{"id":1524,"date":"2013-03-13T00:16:12","date_gmt":"2013-03-12T23:16:12","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1524"},"modified":"2013-11-20T19:38:08","modified_gmt":"2013-11-20T18:38:08","slug":"luc-garraud-assis-sur-un-tabouret","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/luc-garraud-assis-sur-un-tabouret\/","title":{"rendered":"Luc Garraud \u2022 Assis sur un tabouret"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" rel=\"lightbox[1524]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" alt=\"luc_garraud\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\n<strong>Hors-Sol<\/strong> publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013.<\/p>\n<p>Les photos sont du m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/garraud_tabouret.jpg\" rel=\"lightbox[1524]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/garraud_tabouret.jpg\" alt=\"garraud_tabouret\" width=\"400\" height=\"403\" class=\"alignnone size-full wp-image-1545\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Sur la colline on la voyait de loin, clignotant comme un phare. C\u2019\u00e9tait une grande maison, faite de bois et de m\u00e9tal, un peu bancale mais juste, le tout tenait bon. C\u2019\u00e9tait tout en \u00e9tage avec des escaliers ext\u00e9rieurs, accroch\u00e9s \u00e0 la fa\u00e7ade. Les chambres \u00e9taient sans confort, mais il \u00e9tait toujours bien de venir ici, de passer un moment sur la terrasse sans se lasser, quelques jours venir se poser. Le jardin \u00e9tait lumineux comme du miel.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait naturel \u00e0 tous les voyageurs, \u00e0 tous les passagers un peu fatigu\u00e9s, de laisser du temps ici, une trace, pour qu&rsquo;on se rappelle, qu&rsquo;on se souvienne du passage. <\/p>\n<p>La maison \u00e9tait pleine d\u2019objets, une sorte de mus\u00e9e fabriqu\u00e9 avec des petits riens, des paroles aux murs, des chansons cach\u00e9es dans les pierres, des histoires en suspension dans l\u2019air.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait bien aussi de venir avec rien, rien en poche, juste les mains pour parler ou bien sans un mot \u00e0 dire, un lieu pas compliqu\u00e9.<\/p>\n<p>On \u00e9tait tout aussi heureux de venir que de repartir, le lieu \u00e9tait fait pour passer.<\/p>\n<p>Il y avait des habitu\u00e9s, des r\u00e9guliers, ceux du premier ao\u00fbt par exemple, ils venaient depuis vingt ans le premier ao\u00fbt, mais l\u2019on n&rsquo;a jamais su pourquoi le premier ao\u00fbt, ni os\u00e9 le demander.<\/p>\n<p>Un r\u00e9sident \u00e0 l\u2019ann\u00e9e occupait une chambre au rez-de-chauss\u00e9e donnant sur le jardin au nord. Il passait plus de jours ici qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Il partageait quotidiennement la maison avec un couple qui s\u2019\u00e9tait pos\u00e9 l\u00e0 depuis longtemps et qui s\u2019occupait des choses que l\u2019on ne voit pas.<\/p>\n<p>Ils assuraient \u00e0 deux l\u2019intendance sans un bruit, voyageurs depuis longtemps arr\u00eat\u00e9s, ils n\u2019auraient pas voulu que l\u2019on vienne pour eux. Ils devenaient, de jours en jours, de plus en plus transparents.<\/p>\n<p>Il y avait dans la salle du bas, une sorte de grande cuisine am\u00e9nag\u00e9e en demi-sous-sol, avec une seule ouverture rectangulaire qui apportait un peu de lumi\u00e8re \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Un soupirail suspendu, perch\u00e9, ouvert dans le mur, \u00e0 la hauteur des yeux d\u2019un homme pas trop grand. La fen\u00eatre donnait sur le jardin en pente et sur une grande pelouse. L\u2019ensemble \u00e9tait domin\u00e9 par des nuances de vert et des gen\u00eats jaunes d\u2019or. Un chemin mal trac\u00e9 longeait une haie de cornouillers, de fr\u00eanes et de noisetiers.<br \/>\nAu centre, au second champ et en contrebas, au bord d\u2019un talus, piqu\u00e9 bien droit, il y avait un magnolia \u00e0 grandes fleurs au feuillage vert toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019arbre en trois ann\u00e9es changeait l\u2019ensemble de ses feuilles, sans se faire remarquer, petit \u00e0 petit. <\/p>\n<p>Il \u00e9tait taill\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement, il avait la forme d\u2019un grand c\u00f4ne dress\u00e9, tronqu\u00e9 sur le haut, aplati, le tronc \u00e9tait d\u00e9gag\u00e9. <\/p>\n<p>Tout le reste du jardin \u00e9tait un fouillis, jamais taill\u00e9 ou presque, seul l\u2019arbre gardait une gueule humaine. On savait exactement son \u00e2ge, la maison tenait depuis sa plantation un carnet de compte. Il y avait toujours quelqu\u2019un pour lui apporter une attention journali\u00e8re, il \u00e9tait constant, il perdait deux feuilles par jour, c\u2019\u00e9tait marqu\u00e9 dans le carnet. Il avait \u00e9t\u00e9 plant\u00e9 en 1905, par un jardinier mort depuis.