{"id":1559,"date":"2012-11-15T20:59:39","date_gmt":"2012-11-15T19:59:39","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1559"},"modified":"2013-05-10T14:36:04","modified_gmt":"2013-05-10T13:36:04","slug":"mathieu-larnaudie-acharnement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/mathieu-larnaudie-acharnement\/","title":{"rendered":"Mathieu Larnaudie \u2022 Acharnement"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Avec le recul qui sied au retard plus qu&rsquo;\u00e0 la prudence, <strong>Hors-Sol<\/strong> lit et commente des livres qui sont parus parfois il y a longtemps. La pile ne cesse de cro\u00eetre, des livres qui restent \u00e0 lire. C&rsquo;est amusant car on pourrait penser que plus on en lit, moins il nous en reste \u00e0 lire ; or c&rsquo;est l&rsquo;inverse qui se produit ; c&rsquo;est un travail infini, alors nous avons laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 la pression du march\u00e9 et de la chronique facile.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.actes-sud.fr\/sites\/default\/files\/couv_jpg\/9782330012625.jpg\" alt=\"Mathieu Larnaudie, \u2018Acharnement\u2019\", width=\"200\" \/><br ><\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;erreur serait de consid\u00e9rer que ce livre est une attaque frontale du m\u00e9tier de plume, ou encore une d\u00e9nonciation facile du m\u00e9tier politique. Je crois que ce n&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pas ce qu&rsquo;\u00e0 voulu faire Mathieu Larnaudie (mais peut-\u00eatre suis-je dans l&rsquo;erreur).<\/p>\n<p>M\u00fcller, le personnage principal, \u00e9crit des discours pour un homme politique qui vient de perdre une \u00e9lection ; mis au placard par n\u00e9cessit\u00e9, il se retire dans sa grande propri\u00e9t\u00e9 de campagne, et s&rsquo;adonne \u00e0 la passion d&rsquo;\u00e9crire des discours, ressasser le r\u00e9el et s&rsquo;envoyer un petit verre de chartreuse de temps en temps.<\/p>\n<p>Le temps est rythm\u00e9 par la chute de suicidaires qui depuis le pont romain qui traverse le parc viennent s&rsquo;\u00e9craser dans la propri\u00e9t\u00e9. M\u00fcller regarde tout cela de la fen\u00eatre, comme il regarde \u00e9galement le jardinier, qui s&rsquo;est est mis en t\u00eate de transformer la friche sauvage qu&rsquo;\u00e9tait le parc en un objet finement cisel\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un monde de solitude, d&rsquo;abord. M\u00fcller est seul avec lui-m\u00eame, il se retire, pour r\u00e9diger le discours ultime, le discours parfait. Il n&rsquo;est second\u00e9 que par Marceau, le jardinier un peu d\u00e9rang\u00e9 depuis la mort accidentelle de sa femme, qui se consacre avec ferveur \u00e0 la mise en \u0153uvre du parc.<\/p>\n<p>M\u00fcller est spectateur. Tout comme il observe la population comme une biologie extravagante ou \u00e9trang\u00e8re qu&rsquo;il s&rsquo;agirait de saisir entre pinces ou observer \u00e9voluer dans une bo\u00eete de P\u00e9tri, il voit le monde au travers de la baie vitr\u00e9e qui donne sur le parc et le viaduc.<\/p>\n<blockquote><p>Lorsque, m&rsquo;\u00e9cartant de ma table de travail, je m&rsquo;avan\u00e7ais devant la baie vitr\u00e9e, au gr\u00e9 de la saison, je voyais se d\u00e9ployer ou se rabougrir le feuillage des arbres, refleurir les rosiers, p\u00e2lir la haie de thuyas qui borde ce c\u00f4t\u00e9 du terrain, plus loin dans la pente roussir les buissons d&rsquo;aub\u00e9pine ou reverdir les hautes herbes que Marceau viendrait faucher. (33)<\/p><\/blockquote>\n<p>Spectateur solitaire de l&rsquo;avancement du monde, M\u00fcller est un analyste fin et sans doute habile rh\u00e9toriqueur \u2014\u00a0c&rsquo;est son occupation principale, apr\u00e8s tout. En substance, il est celui qui se trouve derri\u00e8re ; derri\u00e8re la baie ou derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cran (vie politique ou s\u00e9ries polici\u00e8res), derri\u00e8re les r\u00e9f\u00e9rences historiques ou derri\u00e8re un homme politique (Gonthier) qui, lui, est bel et bien au devant du monde ; de nervi \u00e0 \u00e9minence grise, le pas est vite