{"id":1574,"date":"2013-04-03T18:26:37","date_gmt":"2013-04-03T17:26:37","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1574"},"modified":"2013-04-04T18:34:33","modified_gmt":"2013-04-04T17:34:33","slug":"luc-garraud-le-chien-a-ses-occupations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/luc-garraud-le-chien-a-ses-occupations\/","title":{"rendered":"Luc Garraud \u2022\u00a0Le chien \u00e0 ses occupations"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" rel=\"lightbox[1574]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" alt=\"luc_garraud\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\n<strong>Hors-Sol<\/strong> publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013.<\/p>\n<p>Les photos sont du m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/garraud_chien.jpg\" rel=\"lightbox[1574]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/garraud_chien.jpg\" alt=\"garraud_chien\" width=\"397\" height=\"400\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1577\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>On aurait bien voulu partir avec lui, mais l\u2019emmener : \u00ab impossible !\u00bb nous avait dit Jean-Philippe. Assez vite, on avait d\u00e9cid\u00e9 de le laisser en vacances ici. Le voyage en voiture ce n\u2019\u00e9tait pas son truc, au chien, trop dur pour lui avec ses aigreurs \u00e0 chaque tournant, ses poils aussi longs que sales, aussi gras que gentil. Il n\u2019aimait que le si\u00e8ge avant et surtout c\u2019\u00e9tait impossible de conduire sans le regarder. Il fallait le rassurer tout le temps en lui lan\u00e7ant des \u00ab brave chien \u00bb, \u00e0 tout va, ou bien des \u00ab c\u2019est un bon toutou \u00e7a, hou l\u00e0 l\u00e0, c\u2019est le bon toutou \u00e0 son G\u00e9g\u00e9\u00bb. Tout le monde aurait pu ajouter son surnom il s\u2019en foutait le chien, que ce soit Jean-Phi, ou Jojo, l\u2019important c\u2019\u00e9tait \u00ab hou l\u00e0 l\u00e0, c\u2019est un bon toutou \u00e7a\u00bb, c&rsquo;est \u00e7a qui le faisait fr\u00e9mir, humide et brillant dans son \u0153il, \u00e7a se voyait. La route c\u2019\u00e9tait pour lui insupportable, il devenait fou en hurlant des trucs de chien pas cool, si on ne le regardait pas. \u00c0 partir de l\u00e0, conduire et le regarder en m\u00eame temps rendait le voyage pas tr\u00e8s facile.<\/p>\n<p>On laissa le chien \u00e0 ses occupations. <\/p>\n<p>Dans sa vie de chiot, il avait pris un coup de trop derri\u00e8re la t\u00eate, \u00e7a lui avait s\u00fbrement d\u00e9bloqu\u00e9 des choses dedans, mais surtout \u00e7a lui en avait ab\u00eem\u00e9 d\u2019autres. Il se regardait chaque matin dans la glace, il \u00e9tait \u00e0 cheval sur son look, bien que son probl\u00e8me majeur soit tout autre : il \u00e9tait tr\u00e8s myope, pour ne pas dire aveugle, le comble pour un chien, il fallait l\u2019aider pour traverser la rue, pour aller chez Janine en face, par exemple, qui lui faisait une soupe du tonnerre. Il aurait pu passer sous un camion qui ne l\u2019aurait pas vu traverser. \u00c7a, on ne le voulait pas, avec sa corpulence, il n\u2019aurait pas pu passer dessous, c\u2019est math\u00e9matique.<\/p>\n<p>On lui mettrait la t\u00e9l\u00e9 pendant huit jours, m\u00eame la nuit, ses croquettes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, pour l\u2019eau, il savait se servir tout seul \u00e0 l&rsquo;\u00e9vier, il avait toujours su faire. On pr\u00e9viendrait Janine.