{"id":1440,"date":"2013-02-05T22:57:04","date_gmt":"2013-02-05T21:57:04","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1440"},"modified":"2014-04-07T12:02:22","modified_gmt":"2014-04-07T11:02:22","slug":"luc-garraud-les-griottes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/luc-garraud-les-griottes\/","title":{"rendered":"Luc Garraud \u2022 Les griottes"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" rel=\"lightbox[1440]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/luc_garraud.jpg\" alt=\"luc_garraud\" width=\"200\" \/><\/a><br \/>\n<strong>Hors-Sol<\/strong> publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013.<\/p>\n<p>Les photos sont du m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/jussieu.jpg\" rel=\"lightbox[1440]\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/jussieu-153x300.jpg\" alt=\"jussieu\" width=\"300\" height=\"\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1709\" \/><\/a><\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais jardinier \u00e0 la cour des miracles, au sein d\u2019une \u00e9quipe anim\u00e9e par des rituels d\u00e9suets et ridicules d\u00e8s le matin. Ratisser les feuilles et tondre les pelouses apportait du mouvement \u00e0 ce petit peuple, soumis \u00e0 des r\u00e8gles d\u2019un petit monde.<\/p>\n<p>Un seul espoir, attendre la fin du jour, que la nuit passe. La main sur le pantalon, laver les camionnettes, passer plus de temps \u00e0 ranger qu\u2019\u00e0 faire, cirer les pneus, tout faire propre et regarder les passantes, boire et reboire ou bien le contraire. Se faire chier \u00e0 longueur de journ\u00e9es sur la suite \u00e0 prendre.\u2028\u2028<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait rassurant quand on avait trouv\u00e9 une chose \u00e0 faire, tout le monde \u00e9tait d\u2019accord, engourdis qu\u2019on \u00e9tait. Je crois ne jamais avoir vu une pareille fanfare depuis. Ma premi\u00e8re procession avait commenc\u00e9 comme \u00e7a, arrivant de nulle part. J\u2019ai cru longtemps que c\u2019\u00e9tait \u00e7a le travail en \u00e9quipe.<\/p>\n<p>J\u2019allais leur chercher des bouteilles de rouge. Le blanc se buvait au bar, plusieurs petits \u00e0 la suite, accumul\u00e9s comme \u00e7a, petit \u00e0 petit \u00e7a faisait un grand blanc \u00e0 la fin. J\u2019allais \u00e0 l\u2019\u00e9picerie avec des consignes, des litres \u00e0 \u00e9toiles\u00a0: \u00ab T\u2019en prendras quatre\u00a0\u00bb, c\u2019\u00e9tait le minimum. En g\u00e9n\u00e9ral d\u00e8s que le vin avait un bouchon de n\u2019importe o\u00f9 qu\u2019il vienne il \u00e9tait bon. Ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment des gourmets, ni des esth\u00e8tes, mais ils aimaient manger et boire. Les discutions \u00e9taient souvent limit\u00e9es \u00e0 \u00e7a, m\u00eame si le flot intarissable sur les d\u00e9boires de l\u2019impuissance prenait aussi du temps sur la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait \u00e7a pour aider pendant des semaines sans vraiment me rendre compte dans quel bazar terrible je trempais, je ne buvais que de l\u2019eau.