{"id":1530,"date":"2013-03-25T21:54:00","date_gmt":"2013-03-25T20:54:00","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1530"},"modified":"2013-11-20T19:38:22","modified_gmt":"2013-11-20T18:38:22","slug":"guy-davenport-ma-demeure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/guy-davenport-ma-demeure\/","title":{"rendered":"Guy Davenport \u2022\u00a0Ma demeure"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce texte de Guy Davenport, \u00e9crivain am\u00e9ricain, est tir\u00e9 d&rsquo;un de ses recueils de nouvelles, <em>The Cardiff Team<\/em>, New Direction, 1996. Il est traduit par Bernard Hoepffner, que nous remercions au passage <sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/guy-davenport-ma-demeure\/#fn-1530-1' id='fnref-1530-1' onclick='return fdfootnote_show(1530)'>1<\/a><\/sup><\/p><\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/Ma_demeure_complet_03.jpg\" alt=\"Ma_demeure_complet_03\" width=\"372\" height=\"500\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1557\" \/><br \/>\n<br ><\/p>\n<p>Ce fut le 6 novembre, l\u2019an sixi\u00e8me de mon r\u00e8gne, ou de ma captivit\u00e9, comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut beaucoup plus long que je ne m\u2019y \u00e9tais attendu\u00a0; car, bien que l\u2019\u00eele elle-m\u00eame ne f\u00fbt pas tr\u00e8s large, quand je parvins \u00e0 sa c\u00f4te orientale, je trouvai un grand r\u00e9cif de rochers s\u2019\u00e9tendant \u00e0 deux lieues en mer, les uns au-dessus, les autres en dessous l\u2019eau, et par-del\u00e0 un banc de sable \u00e0 sec qui se prolongeait \u00e0 plus d\u2019une demi-lieue\u00a0; de sorte que je fus oblig\u00e9 de faire un grand d\u00e9tour pour doubler cette pointe.<\/p>\n<p>Quand je d\u00e9couvris ce r\u00e9cif, je fus sur le point de renoncer \u00e0 mon entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il faudrait m\u2019avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais revenir\u00a0; je jetai donc l\u2019ancre, car je m\u2019en \u00e9tais faite une avec un morceau de grappin bris\u00e9 que j\u2019avais tir\u00e9 du navire.<\/p>\n<p>Ayant mis en s\u00fbret\u00e9 ma pirogue, je pris mon mousquet, j\u2019allai \u00e0 terre, et je gravis une colline qui semblait commander ce cap\u00a0; l\u00e0 j\u2019en d\u00e9couvris toute l\u2019\u00e9tendue, et je r\u00e9solus de m\u2019aventurer.<\/p>\n<p>En examinant la mer du haut de cette \u00e9minence, j\u2019aper\u00e7us un rapide, je dirais m\u00eame un furieux courant qui portait \u00e0 l\u2019Est et qui serrait la\u00a0pointe\u00a0; j\u2019en pris une ample connaissance, parce qu\u2019il me semblait y avoir quelque p\u00e9ril, et qu\u2019y \u00e9tant une fois tomb\u00e9, entra\u00een\u00e9 par sa violence, je ne pourrais plus regagner mon \u00eele\u00a0; vraiment, si je n\u2019eusse pas eu la pr\u00e9caution de monter sur cette colline, je crois que les choses se seraient ainsi pass\u00e9es\u00a0; car le m\u00eame courant r\u00e9gnait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00eele, seulement il s\u2019en tenait \u00e0 une plus grande distance\u00a0; je reconnus aussi qu\u2019il y avait un violent remous sous la rive\u00a0; je n\u2019avais donc rien d\u2019autre \u00e0 faire qu\u2019\u00e0 \u00e9viter le premier courant, pour me trouver aussit\u00f4t dans un remous.<\/p>\n<p>Je s\u00e9journai pendant deux jours sur cette colline, parce que le vent, qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait de violents brisants contre le cap\u00a0; il n\u2019\u00e9tait donc s\u00fbr pour moi ni de c\u00f4toyer le rivage \u00e0 cause du ressac, ni de gagner le large \u00e0 cause du courant.