<\/p>\n<p>Son vrai nom, au chien, c\u2019\u00e9tait Atrag\u00e8ne, on ne sait pas qui avait pu lui donner ce nom de la haute, c\u2019\u00e9tait grav\u00e9 sur sa m\u00e9daille, abandonn\u00e9 on \u00e9tait all\u00e9s le chercher \u00e0 la SPA. Nous on l\u2019appelait Atra, c\u2019\u00e9tait moins compliqu\u00e9, des fois m\u00eame on disait atrabilaire pour rire, quand on en avait un peu marre de lui. <\/p>\n<p>On avait tout pr\u00e9par\u00e9 pour partir, pour aller voir la mer, m\u00eame de loin, la voir. Le voyage, nous y pensions depuis des jours et des nuits. Le coffre \u00e0 ras bord rempli pour huit jours. Oublier un truc, on ne sait jamais quoi et si on en aura besoin, mais c\u2019est toujours au bout de vingt minutes de route qu\u2019on se le dit, alors retourner le chercher \u00e7a fait un aller-retour pour perdre beaucoup de temps, on s\u2019en passera. La voiture est pleine d\u2019inutile, de choses de rien, on part avec.<\/p>\n<p>Nous avions une carte, ou plut\u00f4t un plan de ville, pour s\u2019en sortir, c\u2019\u00e9tait une vieille carte pli\u00e9e qui avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup servi, salie par les doigts et us\u00e9e aux angles. Il manquait la couverture et toute la l\u00e9gende. Par chance, \u00e9tait rest\u00e9 accroch\u00e9 au dos un feuillet broch\u00e9, incomplet malheureusement, sur l\u2019histoire de la ville. Il y avait toutes les dates importantes, les monuments que l\u2019on n\u2019aurait pas le temps de visiter et les hommes c\u00e9l\u00e8bres, mais uniquement ceux commen\u00e7ant par un A et un B. Jo\u00ebl avait tout lu plusieurs fois, des dates importantes, il y en avait trois : la crue de la Joyeuse du 7 septembre 1902 qui monta jusqu\u2019\u00e0 trois m\u00e8tres au-dessus de la normale, la pendule du square Jean-Jacques Rousseau qui n\u2019a \u00e9t\u00e9 remont\u00e9e qu\u2019une seule fois depuis 1924, et le passage, vu qu\u2019il est pass\u00e9 partout, de Napol\u00e9on, en revenant de je ne sais o\u00f9. Il manquait s\u00fbrement quelques dates mais \u00e7a nous suffisait bien. Quand aux c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, il y avait \u00e0 A, Jean Abrarad qui \u00e9tait un prestidigitateur de renom et reconnu localement, pas que dans la rue comme nous le fit remarquer Jo\u00ebl, \u00e0 B, il y avait Bernard Benoit dont on ne savait pas quel \u00e9tait le pr\u00e9nom ou le nom de famille. Il \u00e9tait l\u2019inventeur d\u2019un fameux g\u00e2teau \u00ab le rocher dans la mer \u00bb, une sorte de macaron au chocolat sal\u00e9, un signe  qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas loin de la plage. Du dernier personnage illustre nous n\u2019avions que les dates de mort et de naissance, tout le reste de sa vie se trouvait sur la page suivante que nous n\u2019avions pas.<\/p>\n<p>Avec trois dates et deux personnages, tu peux faire le guide touristique, Jo\u00ebl \u00e9tait fier de nous raconter ce qu\u2019il savait sur la ville, qu\u2019il n\u2019avait pourtant jamais parcourue, comme nous du reste, on \u00e9tait pr\u00eats \u00e0 tout gober.