\u2028<\/p>\n<p>La troupe \u00e7a ressemblait \u00e0 une grande caravane diversifi\u00e9e. Un gros gars fort et bedonnant d\u2019une soixantaine d\u2019ann\u00e9e, avait chaque matin sur la peau un bleu de chauffe bien propre et repass\u00e9 par sa femme. La ceinture en cuir par-dessus \u00e9tait ajust\u00e9e au minimum autour de son ventre, lustr\u00e9e, on voyait bien les trous marqu\u00e9s des ann\u00e9es plus maigres. Je ne l\u2019ai vue qu\u2019au dernier cran me tirer la langue. \u00c7a retenait son autorit\u00e9 de chef, un embonpoint qui se voyait. Il \u00e9tait coiff\u00e9 au P\u00e9trole Hahn et frott\u00e9 au sent-bon \u00e0 la lavande, parfum d\u00e9j\u00e0 perdu \u00e0 sept heures trente dans son odeur d\u2019ours. Il suait \u00e0 grosses gouttes au moindre effort, sans en faire un seul. Il su\u00e7ait des pastilles \u00e0 la menthe, tout le temps. Il \u00e9tait, je crois, plus bon que b\u00eate, mais mis en boite par la bande \u00e0 railler qu\u2019il dirigeait tant bien que mal, \u00e7a ne se voyait pas vraiment. Il rentrait le soir imbib\u00e9 comme une \u00e9ponge avec mille excuses. Il avait d\u00fb aider dans d\u2019autres moments difficiles, des gens au-dessus de lui, des besognes ingrates pour ceux qui ne voulaient pas les faire, on se souvenait de \u00e7a, on l\u2019avait mis l\u00e0, il aurait pu parler. Il devenait tr\u00e8s rouge certaines fois, \u00e9maci\u00e9 naturellement qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 par le vin.\u2028\u2028<\/p>\n<p>Condescendent et toujours \u00e0 se montrer, Jean, un vieil aigri, lui, \u00e9tait tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles. Il \u00e9tait en fin de cycle. Il venait en v\u00e9lo et \u00e0 cet \u00e2ge \u00e7a me semblait bien courageux, quand on vient en v\u00e9lo c\u2019est qu\u2019on ne marche plus, c\u2019est trop loin les pieds, la marche est haute. Un jour, j\u2019ai vu au d\u00e9tour d\u2019un immeuble qu\u2019il habitait \u00e0 moins de cent m\u00e8tres de l\u00e0, sortir son v\u00e9lo le matin, le rentrer le soir, un sacr\u00e9 rituel. <\/p>\n<p>Nous nous retrouvions le matin \u00e0 sept heures pr\u00e9cises, c\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle, commencer \u00e0 l\u2019heure. On n\u2019avait pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 arriver en retard, sinon on nous en parlait toute la journ\u00e9e, des cinq minutes \u00e0 rattraper. Cinq minutes gagn\u00e9es \u00e0 courir, se lever lentement, rester coinc\u00e9 dans le lit, regarder se d\u00e9ployer doucement les feuilles de platanes le long des quais du Rh\u00f4ne, ou bien encore le bus de ville qui s\u2019\u00e9vertue ce matin-l\u00e0 \u00e0 s\u2019arr\u00eater \u00e0 tous les feux rouges.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s sept heures l\u2019horaire n\u2019avait plus d\u2019importance, seul le moment de partir r\u00e9veillait un peu les consciences, un peu avant.\u2028<\/p>\n<p>Jean, son seul atout \u00e0 lui \u00e9tait de nous prendre pour des cons, car il savait tenir un marteau. Il avait appris en installant les voies \u00e0 la SNCF. Il avait aussi une t\u00eate \u00e0 les avoir fait sauter, ou du moins il avait d\u00fb essayer mais il n\u2019en parlait pas. Alors \u00e9videment, nous qui ne savions pas planter un clou, \u00e7a en jetait la SNCF. Il avait un avis sur tout d\u00e8s qu\u2019on disait quelque chose. Nous n&rsquo;\u00e9tions pour lui que des jeunes blancs-becs \u00e0 qui on ne parle pas, tous des bons \u00e0 rien. Il n\u2019avait vraiment que son cul de vieux \u00e0 contenter. Il parlait de sa fille, \u00e7a il nous en parlait et chaque matin, nous avions droit \u00e0 ses exploits, compar\u00e9s aux n\u00f4tres. Elle avait r\u00e9ussi \u00e0 partir pour faire