<\/p>\n<p>Un seul homme au village savait le tailler, il observait l\u2019arbre de loin, une seule fois, et il montait dedans en fermant les yeux. Il se calait et avec un s\u00e9cateur \u00e0 longs bras, coupait les centim\u00e8tres en trop, de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Couper les branches d\u2019un tilleul poussant dans un salon, la maison avait \u00e9t\u00e9 construite autour, tailler sans casser la vaisselle, ni \u00e9rafler quoi que ce soit. Il avait des dizaines d\u2019histoires d\u2019arbres \u00e0 raconter.<\/p>\n<p>Une ann\u00e9e l\u2019arbre f\u00fbt m\u00e9connaissable, sans forme, on se posa pas mal de questions. On apprit un jour la mort du tailleur, \u00e9puis\u00e9, c\u2019est son fr\u00e8re qui vint nous l\u2019annoncer, son fr\u00e8re jumeau, il \u00e9tait venu nous dire la maladie, les fractures jamais recoll\u00e9es, depuis deux ans, l\u2019emp\u00eachant \u00e0 jamais de danser encore dans l\u2019arbre. Lui, le fr\u00e8re jumeau, tout contraint de le remplacer tant bien que mal, il \u00e9tait mont\u00e9 dans l\u2019arbre pour son fr\u00e8re, le sauver un moment, l\u2019\u00e9loigner de la chute. On trouva l\u2019arbre, d\u00e8s lors, tr\u00e8s bien taill\u00e9.<\/p>\n<p>Un jour dans la cuisine du bas, on remarqua accroch\u00e9 au mur un dessin \u00e9pingl\u00e9 aux quatre angles, plac\u00e9 \u00e0 cot\u00e9 de l\u2019ouverture de la fen\u00eatre dans son prolongement \u00e0 la m\u00eame hauteur. C\u2019\u00e9tait exactement la vue du jardin.<\/p>\n<p>Il fallut trois jours pour le remarquer tellement les deux images se confondaient en une seule, celle du dessin et du jardin. Il fallait se placer exactement l\u00e0 o\u00f9 le dessin avait \u00e9t\u00e9 fait, s\u2019assoir au centre de la pi\u00e8ce sur un tabouret haut. <\/p>\n<p>En trois jours seulement le jardin avait chang\u00e9, des nuances fines, le gen\u00eat avait d\u00e9j\u00e0 vir\u00e9 au jaune d\u2019or. Il \u00e9tait indiqu\u00e9 lundi 21 avril dans le coin droit en bas, au crayon gris, il n\u2019y avait pas de nom, ni d\u2019initiales.<\/p>\n<p>L\u2019auteur du dessin est rest\u00e9 myst\u00e9rieux jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, m\u00eame si on pensa un temps \u00e0 une jeune fille, passag\u00e8re, discr\u00e8te, rest\u00e9e quelques jours ici, cinq jours tout au plus. On ne sut pas pourquoi elle \u00e9tait venue, comme tant d\u2019autres ici, ni partie aussi vite et o\u00f9, on ne savait rien, ni son nom, ni son \u00e2ge, ni sa langue, on \u00e9tait sur du pas-grand-chose.<\/p>\n<p>La maison \u00e9tait ouverte \u00e0 tous et souvent bien des ann\u00e9es plus tard, d\u2019anciens visiteurs de passage nous racontaient leur s\u00e9jour ici, qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s l\u00e0 huit jours, pour la douceur du lieu et le souvenir d\u2019un chien nomm\u00e9 Alfred dont on n\u2019avait jamais entendu parler.<\/p>\n<p>La maison \u00e9tait un lieu d\u2019oublis et d\u2019affabulations, sans que l\u2019on se rappelle un seul trait de visage, ni le timbre d\u2019une voix. <\/p>\n<p>On aurait bien aim\u00e9 la connaitre, elle ne devait pas avoir vingt ans, en laissant ce dessin au mur, une trace visible de son passage. On aurait aim\u00e9 lui demander, lui parler. Un jour, je ne sais comment et par qui, on apprit quelle fut contrainte de quitter la route au volant d\u2019une voiture pour \u00e9viter un \u00e9l\u00e9phant dans une rue de Bombay, probablement une situation banale en Inde, accident\u00e9e gravement, elle \u00e9tait morte dans le train du retour, c\u2019est tout ce que l\u2019on sut.<\/p>\n<p>Il ne fallut pas longtemps pour ouvrir le jeu de ce qui allait occuper dor\u00e9navant un bon nombre de voyageurs de passages. Les jours pr\u00e9c\u00e9dant le 21 avril de chaque ann\u00e9e, les habitu\u00e9s venaient plus nombreux, on venait voir le jardin et le dessin, l\u2019observer assis sur le tabouret, voir les changements, les nuances, essayer de garder l\u2019image dans sa t\u00eate. Voir le jardin tomber en hiver, se faner, pourrir, se figer jours apr\u00e8s jours et reverdir, pour pousser en grand et se confondre un instant pendant quelques heures. <\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la cohue en cuisine, plus de cent personnes certaines ann\u00e9es se succ\u00e9daient, certains arrivaient le lendemain mais en vain, le jardin avait d\u00e9j\u00e0 vir\u00e9. Le jeu \u00e9tait d\u2019\u00eatre l\u00e0, pour faire le jardin identique au dessin juste un jour. On \u00e9tait tous jardiniers du dimanche ou \u00e0 la petite semaine, on \u00e9tait sp\u00e9cialiste en rien, on jouait avec le temps de la saison, tout se faisait \u00e0 la seconde, du jour pour le lendemain.