<\/p>\n<p>La carte on l\u2019avait eue d\u2019un cousin de Jean-Philippe, qu&rsquo;il lui avait envoy\u00e9e par la poste en d\u00e9cembre, comme cadeau de No\u00ebl. On savait que la ville \u00e9tait grande, on n&rsquo;\u00e9tait jamais sortis de notre rue, on n&rsquo;\u00e9tait jamais all\u00e9s tr\u00e8s loin. La cath\u00e9drale on ne l\u2019avait vue qu\u2019en carte postale. On s\u2019est \u00e9cri\u00e9 \u00ab c\u2019est \u00e7a \u00bb, en passant devant, pouss\u00e9s par un gros camion qui nous collait au cul. On s\u2019est arr\u00eat\u00e9s un peu plus loin en triple file sous les klaxons, Jo\u00ebl est sorti pour prendre une photo pour sa m\u00e8re, mais on \u00e9tait tellement pr\u00e8s, sans recul, qu\u2019il n&rsquo;a pu prendre que la porte et encore pas toute enti\u00e8re, \u00ab c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a \u00bb, il a dit en remontant dans la voiture, il \u00e9tait content \u00e7a se voyait.<\/p>\n<p>On se parlait peu d\u2019habitude, mais l\u00e0, la d\u00e9couverte, \u00e7a d\u00e9liait les langues. C\u2019est surtout la lecture de la carte qui rendait l\u2019instant int\u00e9ressant, on ne savait plus o\u00f9 on \u00e9tait au moment m\u00eame o\u00f9 on levait le nez de la carte pour lire le nom du panneau de la rue, \u00e7a roulait trop vite, enfin pas nous, les autres surtout. Il y avait au centre d\u2019un des trois feuillets de la carte (il en manquait un sur les quatre) dans un cercle rouge \u00ab vous \u00eates ici \u00bb, en grosses lettres, \u00e7a nous a troubl\u00e9s un moment. C\u2019\u00e9tait probablement une carte r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans un abribus ou ailleurs, elle \u00e9tait en morceaux, elle avait bien d\u00e9j\u00e0 servi, pour aller o\u00f9, \u00e7a, \u00e7a ne se voyait pas. Lire, d\u00e9chiffrer, chercher avec les yeux ne laisse aucune trace sur le papier, elle avait d\u00e9j\u00e0 d\u00fb rendre bien service.<\/p>\n<p>La carte devait nous mener de la route en-dessous de la maison et rejoindre assez vite le p\u00e9riph&rsquo;, comme nous l\u2019avaient dit les voisins, pas ceux avec les volets bleus mais ceux juste apr\u00e8s, encore apr\u00e8s ceux o\u00f9 c\u2019est marqu\u00e9 chien m\u00e9chant. <\/p>\n<p>Un jour sur la grille de la maison du voisin, au lieu de \u00ab chien m\u00e9chant \u00bb, il y avait peinture fra\u00eeche, alors G\u00e9rard s\u2019\u00e9tait dit qu\u2019aujourd\u2019hui les choses \u00e9taient diff\u00e9rentes. Il avait cueilli un panier de cerises pour faire plaisir, parce que \u00e7a sert \u00e0 \u00e7a un panier de cerises, \u00e0 faire plaisir aux voisins, \u00e0 lier des liens, parce que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la palissade, ce n\u2019\u00e9tait pas gagn\u00e9 pour faire connaissance.<\/p>\n<p>Le jardin du voisin \u00e9tait tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles avec des conif\u00e8res fatigu\u00e9s tous plus laids les uns que les autres, dor\u00e9s, pleureurs, bleut\u00e9s \u00e0 n\u2019en plus pouvoir. On h\u00e9sitait toujours \u00e0 aller sonner, pour aller chercher le ballon, on essayait d\u2019entrer sans se faire gueuler dessus par le molosse. La voisine \u00e9tait toujours bien mise, avec sa voie aigu\u00eb elle nous disait \u00ab\u00a0entrez, entrez, il n\u2019est pas m\u00e9chant\u00a0\u00bb, mon \u0153il, il bouffait tout, les pompes, les marches d\u2019escaliers, les matelas, tout, et pourquoi pas les gens.