \u00e7a prend de remonter \u00e0 la source, d\u00e9j\u00e0 les mots coagulent comme un mauvais sang. Tout redevient moche, atroce, tronch\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os. Voil\u00e0 ce qu&rsquo;il t&rsquo;en co\u00fbte d&rsquo;avoir voulu forcer le verrou de ta bouche. <\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je ne sais plus si je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 cette histoire. Je ne sais plus. Si je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 fait, je t&rsquo;en supplie, arr\u00eate moi. Sinon, dis-toi seulement que tu l&rsquo;as \u00e9chapp\u00e9 belle et voil\u00e0.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>J&rsquo;ai v\u00e9cu, me dit-il, oh pas longtemps mais c&rsquo;est quand m\u00eame vivre, avec une peluche dont la t\u00eate \u00e9tait d\u00e9chiquet\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait une peluche un peu plasticienne et quelle peau de p\u00eache elle avait. Pr\u00e8s de son lit, du mat\u00e9riel de peinture \u00e9tait pos\u00e9. Pos\u00e9 sur une table roulante. Dans la chambre il y avait un fauteuil pourri que le pire tox des environs avait r\u00e9nov\u00e9 pour elle. Sur ce fauteuil, on faisait l&rsquo;amour par le nez. L&rsquo;amour, elle disait, mon gar\u00e7on, faut que \u00e7a sorte. Elle disait: souffle fort. Souffle mon gar\u00e7on. Cette peluche, j&rsquo;\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux d&rsquo;elle ce jour qu&rsquo;elle courrait dans son jardin et c&rsquo;\u00e9tait un jour o\u00f9 elle courait dans son jardin en chaussettes, t-shirt Snoopy, cuisses nues, un vrai clich\u00e9 pas farouche, oui c&rsquo;\u00e9tait ce jour qu&rsquo;elle courait le garou comme \u00e7a dans son jardin. Dans le jardin, alors, il y avait trois gros pots en terre dont un contenait un saule tortueux. J&rsquo;aimais bien quand elle m&#8217;emmenait au sous-sol, sinon. Il y avait des tas de robes de mari\u00e9es suspendues. Au sous-sol, elle aimait me tourmenter en douceur avec de jolis instruments de torture \u00e0 la m\u00e9canique compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je regarde le beurre glisser sur la po\u00eale, me dit-il, et alors je pense au coeur de cette fille juste avant qu&rsquo;il se fonde \u00e0 l&rsquo;oubli. Voil\u00e0 ce que \u00e7a donne de cuisiner pour soi tout seul. Pfiou.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Les eaux sont basses, me dit-il. Passe le h\u00e9risson. L&rsquo;homme \u00e9mu aux larmes caresse des peaux en gr\u00e8ve. Habitudes discutables.Mais qui a besoin d&rsquo;un verre fera toujours le brave. Passe le h\u00e9risson et c&rsquo;est comme un vent en pleine canicule. L&rsquo;homme \u00e9mu aux larmes, parfois, il aimerait faire des trucs impensables. Des plats de gros mots \u00e0 emporter sous vide. S&rsquo;\u00e9vanouir dans un compotier. S&rsquo;avaler d&rsquo;un oeil furieux des cerises \u00e0 l&rsquo;eau de vie. On en revient toujours \u00e0 la m\u00eame chose. Passe le h\u00e9risson. L&rsquo;homme \u00e9mu aux larmes compte pour le rat. On le largue avec une grosse bise. Il garde les pieds au chaud. D&rsquo;ailleurs ses pieds ont commenc\u00e9 \u00e0 noircir.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Mes mains tremblent un peu, me dit-il. Ma cigarette aussi. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9, j&rsquo;arr\u00eate de trembler.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>M\u00eame les spaghetti, aujourd&rsquo;hui, \u00e7a m&rsquo;a fait peur, me dit-il.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Je sais que tu aimerais que le soleil brille d&rsquo;avantage, me dit-elle. Ne mens pas. Je le sais. Et aussi que le fond de l&rsquo;air soit encore un peu frais, m\u00eame pour la saison. Je sais que tu aimerais t&rsquo;engager dans ce chemin et te retenir de courir. Et aussi retrouver le souvenir de ma main. Mais ce matin est vraiment mal choisi pour \u00e7a, d\u00e9sol\u00e9e. Ce matin, tu dirais une fleur coup\u00e9e sans vase.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Si tu penses toujours aussi obstin\u00e9ment, me dit-elle, que le r\u00eave, le voil\u00e0 le plus ancien genre litt\u00e9raire du monde, alors il faudra peut-\u00eatre que tu te fasses \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les gens, ils dorment assez peu, tout compte fait. Ou alors juste d&rsquo;un oeil. Tu crois pas, mon chou?<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Sur une surface assez r\u00e9duite, me dit-il, les grenouilles se partagent tous les n\u00e9nuphars de l&rsquo;\u00e9tang. Sous l&rsquo;eau, une inqui\u00e9tante cr\u00e9ature fraie avec nos fantasmes les plus troubles.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Parfois, me dit-elle, les \u00e9lastiques sont affaire de vie ou de mort.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Y&rsquo;a quelque chose dans l&rsquo;air, me dit-elle, quelque chose de lourd, de grave et de lent, quelque chose que je n&rsquo;aime pas et c&rsquo;est quand on boucle nos valises. C&rsquo;est assez r\u00e9cent je t&rsquo;avoue. J&rsquo;ai beau me dire qu&rsquo;on part en voyage. Qu&rsquo;en plus, partir tous les quatre, \u00e7a fait longtemps. Bref. Alors, si tu veux bien, on va faire \u00e7a vite. Dans une heure, promis, qu&rsquo;on y pensera plus.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Oh tu sais, me dit-il, le coeur m&rsquo;a saut\u00e9 trois battements au moment o\u00f9 le train a quitt\u00e9 la gare Saint-Lazare. Tes yeux pleins de rires, je les sentais encore dans mon dos. Je vais t&rsquo;avouer quelque chose. Ne le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 personne. J&rsquo;aime ces heures o\u00f9 nous jouons, tous les deux, aux cancres de la vie. Oui. Vraiment. J&rsquo;aime.<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>R\u00e9ponds-moi, me dit-elle. Mais sois franc, pour une fois. Le vent est-il toujours dans ta bouche?<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Tu le savais, me dit-elle, qu&rsquo;y a des gens qui collectionnent les sacs \u00e0 vomi?<\/p>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>Le tartre, me dit-il, vous savez, c&rsquo;est comme l&rsquo;amour. \u00c7a s&rsquo;en va et \u00e7a revient. Pfff.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A farmer in the city quoi qu&rsquo;il en soit. Un jour, alors, il est sorti de son lit. A enfil\u00e9 une robe de chambre \u00e0 la sauvette. S&rsquo;est souvenu de la neige. Et qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 plus jeune, avant. 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