je ne sais quoi, dou\u00e9e pour les \u00e9tudes, tr\u00e8s dou\u00e9e pour le commerce, le r\u00eave. Lui il avait fait jardinier pour finir. \u2028\u2028   <\/p>\n<p>Une troupe bancale, dans laquelle il y avait Monsieur Aim\u00e9 mont\u00e9 sur ses lunettes fum\u00e9es. Il \u00e9tait assez bonhomme, bien que raide et r\u00e9ac comme un fouet. Sa \u00ab\u00a0bonne femme\u00a0\u00bb nous aurait tous remis dans le droit chemin \u00e0 coup de pompes dans l\u2019cul. Une autorit\u00e9 naturelle dont il \u00e9tait fier, il en souffrait sans nous le dire. Elle \u00e9tait concierge, son d\u00e9vouement pour distribuer le courrier dans les \u00e9tages et sa dext\u00e9rit\u00e9 mielleuse pour r\u00e9cup\u00e9rer les \u00e9trennes d\u00e9but janvier l\u2019impressionnait chaque ann\u00e9e, vu que \u00e7a payait les deux bouteilles de pommard du r\u00e9veillon. C\u2019est lui qui sortait les poubelles le matin \u00e0 six heures pile, qui lavait les sols le soir \u00e0 vingt heures, qui tondait la pelouse le samedi et taillait les deux-cent soixante-quinze m\u00e8tres de haies de tro\u00e8nes deux fois par an, sa femme, elle, elle \u00e9tait concierge.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait du genre \u00ab il vous faudrait une bonne guerre\u00a0\u00bb. Comment on a pu laisser passer \u00e7a, s\u2019en prendre plein la gueule. Ils n\u2019avaient que nous, en premi\u00e8re ligne, des chiens \u00e0 battre. L\u2019alcool ne suffisait plus \u00e0 att\u00e9nuer, \u00e0 faire oublier la peur qu\u2019ils avaient eue d\u2019y laisser un bras, la t\u00eate ou l\u2019ensemble en morceaux. Oublier les amis perdus, panser les familles \u00e9crabouill\u00e9es par la douleur de la guerre, les controverses inavou\u00e9es, cach\u00e9es \u00e0 jamais dans leur t\u00eate cass\u00e9e. Alors \u00e9videment il fallait pour les calmer \u00eatre d\u2019accord avec eux, les \u00e9couter r\u00e9p\u00e9ter leur plainte, on ne pouvait faire que \u00e7a. On ne comprenait rien ou peu de chose \u00e0 cette histoire, on avait vingt ans. On aurait bien voulu partager mais pas tout, faire le tri, se rappeler les morts, les blessures et les amiti\u00e9s, mais comment on d\u00e9monte une arme, ah non merci\u00a0! comment d\u2019un coup de r\u00e9volver on envoie la monnaie, gardez tout. Ils ne parlaient que d\u2019un seul bloc, le mal \u00e9tait trop fort. Mais dans leur \u00ab\u00a0plus jamais \u00e7a\u00a0\u00bb on sentait toujours \u00ab\u00a0\u00e0 vous maintenant, on a donn\u00e9\u00a0\u00bb, alors que nous on aurait bien voulu dire : \u00ab\u00a0et si on faisait tout pour plus que \u00e7a recommence\u00a0\u00bb, mais \u00e0 vingt ans on ne sait pas dire \u00e7a, pas encore.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait donc r\u00e9curent, journalier, on avait d\u2019autres soucis \u00e0 r\u00e9soudre, que de se coltiner les leurs, ceux de la guerre, on \u00e9tait loin, on avait du mal \u00e0 tout croire, pas le temps. Nous, on voulait bouffer \u00e0 toutes les cantines. \u00c7a faisait du boucan dans leurs t\u00eates, \u00e7a se voyait, dans les n\u00f4tres aussi.\u2028\u2028<\/p>\n<p>Aim\u00e9, il gueulait avant de parler, nous, nous avions appris \u00e0 nous taire. Nous avions tous les trois le m\u00eame \u00e2ge et on s\u2019entendait bien, tous les matins ont esp\u00e9rait de petits miracles, mais chaque matin, rien.