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Non, non jamais il a mang\u00e9 personne\u00a0! \u00bb&#8230; Mang\u00e9 peut-\u00eatre pas, mais mordu \u00e7a aurait pu arriver, alors on se m\u00e9fiait.<\/p>\n<p>Le voisin lui, il \u00e9tait abonn\u00e9 aux grands airs de la musique classique, des disques vinyles. Il recevait chaque mois un nouvel air par la poste. Le chien lui, il chopait le colis dans la bo\u00eete, faute de pouvoir bouffer le facteur, il aurait bien voulu.<\/p>\n<p>L\u2019abonnement \u00e9tait \u00e9videmment un pr\u00e9texte, un chien m\u00e9lomane, pas celui-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t \u00e0 coups de dents, qu\u2019il attaquait un concerto pour piano de B\u00e9tove, nous on aurait plut\u00f4t pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une fugue, pour qu\u2019il aille se perdre ailleurs, loin, pas une fugue de Back.<\/p>\n<p>Le voisin, il avait de quoi se consoler, avec son jardin au cordeau. Il \u00e9tait membre du jury du concours des villas fleuries, \u00e7a aide pour gagner. Fier comme un g\u00e9ranium, il avait le premier prix chaque ann\u00e9e. Des avalanches de roses, de rouges, de rois des balcons, de gloires de Samothrace, \u00e0 pleurer. Il ne pouvait que gagner. Il fallait absolument \u00e9viter de le faire parler sur le sujet, on en avait pour des plombes. <\/p>\n<p>G\u00e9rard \u00e9tait entr\u00e9 avec son panier, pour faire quelques pas dans le jardin, la grille s\u2019\u00e9tait referm\u00e9e d\u2019un coup de vent dans son dos, \u00e7a r\u00e9veilla le chien qui ne dormait que d\u2019un \u0153il le long de  la haie. Compar\u00e9 \u00e0 Atra, on nous avait toujours expliqu\u00e9 que le molosse du voisin \u00e9tait de race pure avec des papiers, mon cul, une fin de race sans aucun doute. Un reste de queue coup\u00e9e dans les r\u00e8gles de l\u2019art douteux, celui de rafra\u00eechir les oreilles et les queues trop longues, avant la derni\u00e8re vert\u00e8bre. Il promenait son paratonnerre fr\u00e9tillant de bas en haut et son trou de balle en \u00e9toile rose bonbon, magnifique. Atra \u00e9tait moins sportif, c\u2019est s\u00fbr.<\/p>\n<p>D\u2019un coup le chien s\u2019est jet\u00e9 sur G\u00e9rard, il a l\u00e2ch\u00e9 son panier. Il a saisi sa tong comme un glaive, pour pouvoir \u00e9loigner la gueule du chien de ses mollets et puis lui a vite laiss\u00e9 la chaussure, qui est partie au fond du jardin, on ne l\u2019a jamais revue. C\u2019est pour cela que G\u00e9rard n\u2019avait qu\u2019une seule tong pour aller voir la mer.<\/p>\n<p>On \u00e9tait partis assez vite avec le coffre plein de trucs, G\u00e9rard, Jo\u00ebl, Jean-Philippe et moi. On s\u2019\u00e9tait connus  tr\u00e8s t\u00f4t d\u00e8s le primaire, on avait pouss\u00e9 ensemble jusqu&rsquo;au lyc\u00e9e, le plus \u00e2g\u00e9 avait deux mois de plus que les trois autres. Il avait surtout une frangine qu\u2019on aurait bien emmen\u00e9e voir la mer, mais elle n\u2019a pas voulu, au dernier moment, elle a \u00e9t\u00e9 re\u00e7ue \u00e0 Science Po, pas de bol pour nous. <\/p>\n<p>On suivait les bordures de la carte \u00e9vitant l\u2019inconnu du morceau qui manquait. Il devait se composer de rues, comme tous les plans de ville, de ruelles et d\u2019avenues, \u00e0 moins que le bord de la carte f\u00fbt tout pr\u00e8s de la mer, que le papier touche \u00e0 la plage, que les vagues viennent dans le sable au bord de la carte, on n\u2019aurait pas pris le risque de se perdre.