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me jour au matin, le vent s\u2019\u00e9tant abattu durant la nuit, la mer \u00e9tant calme, je m\u2019aventurai\u00a0; que ceci soit une le\u00e7on pour les pilotes ignorants et t\u00e9m\u00e9raires\u00a0! \u00c0 peine eus-je atteint le cap \u2014 je n\u2019\u00e9tais pas \u00e9loign\u00e9 de la terre de la longueur de mon embarcation \u2014, que je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme l\u2019\u00e9cluse d\u2019un moulin\u00a0; il drossa ma pirogue avec une telle violence que tout ce que je pus faire ne put la retenir pr\u00e8s du rivage\u00a0; et de plus en plus il m\u2019emporta loin du remous, que je laissai \u00e0 ma gauche. Comme il n\u2019y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commen\u00e7ais \u00e0 me croire perdu\u00a0; car, les courants r\u00e9gnant des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019\u00eele, je n\u2019ignorais pas qu\u2019\u00e0 la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que l\u00e0 c\u2019en serait irr\u00e9vocablement fait de moi. N\u2019entrevoyant aucune possibilit\u00e9 d\u2019en r\u00e9chapper, je n\u2019avais devant moi que l\u2019image de la mort, et l\u2019espoir, non d\u2019\u00eatre submerg\u00e9, car la mer \u00e9tait assez calme, mais de p\u00e9rir de faim. J\u2019avais trouv\u00e9, il est vrai, sur le rivage, une grosse tortue dont j\u2019avais presque ma charge, et que j\u2019avais embarqu\u00e9e\u00a0; j\u2019avais une grande jarre d\u2019eau douce, une jarre, c\u2019est-\u00e0-dire un de mes pots de terre\u00a0; mais qu\u2019\u00e9tait tout cela si je venais \u00e0 \u00eatre dross\u00e9 au milieu du vaste oc\u00e9an, o\u00f9 j\u2019avais l\u2019assurance de ne point rencontrer de terres, ni continent ni \u00eele, avant mille lieues tout au moins\u00a0?<\/p>\n<p>Je compris alors combien il est facile \u00e0 la proidence de Dieu de rendre pire la plus mis\u00e9rable condition de l\u2019humanit\u00e9. Je me repr\u00e9sentais alors mon \u00eele solitaire et d\u00e9sol\u00e9e comme le lieu le plus s\u00e9duisant du monde, et l\u2019unique bonheur que souhaitait mon c\u0153ur \u00e9tait d\u2019y rentrer. Plein de ce br\u00fblant d\u00e9sir, je tendais mes bras vers elle. Heureux d\u00e9sert, m\u2019\u00e9criai-je. Je ne te verrai donc plus. \u00d4 mis\u00e9rable cr\u00e9ature, dis-je, o\u00f9 vas-tu\u00a0? Alors je me reprochai mon esprit ingrat, mes murmures contre ma condition solitaire\u00a0; que n\u2019aurais-je donn\u00e9 \u00e0 cette heure pour remettre le pied sur la plage\u00a0! Ainsi nous ne voyons jamais le v\u00e9ritable \u00e9tat de notre position avant qu\u2019il n\u2019ait \u00e9t\u00e9 rendu \u00e9vident par des fortunes contraires, et nous n\u2019appr\u00e9cions nos jouissances qu\u2019apr\u00e8s que nous les avons perdues. Il serait \u00e0 peine possible d\u2019imaginer quelle \u00e9tait ma consternation en me voyant loin de mon \u00eele bien-aim\u00e9e (telle elle m\u2019apparaissait alors), emport\u00e9 au milieu du vaste oc\u00e9an\u00a0; j\u2019en \u00e9tais \u00e9loign\u00e9 de plus de deux lieues, et je d\u00e9sesp\u00e9rais \u00e0 tout jamais de la revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu\u2019\u00e0 ce que mes forces fussent \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9puis\u00e9es, dirigeant du mieux que je pouvais ma pirogue vers le Nord, c\u2019est-\u00e0-dire au c\u00f4t\u00e9 Nord du courant o\u00f9 se trouvaient les remous\u00a0; dans le milieu de la journ\u00e9e, quand le soleil passa au m\u00e9ridien, je crus sentir sur mon visage une brise l\u00e9g\u00e8re venant du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au c\u0153ur, surtout quand au bout d\u2019une demi-heure environ il s\u2019\u00e9leva un joli frais. En ce moment j\u2019\u00e9tais \u00e0 une distance effroyable de mon \u00eele, et si le moindre nuage ou la moindre brume f\u00fbt survenue, je me serais \u00e9gar\u00e9 dans ma route\u00a0; car, n\u2019ayant point \u00e0 bord de compas de mer, je n\u2019aurais pas su comment gouverner pour mon \u00eele si je l\u2019avais une fois perdue de vue\u00a0; mais le temps continuant \u00e0 \u00eatre beau, je redressai mon m\u00e2t, j\u2019aplestai ma voile et portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.