franchi. <\/p>\n<blockquote><p>Assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais presque aussi tendu dans l&rsquo;effort qu&rsquo;il devait l&rsquo;\u00eatre ; mon regard ne pouvait r\u00e9primer une tendance \u00e0 suivre le sien. (64)<\/p><\/blockquote>\n<p>La richesse de son argumentaire, sur tel ou tel sujet, sa mani\u00e8re de raconter, parsem\u00e9e de subjonctifs imparfaits dans le plus pur style classique, les \u00e9v\u00e8nements horribles et absurdes qui s&rsquo;abattent dans cette ville \u00ab\u00a0paum\u00e9e, choisie parce que paum\u00e9e\u00a0\u00bb. Prot\u00e9g\u00e9 dans sa tour d&rsquo;ivoire, la posture rappelle \u00e0 bien des \u00e9gards celle de l&rsquo;\u00e9crivain, qui se fabrique une \u00eele o\u00f9 il va pouvoir composer sereinement.<\/p>\n<blockquote><p>Je cr\u00e9ais ainsi les conditions propices \u00e0 la t\u00e2che que je m&rsquo;\u00e9tais fix\u00e9e. Surtout je pensais qur le simple fait d&rsquo;\u00eatre parvenu \u00e0 prescrire et \u00e0 organiser ma r\u00e9clusion volontaire en ces lieux marquait le plus haut degr\u00e9 de libert\u00e9 qui p\u00fbt m&rsquo;\u00eatre accord\u00e9 : il n&rsquo;en pouvait r\u00e9sulter qu&rsquo;une forme d&rsquo;accomplissement de moi-m\u00eame et de mes ambitions. Ici au moins, personne ne viendrait plus m&#8217;emmerder. J&rsquo;aurais tout le loisir d&rsquo;\u00e9crire les discours que je souhaitais sans avoir \u00e0 me soucier de ceux ou celui qui me les aurai(en)t command\u00e9s. Circonscrire le p\u00e9rim\u00e8tre de mes heures engageait ma justification. (32-33)<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c9tonnamment libre dans ce cadre d&rsquo;o\u00f9 il ne peut s&rsquo;\u00e9chapper, M\u00fcller peut toutefois ainsi s&rsquo;adonner \u00e0 la pratique qui seule l&rsquo;int\u00e9resse. La rh\u00e9torique. Il \u00e9voque ainsi le dernier discours prononc\u00e9 par Gonthier, alors que la guerre \u00e9lectorale est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 perdue, les chiffres n&rsquo;\u00e9tant pas bon, et enthousiasme du public moins fervent (64 \u00e0 72). C&rsquo;est l&rsquo;occasion de sentir \u00e0 la fois la tension entre les deux protagoniste, l&rsquo;auteur et le com\u00e9dien, mais aussi de revenir sur cet \u00e9cart fluctuant qui fait toute l&rsquo;alchimie de la litt\u00e9rature, le passage de l&rsquo;une instance \u00e0 l&rsquo;autre, et l&rsquo;efficience de ce passage (de cette passation). En des pages d&rsquo;une grande solidit\u00e9 et d&rsquo;une grande pertinence, nous entrevoyons peut-\u00eatre ce que l&rsquo;auteur (du livre, cette fois-ci) a voulu cerner par le dispositif narratif qu&rsquo;il a mis en place.<\/p>\n<p>L&rsquo;implacable machine litt\u00e9rature ratisse large. Ou dit autrement, avec l&rsquo;une des plus belle phrases du livre : <i>Je restais livr\u00e9 au calme nu de mon acharnement.<\/i>. Le parc est entretenu, et M\u00fcller parfait son \u0153uvre.<\/p>\n<blockquote><p>Une impassible fr\u00e9n\u00e9sie m&rsquo;animait. Invariablement, continuellement, fi\u00e9vreusement le plus souvent, machinalement parfois, dans mon bureau je consultais, pr\u00e9levais, synth\u00e9tisais, composais, r\u00e9digeais ; sur l&rsquo;estrade de bois, les mains agripp\u00e9es aux bords de mon pupitre, les mains voletant ans les airs, les mains tendues devant moi, les mains ouvertes et d\u00e9monstratives, les poings ferm\u00e9s et volontaires, je pronon\u00e7ais le plus aboutis de mes discours. (73)<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais les morts poursuivent leur perp\u00e9tuelle chute vers le sol et la fin ; leur irruption dans sa propri\u00e9t\u00e9, comme la visite, bient\u00f4t r\u00e9currente des familiers du mort en mani\u00e8re d&rsquo;hommage perturbent ce cadre bien \u00e9tabli. Le \u00ab\u00a0bout de territoire recul\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9lu \u00ab\u00a0pour mette en \u0153uvre ses efforts\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0lui \u00e9tait devenu hostile\u00a0\u00bb (85). Les morts ont cette facult\u00e9 de nous sortir hors de nous. <\/p>\n<p>Ces morts, comme \u00e0 l&rsquo;accoutum\u00e9e, venaient plonger le r\u00e9el sous une lumi\u00e8re crue et, comme \u00e0 leur habitude, venaient r\u00e9clamer la main d&rsquo;autres morts, ses morts personnels, ses morts intimes et priv\u00e9s, ses morts \u00e0 soi. Ce que les morts effleurent ou d\u00e9signent est d\u00e9contenanc\u00e9, exorbit\u00e9, un instant touche, lui-m\u00eame devenu spectre, \u00e0 la mort.