<\/p>\n<p>Il fallait assister le jardin, le retarder, l\u2019avancer dans son d\u00e9veloppement, le gen\u00eat avait droit chaque ann\u00e9e \u00e0 sa couverture pour la nuit, pour r\u00e9chauffer ses fleurs sous la lune. On donnait \u00e0 la pelouse un aspect \u00ab\u00a0vieille prairie\u00a0\u00bb, comme sur le mod\u00e8le, le soir nous mangions dans l\u2019obscurit\u00e9, dans le noir complet, afin d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00e9clairer le jardin. Nous avions peur que l\u2019herbe pousse un peu trop dans la nuit. On en faisait des tonnes.<\/p>\n<p>On avait d\u00e9cid\u00e9 de fixer au sol le tabouret au bon endroit, il \u00e9tait tr\u00e8s mal plac\u00e9 au milieu de la pi\u00e8ce. Il g\u00eanait, c\u2019est certain, pour les t\u00e2ches du quotidien ; mais pour voir le jardin et le dessin il \u00e9tait \u00e0 la bonne place, \u00e0 la seule et unique place possible. Il y avait des postures \u00e0 toutes heures mais une seule \u00e9tait la bonne pour la confusion.<\/p>\n<p>Un jour la foudre est tomb\u00e9e. Elle \u00e0 suivi le tronc de l\u2019arbre au centre du jardin-dessin pour aller se perdre dans le sol, une grande fissure insignifiante blanche initi\u00e9e sous l\u2019\u00e9corce invisible. <\/p>\n<p>D\u00e8s le lendemain, le gardien du carnet nous dit : \u00ab hier, l\u2019arbre \u00e0 perdu trois feuilles et aujourd\u2019hui aussi \u00bb alors on le surveilla, trois, puis quatre, puis dix par jour et plusieurs centaines tomb\u00e8rent les semaines suivantes. L\u2019arbre se d\u00e9plumait \u00e0 vue d\u2019\u0153il. On sut rapidement que plus ne serait jamais comme avant. <\/p>\n<p>Au bout de trois mois, sans une feuille, il \u00e9tait ridicule, et une nuit, il craqua doucement ; au matin il \u00e9tait couch\u00e9 au milieu du cadre de la fen\u00eatre, sur le cot\u00e9, les racines \u00e0 l\u2019air. On essaya bien de le redresser, de le replanter, mais sans ses feuilles, ce fut une bien sombre journ\u00e9e, perdre un arbre. <\/p>\n<p>La sensation de le retrouver sur le dessin nous consola un peu, un moment. Avec ce vide au jardin, on savait que plus rien ne pourrait les confondre. Changer quelques chose au jardin, c\u2019est toujours possible, mais effacer l\u2019arbre du dessin, le cacher pas quelque subterfuge, c\u2019est une autre histoire.<\/p>\n<p>Les discutions \u00e9taient tr\u00e8s anim\u00e9es. Le tabouret \u00e9tait devenu un objet sans int\u00e9r\u00eat, on l\u2019arracha du sol, on boucha la fen\u00eatre avec des briques, dans l\u2019obscurit\u00e9 totale, on ne vit plus le jardin, ni le dessin, plus rien du tout. <\/p>\n<p>Nous sommes rest\u00e9s l\u00e0 un long moment dans le noir \u00e0 attendre, plusieurs heures sans savoir que faire, alors on a ferm\u00e9 \u00e0 cl\u00e9 la cuisine en sous-sol.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait triste de savoir que le jardin lui aussi n\u2019avait plus de regard vers l\u2019int\u00e9rieur, on se perdait de vue. On ne parlait plus de l\u2019arbre, ni du dessin et plus personne ne descendait au jardin.<\/p>\n<p>La cuisine est encore ferm\u00e9e aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le jardin est \u00e0 l\u2019abandon, il fait comme il veut. <\/p>\n<p>Un jour on remarqua, dans le m\u00eame trou, qu\u2019un arbre avait \u00e9t\u00e9 plant\u00e9, de la m\u00eame essence, un cousin en quelque sorte, pour dire de se donner une suite, quelqu\u2019un y avait pens\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c7a fait d\u00e9j\u00e0 dix ans, cela, et l\u2019arbre pousse, dans le fouillis du jardin, dans un m\u00e8tre d\u2019herbes folles. <\/p>\n<p>Dans vingt ans ou plus, on le taillera comme avant, comme un flan revers\u00e9, on lui redonnera une gueule au centre du jardin et on cassera les briques pour rouvrir la fen\u00eatre de la cuisine en sous-sol et ce jour l\u00e0, il y aura du monde assis sur le tabouret.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. 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