<\/p>\n<p>\u00c0 peine avais-je dress\u00e9 mon m\u00e2t et ma voile, \u00e0 peine la pirogue commen\u00e7ait-elle \u00e0 forcer au plus pr\u00e8s, que je m\u2019aper\u00e7us par la limpidit\u00e9 de l\u2019eau que quelque changement allait survenir dans le courant, car l\u2019eau \u00e9tait trouble dans les endroits les plus violents\u00a0; en remarquant la clart\u00e9 de l\u2019eau, je sentis le courant qui s\u2019affaiblissait, et au m\u00eame instant je vis \u00e0 l\u2019Est, \u00e0 un demi-mille environ, la mer qui d\u00e9ferlait contre les roches\u00a0; ces roches partageaient le courant en deux parties\u00a0; la plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au Nord-Est, tandis que l\u2019autre, repouss\u00e9e par l\u2019\u00e9cueil, formait un remous rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.<\/p>\n<p>Ceux qui savent ce que c\u2019est que de recevoir sa gr\u00e2ce sur l\u2019\u00e9chelle, d\u2019\u00eatre sauv\u00e9 de la main des brigands juste au moment d\u2019\u00eatre \u00e9gorg\u00e9, ou qui se sont trouv\u00e9s en d\u2019\u00e9quivalentes extr\u00e9mit\u00e9s, ceux-l\u00e0 seulement peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel empressement je pla\u00e7ai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec quelle h\u00e2te, la brise fra\u00eechissant, je lui tendis ma voile et courus joyeusement vent arri\u00e8re, dross\u00e9 par un reflux imp\u00e9tueux.<\/p>\n<p>Ce remous me ramena d\u2019une lieue dans mon chemin, directement vers mon \u00eele, mais \u00e0 deux lieues plus au Nord que le courant qui m\u2019avait d\u2019abord dross\u00e9\u00a0; de sorte qu\u2019en approchant de l\u2019\u00eele je me trouvai vers sa c\u00f4te septentrionale, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e \u00e0 celle d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9tais parti.<\/p>\n<p>Quand j\u2019eus fait un peu plus d\u2019une lieue \u00e0 l\u2019aide de ce courant ou de ce remous, je sentis qu\u2019il \u00e9tait pass\u00e9 et qu\u2019il ne me portait plus. Je trouvai toutefois qu\u2019\u00e9tant entre deux courants, celui au Sud qui m\u2019avait entra\u00een\u00e9, et celui au Nord qui s\u2019\u00e9loignait du premier des deux lieues environ sur l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, je trouvai, dis-je, \u00e0 l\u2019Ouest de l\u2019\u00eele, l\u2019eau tout \u00e0 fait calme et dormante\u00a0; la brise m\u2019\u00e9tant toujours favorable, je continuai donc de gouverner directement pour l\u2019\u00eele, mais je ne faisais plus un sillage aussi grand qu\u2019auparavant.<\/p>\n<p>Vers quatre heures du soir, \u00e9tant \u00e0 une lieue environ de mon \u00eele, je trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, s\u2019avan\u00e7ant vers le Sud, comme il est d\u00e9crit plus haut, et rejetant le courant plus au Midi, avait form\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame un autre remous vers le Nord\u00a0; ce remous me parut tr\u00e8s fort et porter directement dans le chemin de ma course, qui \u00e9tait Ouest presque plein Nord. \u00c0 la faveur d\u2019un bon frais, je cinglai \u00e0 travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et en une heure j\u2019arrivai \u00e0 un mille de la c\u00f4te\u00a0; l\u2019eau \u00e9tait calme, j\u2019eus bient\u00f4t regagn\u00e9 le rivage.