<\/p>\n<blockquote><p>Il ne pouvait pourtant pas s&#8217;emp\u00eacher de r\u00f4der \u2014\u00a0vagabond, lui semblait-il, dans sa propre maison \u2014, de revenir dans le bureau [&#8230;] Ne f\u00fbt-ce que pour y ressentir de nouveau son malaise \u2014\u00a0v\u00e9rifier que ce malaise perdurait \u2014, quelque chose l&rsquo;y ramenait.  Peut-\u00eatre est-ce ce qui l&rsquo;\u00e9tonnait le plus lui-m\u00eame : que son abandon n&rsquo;ait jamais pu \u00eatre complet, que toujours une force tenace et absurde, germ\u00e9e au c\u0153ur m\u00eame de son d\u00e9couragement et dont il ne savait si elle tenait d&rsquo;un reliquat d&rsquo;illusions ou d&rsquo;une forme paradoxale d&rsquo;instinct de pr\u00e9servation, l&rsquo;e\u00fbt maintenu dans l&rsquo;attente du jour o\u00f9 son d\u00e9sir reviendrait. (88-89) <\/p><\/blockquote>\n<p>Ce qui vient troubler en somme l&rsquo;\u00e9tablissement de cet ordre parfait (94), c&rsquo;est l&rsquo;absolue absurdit\u00e9 des \u00e9v\u00e8nements, des morts chutant sans raison pr\u00e9alablement connue, sans pr\u00e9venir \u2014\u00a0non pas comme un chien se fait piquer par un serpent, par exemple, malgr\u00e9 l&rsquo;absurdit\u00e9 du fait, une cause existe \u2014\u00a0mais c&rsquo;est l&rsquo;absence de motivation, tout \u00e0 fait insaisissable par cet esprit rigoureux et rationnel. <em>Mes morts ne parlent pas<\/em> (119), voil\u00e0 le c\u0153ur du probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une jeune femme vient s&rsquo;\u00e9craser un soir d&rsquo;orage dans le parc, Marceau la d\u00e9place et la veille, dans une geste de recueillement confinant \u00e0 l&rsquo;\u00e9rotisme. Si M\u00fcller imagine que \u00ab\u00a0les yeux des morts [&#8230;] d\u00e9signent pour nous la possibilit\u00e9 d&rsquo;un aurte monde \u00bb (toujours cet \u00e9cran m\u00e9dian), Marceau lui a \u00ab\u00a0pris sa te^te dans ses mains, une contr\u00e9e hostile et lointaine dont il n&rsquo;arrivait pas \u00e0 revenir\u00a0\u00bb (132-133).<\/p>\n<p>Ce livre dont nous ne d\u00e9florerons pas plus le propos peut appara\u00eetre comme une charge politique, nous le r\u00e9p\u00e9tons, mais il nous semble que, de mani\u00e8re beaucoup plus subtile, et \u00e0 la mani\u00e8re disons d&rsquo;un velours linguistique, lourd, \u00e9l\u00e9gant et pr\u00e9cis, le texte avance aux fronti\u00e8res du langage m\u00eame, cherchant pr\u00e9cis\u00e9ment dans le hiatus entre celui qui \u00e9crit et ce qui \u00e9crit, explorant ces interstices avec une certaine aisance et, pourquoi ne pas le dire, une malignit\u00e9 qui sans doute passera \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lecteur trop imbu d&rsquo;histoires ou trop press\u00e9 d&rsquo;atteindre la fin.<\/p>\n<p>Roman sur la suspension, ce moment o\u00f9 les choses fig\u00e9es d\u00e9clarent leur inestimable vulgarit\u00e9 (les choses du r\u00e9el), le texte \u00e9pouse \u00e0 la perfection les sentiments et les impressions de M\u00fcller. Il se veut aussi \u2014\u00a0c&rsquo;est une hypoth\u00e8se \u2014\u00a0formule du d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9crire. \u00c0 la mani\u00e8re d&rsquo;une grand artisan, Claude Simon par exemple, le texte sans \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me poursuit la t\u00e2che qu&rsquo;il s&rsquo;est donn\u00e9e : \u00e9voluer dans ces zones hostiles o\u00f9 la fiction encontre le r\u00e9el, ou la mort tend la main \u00e0 la vie. Et ce que cela engage de la responsabilit\u00e9 du je.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec le recul qui sied au retard plus qu&rsquo;\u00e0 la prudence, Hors-Sol lit et commente des livres qui sont parus parfois il y a longtemps. La pile ne cesse de cro\u00eetre, des livres qui restent \u00e0 lire. 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