<\/p>\n<p>Un matin, on apprit que la femme d\u2019Aim\u00e9 \u00e9tait atteinte d\u2019un cancer. L\u00e0, d\u2019un coup, tout \u00e0 chang\u00e9, on n&rsquo;a plus jamais entendu parler de la guerre, ni de nos faces de blancs-becs bons \u00e0 rien. \u00c7a \u00e0 dur\u00e9 moins de six mois et l\u00e0 on a vu ce qu&rsquo;on n&rsquo;avait jamais vu auparavant. Tous les matins, tel un fildef\u00e9riste sur sa corde en \u00e9quilibre, il faisait trois kilom\u00e8tres \u00e0 pied, il arrivait de plus en plus tard.<\/p>\n<p>Un jour on avait fait un d\u00e9tour par chez lui, on avait bu un caf\u00e9, il nous avait re\u00e7u comme des papes, attendus depuis longtemps, comme jamais il nous avait parl\u00e9. On avait eu droit au d\u00e9tail de la mise en bi\u00e8re, \u00ab\u00a0tout l\u2019immeuble est venu, elle a bien \u00e9t\u00e9 fleurie\u00a0\u00bb.\u2028<\/p>\n<p>Nous trois, on \u00e9tait tomb\u00e9s l\u00e0, je ne sais comment dans cette carriole, avec de la chance ou une vague connaissance. On s\u2019est quitt\u00e9 de vue depuis trente ans, mais dans la t\u00eate on y pense encore. L\u2019\u00e9quipe, elle, est depuis au trois-quarts sous terre ou presque.<\/p>\n<p>A la suite de \u00e7a, il y avait Louis, un vieux gar\u00e7on encore jeune, grand et gros, dodelinant, l\u2019ensemble tremblant comme une feuille. La c\u00e9r\u00e9monie du blanc le matin, au zinc, sans toucher au verre avec les bras dans l\u2019dos, du bout des l\u00e8vres, un, puis un autre, et de trois pour tenir debout et le sourire revenu des matins noirs comme des chicots, c\u2019\u00e9tait parti pour la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2028Il \u00e9tait bon, d\u2019une finesse incroyable. Lui, il ne racontait que des histoires, des belles, toujours les m\u00eames, des histoires anciennes avec son \u0153il qui te regarde pour que tu ne perdes pas le fil, pour pas que tu te perdes, pour que tu suives sa route un moment et qu\u2019il t\u2019emm\u00e8ne, jamais tr\u00e8s loin, dans son pays proche o\u00f9 il ne se passe que de petites choses oubli\u00e9es depuis longtemps.\u2028<\/p>\n<p>Il regardait les autres sans dire un mot, il aurait pu dire, il connaissait la foudre des mieux pensants.<\/p>\n<p>Sur la route \u00e9troite, avec sa voiture qu\u2019il ne pouvait plus conduire depuis des lustres\u00a0; il me racontait la blanquette de veau qu\u2019il avait mang\u00e9 en s\u2019arr\u00eatant dans un restaurant au bord du canal et celle qu\u2019il n\u2019avait pas pu retenir, qui l\u2019avait contraint alors \u00e0 rester seul et \u00e0 errer. Bouff\u00e9 de timidit\u00e9 et d\u2019angoisses, il me racontait son pays d\u2019enfance avec l\u2019\u0153il bleu.\u2028<\/p>\n<p>Oubli\u00e9 par ses cousins depuis qu\u2019il \u00e9tait sans parents, sans fr\u00e8res, jamais retourn\u00e9 depuis l\u00e0-bas. Je l\u2019imaginais bien avoir pris le bus, un bouquet \u00e0 la main, une veste couleur p\u00e9trole et une chemise \u00e0 carreaux boutonn\u00e9e jusqu\u2019en haut, r\u00e2p\u00e9e au col. Il aurait march\u00e9 le long de la petite route pendant deux kilom\u00e8tres glissant sans cesse entre le foss\u00e9 herbeux et le rebord de bitume gravillonn\u00e9, sous une pluie transversale. Tout le s\u00e9parait de la nationale au village. Sans pr\u00e9venir, sans s\u2019annoncer, il savait que ce serait difficile. Il connaissait l\u2019endroit comme sa poche en sonnant \u00e0 la premi\u00e8re maison, celle de son cousin, c\u2019est sa femme qui ne l\u2019avait