<\/p>\n<p>D\u00e8s que je fus \u00e0 terre je tombai \u00e0 genoux, je remerciai Dieu de ma d\u00e9livrance, r\u00e9solu d\u2019abandonner toutes pens\u00e9es de fuite sur ma pirogue\u00a0; et apr\u00e8s m\u2019\u00eatre rafra\u00eechi avec ce que j\u2019avais de provisions, je la h\u00e2lai tout contre le bord, dans une petite anse que j\u2019avais d\u00e9couverte sous quelques arbres, et me mis \u00e0 sommeiller, \u00e9puis\u00e9 par le travail et la fatigue du voyage.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais fort embarrass\u00e9 de savoir comment revenir dans ma demeure avec ma pirogue. J\u2019avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas, pour penser tenter mon retour par le chemin que j\u2019avais pris en venant\u00a0; et ce que pouvait \u00eatre l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 (l\u2019Ouest, veux-je dire), je l\u2019ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards\u00a0; je me d\u00e9terminai donc, mais seulement dans la matin\u00e9e, \u00e0 longer le rivage du c\u00f4t\u00e9 du couchant, pour chercher une crique o\u00f9 je pourrais mettre ma fr\u00e9gate en s\u00fbret\u00e9, afin de la retrouver si je venais \u00e0 en avoir besoin\u00a0; ayant c\u00f4toy\u00e9 la terre pendant trois milles ou environ, je d\u00e9couvris une tr\u00e8s bonne baie, profonde d\u2019un mille et allant en se r\u00e9tr\u00e9cissant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embouchure d\u2019un petit ruisseau\u00a0; l\u00e0, je trouvai pour mon embarcation un excellent port, o\u00f9 elle \u00e9tait comme dans une darse qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 faite tout expr\u00e8s pour elle. Je l\u2019y pla\u00e7ai, et l\u2019ayant parfaitement abrit\u00e9e, je mis pied \u00e0 terre pour regarder autour de moi et voir o\u00f9 j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n<p>Je reconnus bient\u00f4t que j\u2019avais quelque peu d\u00e9pass\u00e9 le lieu o\u00f9 j\u2019\u00e9tais all\u00e9 lors de mon voyage \u00e0 pied sur ce rivage\u00a0; et, ne retirant de ma pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement chaud, je me mis en marche. La route \u00e9tait assez agr\u00e9able, apr\u00e8s le trajet que je venais de faire, et j\u2019atteignis sur le soir mon ancienne tonnelle, o\u00f9 je trouvai chaque chose comme je l\u2019avais laiss\u00e9e\u00a0; car c\u2019\u00e9tait, ainsi que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, ma maison de campagne.<\/p>\n<p>Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai \u00e0 l\u2019ombre pour reposer mes membres, car j\u2019\u00e9tais harass\u00e9, et je m\u2019endormis aussit\u00f4t. Mais jugez si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut \u00eatre ma surprise quand je fus arrach\u00e9 \u00e0 mon sommeil par une voix qui m\u2019appela plusieurs fois par mon nom, Robin, Robin, Robin Cruso\u00e9, pauvre Robin Cruso\u00e9\u00a0! O\u00f9 \u00eates-vous Robin Cruso\u00e9\u00a0? O\u00f9 \u00eates-vous\u00a0? Ou \u00eates-vous all\u00e9\u00a0?<br \/>\nmi, fatigu\u00e9 d\u2019avoir ram\u00e9, ou pagay\u00e9, comme cela s\u2019appelle, toute la premi\u00e8re partie du jour et march\u00e9 durant toute l\u2019autre, que je ne me r\u00e9veillai pas enti\u00e8rement\u00a0; je flottais entre le sommeil et le r\u00e9veil, je croyais songer que quelqu\u2019un me parlait. Mais comme la voix continuait de r\u00e9p\u00e9ter, Robin Cruso\u00e9, Robin Cruso\u00e9, je m\u2019\u00e9veillai enfin tout \u00e0 fait, horriblement \u00e9pouvant\u00e9 et dans la plus grande consternation. Mais \u00e0 peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon Poll perch\u00e9 sur la cime de la haie, et reconnus aussit\u00f4t que c\u2019\u00e9tait lui qui me parlait\u00a0; car c\u2019\u00e9tait justement le langage lamentable que j\u2019avais coutume de lui tenir et de lui apprendre\u00a0; et lui l\u2019avait si bien retenu, qu\u2019il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et crier, Pauvre Robin Cruso\u00e9\u00a0! O\u00f9 \u00eates-vous\u00a0? O\u00f9 \u00eates-vous all\u00e9\u00a0? Comment \u00eates-vous venu ici\u00a0? et autres choses semblables que je lui avais enseign\u00e9es.