<\/p>\n<p>Les ruelles \u00e9taient de plus en plus \u00e9troites, sinueuses. \u00c7a montait et \u00e7a redescendait d\u2019un coup. Les fa\u00e7ades \u00e9taient hautes, on ne reconnaissait rien, on n\u2019\u00e9tait jamais pass\u00e9s l\u00e0. En tournant \u00e0 droite, on avait pris sans certitude, au point o\u00f9 on en \u00e9tait, une mont\u00e9e tr\u00e8s raide qui nous amena \u00e0 un cul-de-sac, par miracle sous un porche l\u2019on pouvait traverser sous un immeuble et passer dans une rue \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On s\u2019est arr\u00eat\u00e9s pour demander notre route, le premier gars au bord du trottoir avait une grande carte d\u00e9pli\u00e9e toute neuve. Jean-Philippe avec son bout de carte est sorti de la voiture demander de l\u2019aide, avant m\u00eame qu\u2019il ait pu dire quelque chose le gars a r\u00e9pondu \u00ab\u00a0Deutschland\u00a0\u00bb. Alors Jean-Phi est vite remont\u00e9 dans la voiture, on a cherch\u00e9 quelqu\u2019un d\u2019autre, mais la circulation \u00e9tait tellement forte qu\u2019on s\u2019est embarqu\u00e9s dans le trafic sans vraiment d\u00e9cider o\u00f9 cela nous menait, on n&rsquo;a jamais pu s\u2019arr\u00eater. <\/p>\n<p>\u00c7a faisait d\u00e9j\u00e0 deux heures que nous \u00e9tions partis on tournait en rond, c\u2019est s\u00fbr. La pluie s\u2019\u00e9tait invit\u00e9e au voyage, des trombes d\u2019eau en dix minutes dans les ruelles, des torrents, les \u00e9gouts d\u00e9gorgeaient. On s\u2019est arr\u00eat\u00e9s \u00e0 nouveau, \u00e0 l\u2019angle de la rue Victor Hugo et Marcel Cerdan, on \u00e9tait dans le quartier des po\u00e8tes. \u00abC\u2019est \u00e0 droite \u00bb a cri\u00e9 Jo\u00ebl, pour la premi\u00e8re fois, on savait o\u00f9 on \u00e9tait sur le plan. <\/p>\n<p>On a remont\u00e9 une rue sur plusieurs centaines de m\u00e8tres en guettant \u00e0 chaque carrefour la rue des jonquilles, elle d\u00e9bouchait sur le boulevard qui m\u00e8ne tout droit \u00e0 la mer. On a eu beau la remonter doucement jusqu\u2019en haut, rien, on n&rsquo;a rien vu, pas de rue des jonquilles. Tout au bout, on est arriv\u00e9s dans une petite rue, un peu bossel\u00e9e avec des creux et des bosses dans l\u2019asphalte. On \u00e9tait compl\u00e8tement paum\u00e9s, quand Jean-Philippe a dit : \u00ab\u00a0tiens c\u2019est dr\u00f4le, le chien-l\u00e0, coinc\u00e9 entre les deux barreaux de la grille, il ressemble vachement \u00e0 Atra.\u00bb. On s\u2019est tous retourn\u00e9s pour voir et on a reconnu la maison, le chien, on n&rsquo;avait jamais pris la rue dans ce sens-l\u00e0 en voiture. On \u00e9tait revenus au point de d\u00e9part avec un plan qui aurait d\u00fb nous mener \u00e0 la mer, mais qui par malice avait r\u00e9ussi \u00e0 nous ramener chez nous, un bon plan c\u2019est s\u00fbr.<\/p>\n<p>On a arr\u00eat\u00e9 la voiture. Le voisin a regard\u00e9 par-dessus la haie, interloqu\u00e9 et inquiet m\u00eame de nous voir vider le coffre \u00e0 peine deux heures apr\u00e8s notre d\u00e9part pour voir la mer. Le chien lui avait eu deux heures de vacances sans nous.\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. 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