vu que deux fois en trente ans qui le re\u00e7ut \u00e0 la porte, elle prit le bouquet du bout des doigts. Le cousin n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 et il ne rentrerait que le surlendemain et qu\u2019il serait tr\u00e8s content de savoir que son cousin \u00e9tait pass\u00e9, enfin il le crut. Tremp\u00e9 comme un rat, il \u00e9tait rentr\u00e9 en prenant le chemin \u00e0 l\u2019inverse, c\u2019est comme \u00e7a je pense qu\u2019il me le raconta, je ne crois pas qu\u2019il y soit retourn\u00e9 une autre fois.<\/p>\n<p>Une \u00e9quipe quoi, o\u00f9 Louis faisait office de Prince tous les jours d\u00e9chu, il \u00e9tait comme un souffre-douleur permanent, l\u2019image inverse des autres. \u2028   <\/p>\n<p>Il d\u00e9corait les manches \u00e9lim\u00e9es de sa veste de petites brisures de pains bien choisies, glan\u00e9es sur les tables. Il soufflait comme un gonfleur pour martelas de camping. <\/p>\n<p>En queue de troupe, un gars dont je ne me souviens plus le pr\u00e9nom. \u2028Un gars, qui finissait bien l\u2019\u00e9quipe, un gar\u00e7on \u00e0 qui l\u2019on rendait tout, il tirait une cigarette de sa poche avant de te serrer la main, un geste toujours, g\u00e9n\u00e9reux au premier coup d\u2019\u0153il. Un fil de paysan, de la campagne, paum\u00e9 mais un peu moins que les autres.<\/p>\n<p>Un jour il m\u2019emmena chez lui dans les collines, pour aller ramasser des griottes. L\u2019arbre \u00e9tait tomb\u00e9, il est couch\u00e9, courb\u00e9 au sol, accroch\u00e9 \u00e0 une pente de ces montagnes vallonn\u00e9es. Juste des volumes pos\u00e9s. Faut tenir debout dans les pentes et l\u2019herbe est grasse, bien verte quand les griottes sont m\u00fbres, on les voit bien.\u2028\u2028 Quel bonheur d\u2019aller l\u00e0 bas, les journ\u00e9es sont longues et il n\u2019y pas d\u2019heure pour la cueillette. Je suis re\u00e7u par ses parents, on est bien re\u00e7us, je suis l\u2019ami du fils, celui qui a bien voulu venir \u00e0 la ferme.\u2028\u2028 C\u2019est une grande b\u00e2tisse et c\u2019est grand autour, toutes les choses sont pouss\u00e9es. C\u2019est un bordel de ferrailles et d\u2019anciennes machines, en attente qu&rsquo;elles rouillent. Un cimeti\u00e8re de tracteurs, le long des murs, adoss\u00e9s aux arbres, \u00e0 m\u00eame le sol, un peu partout et sans ordre, il y a la place, alors pourquoi r\u00e9fl\u00e9chir.\u2028\u2028<\/p>\n<p>On entre, c\u2019est comme souvent saisissant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. On discute de choses et d\u2019autres, on ne sait comment remercier pour un tel cadeau, une cueillette.<\/p>\n<p>On dit qu\u2019on va y aller, apr\u00e8s quelques civilit\u00e9s, ici ce ne sont pas les m\u00eames, se sont d\u2019autres fa\u00e7ons de faire, on ne s\u2019en va pas sans rester un peu.\u2028 La bouteille de vin et les verres sortent du placard. On discute de tout, pas vraiment de tout quand m\u00eame, des choses en commun.<\/p>\n<p>Bon et bien cette fois on va y aller \u00ab\u00a0mais vous allez bien manger avec nous\u00a0\u00bb et c\u2019est un verre de rouge qui vous accroche \u00e0 la table, je reste pour la soupe. <\/p>\n<p>La toile cir\u00e9e est venue par bateau, des boussoles et des ancres marines s\u2019entrem\u00ealent \u00e0 l\u2019infini. Il y a tout, c\u2019est un monde de meubles noirs avec des napperons blancs jaunis, tout est fig\u00e9, \u00e7a poisse un peu. Il y a des tue-mouches qui tombent du plafond.