<\/p>\n<p>Cependant, bien que j\u2019eusse reconnu que c\u2019\u00e9tait le perroquet, et qu\u2019au fait ce ne pouvait \u00eatre personne d\u2019autre, je fus assez longtemps \u00e0 me remettre. J\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9 que cet animal fut venu l\u00e0, et je cherchai quand et comment il y \u00e9tait venu, plut\u00f4t qu\u2019ailleurs. Lorsque je fus bien assur\u00e9 que ce n\u2019\u00e9tait personne d\u2019autre que mon fid\u00e8le Poll, je lui tendis la main, je l\u2019appelai par son nom, Poll, et l\u2019aimable oiseau vint \u00e0 moi, se posa sur mon pouce, comme il avait l\u2019habitude de le faire, et continua de me dire, Pauvre Robin Cruso\u00e9\u00a0! comment \u00e9tais-je venu l\u00e0\u00a0? et o\u00f9 \u00e9tais-je all\u00e9\u00a0? juste comme s\u2019il eut \u00e9t\u00e9 enchant\u00e9 de me revoir\u00a0; et je l\u2019emportai ainsi avec moi au logis.<\/p>\n<p>J\u2019avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer et j\u2019en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et r\u00e9fl\u00e9chir sur les dangers que j\u2019avais courus. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 fort aise d\u2019avoir ma pirogue sur mon c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00eele, mais je ne voyais pas qu\u2019il f\u00fbt possible de l\u2019y amener. Quant \u00e0 la c\u00f4te orientale que j\u2019avais parcourue, j\u2019\u00e9tais pay\u00e9 pour ne plus m\u2019y aventurer\u00a0; rien que d\u2019y penser mon c\u0153ur se serrait et mon sang se gla\u00e7ait dans mes veines. Et pour l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00eele, j\u2019ignorais ce qu\u2019il pouvait \u00eatre\u00a0; mais en supposant que le courant port\u00e2t contre le rivage avec la m\u00eame force qu\u2019\u00e0 l\u2019Est, je pouvais courir le m\u00eame risque d\u2019\u00eatre dross\u00e9, et emport\u00e9 loin de l\u2019\u00eele ainsi que je l\u2019avais \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0\u00a0; toutes ces raisons firent que je me r\u00e9signai \u00e0 me passer de ma pirogue, quoiqu\u2019elle f\u00fbt le produit de tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte de Guy Davenport, \u00e9crivain am\u00e9ricain, est tir\u00e9 d&rsquo;un de ses recueils de nouvelles, The Cardiff Team, New Direction, 1996. Il est traduit par Bernard Hoepffner, que nous remercions au passage 1 Ce fut le 6 novembre, l\u2019an sixi\u00e8me de mon r\u00e8gne, ou de ma captivit\u00e9, comme il vous plaira, que je me mis [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[176,4,68,60,61,62],"tags":[350,349,347,348],"class_list":["post-1530","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06-traduire","category-dossiers","category-fiction","category-format","category-genre","category-texte","tag-bernard-hoepffner","tag-daniel-defoe","tag-guy-davenport","tag-robinson-crusoe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1530","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1530"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1530\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2173,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1530\/revisions\/2173"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1530"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1530"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1530"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}