<\/p>\n<p>Aux murs sont accroch\u00e9s des souvenirs de toutes les \u00e9poques ; une photo de mariage ; dans un cadre le portrait d\u2019un homme qui porte une belle moustache noire et \u00e9paisse, il est en costume du dimanche, c\u2019est le tonton ou le parrain, qui est mort \u00e9cras\u00e9, puis mang\u00e9 par la batteuse.\u2028\u2028<\/p>\n<p>Sur le dessus de la chemin\u00e9e, bien au chaud, une vierge de Lourdes en cire molle et caboss\u00e9e fait face \u00e0 un christ r\u00e9chauff\u00e9, avec son rameau de buis coinc\u00e9 dans le dos. Les croyances viennent du sol, elles sont pa\u00efennes et fortes. On parle du temps qu\u2019il fait, qu\u2019il fera et qu\u2019il a fait surtout, c\u2019est plus s\u00fbr. \u2028<\/p>\n<p>La soupe c\u2019est des poireaux gros comme des avant-bras, et des patates. En hauteur sous les poutres, une colonie de coupes dor\u00e9es occupe de petites places. Les plus grandes sont sur le rebord de la chemin\u00e9e, il y a une plaque grav\u00e9e sur chacune. Des dates de concours de boules\u00a0? de tournois de foot\u00a0? de championnats de labours\u00a0? Dans une odeur de maison famili\u00e8re pr\u00e8s des b\u00eates.<\/p>\n<p>Les coupes brillent de toute part, elles prennent toute la place dans la pi\u00e8ce sombre.\u2028<\/p>\n<p>J\u2019ai dis oui pour la soupe, dans l\u2019imaginaire des assiettes creuses et \u00e9br\u00e9ch\u00e9es, des morceaux de pain dans un bouillon plat, c\u2019est si chaud qu&rsquo;on mange lentement.<\/p>\n<p>Je pense au panier trop plein qui m\u2019attend sagement dans mon coffre. Le gout de la griotte, acide et fum\u00e9e, animale et sanguine cramoisie, un arbre mourant, d\u00e9chauss\u00e9. La confiture du dernier souffle, d\u2019une derni\u00e8re cueillette.<\/p>\n<p>Ce serait bien \u00ab Viens, se serait dommage de les perdre\u00a0\u00bb et pourquoi \u00e7a tombe sur moi, parce que je dis oui et quand on vous invite faut dire oui, \u00e7a se refuse pas.<\/p>\n<p>Les coupes me regardent toujours. La petite s\u0153ur de douze ans est devant moi, toute dor\u00e9e avec ses bottines de majorettes. Un pull rose au crochet ajour\u00e9 et bouffant aux manches, une m\u00e9daille de bapt\u00eame en or. Elle est jolie, comme la campagne, elle n\u2019a pas finie de pousser. Elle prend son accord\u00e9on et elle joue debout devant moi, bouscul\u00e9e en avant par le p\u00e8re \u00e0 chaque pas qu\u2019elle recule, timide, c\u2019est un fracas de notes qui d\u00e9goulinent \u00e0 toute vitesse, elle est maladroite sans exploit, c\u2019est du par c\u0153ur, elle titube, l\u2019instrument sous le menton et \u00e7a tricote les pastilles.<\/p>\n<p>On trouve \u00e7a beau bien s\u00fbr, on sait surtout qu\u2019elle \u00e0 gagn\u00e9 des coupes, on est fier de les montrer, la soupe a un autre go\u00fbt.\u2028\u2028 \u00c7a se d\u00e9cha\u00eene \u00e0 nouveau comme un roulis, un interminable flonflon, que rien n\u2019arr\u00eate. Derri\u00e8re elle, dans son dos, le petit fr\u00e8re se bat avec les bretelles de son instrument trop lourd, excit\u00e9 lui aussi de vouloir montrer. Sans g\u00e8ne et sans le moindre effort, il pousse sa s\u0153ur qui n\u2019en finit pas.<\/p>\n<p>Lui aussi, Il a voulu faire pareil, pas pour gagner des coupes, mais plut\u00f4t pour faire comme sa s\u0153ur, il a appris seul avec sa s\u0153ur, alors, comme il aimait bien \u00e7a, on a ressortit le petit accord\u00e9on de sa bo\u00eete, celui offert par le parrain \u00e0 No\u00ebl.\u2028<\/p>\n<p>Et en deux notes, c\u2019est parti, une furie d\u00e9marre, \u00e7a met du volume dans la maison. Le p\u00e8re ne peut plus commenter, ne peut plus parler sur la musique, il se tait le p\u00e8re. Ce n\u2019est pas du musette \u00e0 proprement parler, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 diff\u00e9rent \u00e0 la deuxi\u00e8me note, c\u2019est invent\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est un musicien qui joue l\u00e0, du velours agricole. On ne comprend pas, il s\u2019entra\u00eene jamais, il ne joue pas au moins une heure par jour comme sa s\u0153ur. Il ne fait jamais comme sa s\u0153ur, les coupes il les a toutes gagn\u00e9es, ramen\u00e9es \u00e0 chaque fois. Mais c\u2019est bien de jouer de la musique devant les gens du village qui l\u2019attire, le p\u00e8re il ne comprend pas pourquoi il ferme les yeux quand il joue, en face du monde. Depuis l\u2019\u00e2ge de quatre ans, il en a huit et demi.<\/p>\n<p>Il travaille peu \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il est lent dans son travail. Il n\u2019est pas avec les autres et pourtant il n\u2019est pas b\u00eate quand il veut. Alors certains jours, il reste \u00e0 la maison pour aider, y a toujours \u00e0 faire. Il va garder les ch\u00e8vres avec son accord\u00e9on, il n\u2019a jamais perdu une ch\u00e8vre. Je ne sais pas ce qu\u2019il va faire, il est fait pour reprendre les b\u00eates. Il dit qu\u2019il aime les musiques \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et qu\u2019il \u00e9coute la radio dans son lit.<\/p>\n<p>Un jour, il a pris le bus pour l\u2019\u00e9cole et n\u2019est pas rentr\u00e9 le soir, le lendemain on l\u2019a cherch\u00e9 partout, on n&rsquo;a jamais su o\u00f9 il \u00e9tait all\u00e9.\u2028 En rentrant il nous a dit\u00a0: \u00ab C\u2019est un m\u00e9tier accord\u00e9oniste sur le tour de France, non\u00a0!\u00a0\u00bb Il est t\u00eatu, dans sa t\u00eate, il sait, mais il ne dit rien.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ma femme elle pense qu\u2019il pourrait faire les deux, travailler la terre et continuer \u00e0 jouer de temps en temps de son accord\u00e9on\u00a0; moi, je ne suis pas contre mais qui va s\u2019occuper des b\u00eates.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center>                             <\/p>\n<p>Il est l\u00e0, sur une estrade bricol\u00e9e, en costume et cravate rouge, droit comme un i.<\/p>\n<p>\u2028J\u2019ai reconnu sa silhouette de loin, son visage est devenu adulte, je me suis piqu\u00e9 devant lui mais il ne m\u2019a pas reconnu. Il a soulev\u00e9 son instrument pos\u00e9 sur la chaise \u00e0 cot\u00e9 de lui. Il \u00e0 accroch\u00e9 les bretelles dans son dos, j\u2019ai entendu ses yeux se fermer, sur la premi\u00e8re note un go\u00fbt de griottes m\u2019est venu dans la bouche.\u2028<\/p>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol publie une s\u00e9rie de nouvelles de Luc Garraud, botaniste et \u00e9crivain. Ce sont des vignettes qui attrapent o\u00f9 il faut, sensibles et rev\u00eaches, et la langue singuli\u00e8re accompagne l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a brille d&rsquo;intelligence. Nous sommes heureux de l&rsquo;accueillir, chaque mois, dans ce premier feuilleton de 2013. Les photos sont du m\u00eame. 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