{"id":1241,"date":"2012-03-21T08:07:08","date_gmt":"2012-03-21T07:07:08","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1241"},"modified":"2012-03-21T16:42:27","modified_gmt":"2012-03-21T15:42:27","slug":"antoine-emaz-lui-andre-du-bouchet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/antoine-emaz-lui-andre-du-bouchet\/","title":{"rendered":"Antoine Emaz \u2022\u00a0Lui, Andr\u00e9 du Bouchet"},"content":{"rendered":"<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>Nous publions dans le cadre de notre dossier \u00ab\u00a0Andr\u00e9 du Bouchet\u00a0\u00bb ce texte d&rsquo;Antoine Emaz, que nous remercions, d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 dans le Cahier Andr\u00e9 du Bouchet de la revue <em>Ralentir travaux<\/em> n\u00b08 (printemps-\u00e9t\u00e9 1997).<\/p><\/blockquote>\n<p>Longtemps j\u2019ai pens\u00e9 que je n\u2019y arriverais pas. Le chemin laissait l\u00e0 seul, face \u00e0 la paroi, l\u2019air.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cela s\u2019est pass\u00e9, revient si je reviens\u00a0: je ne veux pas revenir. Il faut pourtant. Retourner pour tenter d\u2019aller vers une relation libre, maintenant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comme si entr\u00e9, je n\u2019\u00e9tais pas parvenu \u00e0 sortir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un engouffrement. Le poser. Maintenant je ne regrette rien de ces ann\u00e9es\u00a0: elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 perdues. Comprendre, violemment, qu\u2019une \u0153uvre peut \u00eatre vive au point de mettre en orbite l\u2019\u0153il. Une telle puissance laisse peu de choix, peu de marge entre ne plus lire ou entrer dans l\u2019\u00e9blouissement, la perte de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une \u0153uvre dont on ne sort pas comme on y est entr\u00e9. En cela peut-\u00eatre, formatrice\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Travailler cette exp\u00e9rience\u00a0: blocage, naissance. T\u00e2cher de mettre dehors cette origine. Avancer vers du clair, \u00e0 la fois pour moi et quelques autres, au moins ceux qui me demandent pourquoi j\u2019affirme ces livres comme essentiels.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Revenir en arri\u00e8re, \u00e0 ces temps d\u2019arr\u00eat complet ou de main morte\u00a0: je n\u2019ai jamais eu envie de me lib\u00e9rer de cette \u0153uvre par l\u2019intellect, m\u00eame dans ces ann\u00e9es o\u00f9 j\u2019en \u00e9tais peut-\u00eatre capable. Comme s\u2019il n\u2019y avait vraiment rien \u00e0 redire. La po\u00e9sie s\u2019arr\u00eatait l\u00e0, dans l\u2019emprise, aux po\u00e8mes. De l\u2019inutilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire, on savait\u00a0: mais l\u00e0, en plus, pr\u00e9tendre \u00e9crire apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait trop.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Livres. Celui tenu en mains, une seule fois, chez Jean Hughes, impossible de l\u2019acheter. Cette frustration, je me souviens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Durant cette p\u00e9riode, le mouvement m\u00eame de son \u0153uvre s\u2019interposait, interdisait, d\u00e9vorait n\u2019importe quoi d\u2019autre, br\u00fblait.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a eu cela.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Demeure son absolue rigueur et d\u2019un m\u00eame \u00e9lan sa libert\u00e9, sans bruit. Il rejoint Reverdy dans cette \u00e9thique du retrait. Idem pour la solitude et le choix de placer le po\u00e8te o\u00f9 il faut, derri\u00e8re ses livres. J\u2019ai appris.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>De m\u00eame, j\u2019avais de ces col\u00e8res vaines contre des critiques qui n\u2019avaient pas lu, me semblait-il.\u00a0 Maintenant, je comprends peut-\u00eatre mieux pourquoi. On ne peut gu\u00e8re lire et parler\u00a0: la lecture am\u00e8ne \u00e0 une profonde irritation blanche, on est certain d\u2019avoir fait un long trajet interne, mais on ne peut le tracer en v\u00e9rit\u00e9. D\u00e8s lors, que l\u2019on condamne ou que l\u2019on sacre, on s\u2019\u00e9carte pareillement de ce qui est \u00e0 vif, \u00e0 m\u00eame la langue mani\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Blanc, marges, neige.<\/p>\n<p>Reverdy encore\u00a0: \u00ab\u00a0Rien ne vaut d\u2019\u00eatre dit en po\u00e9sie que l\u2019indicible, c\u2019est pourquoi l\u2019on compte beaucoup sur ce qui se passe entre les lignes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Reverdy m\u2019a form\u00e9, tout autant, mais jamais bloqu\u00e9. \u0152uvre accomplie, il ouvrait trop de portes. D\u00e8s lors il m\u2019\u00e9tait relativement facile de pousser sur le faible pour absorber le fort.\u00a0 Disant cela, aucune pr\u00e9tention sinon celle d\u2019indiquer un mode de d\u00e9gagement possible pour Reverdy ou Michaux, pas avec lui.<\/p>\n<p>Au fond, ce qui interdisait se trouvait avant cela\u00a0: il menait autrement mais \u00e0 l\u2019extr\u00eame ce qu\u2019il avait analys\u00e9 chez Reverdy, une sorte d\u2019invisibilit\u00e9-efficacit\u00e9 de l\u2019image.\u00a0 Relire <em>aujourd\u2019hui c\u2019est<\/em>, par exemple.<\/p>\n<p>Chez lui, le mot a presque toujours deux faces, sensation\/figure, mais toutes deux susceptibles de vertige. Et sur la page, tout est d\u2019une absolue nettet\u00e9\u00a0: tout est <em>l\u00e0<\/em>, entra\u00een\u00e9, pris dans la langue, elle-m\u00eame doublant l\u2019espace, utilisant le blanc comme chambre d\u2019\u00e9cho, possible toujours demeurant. Et pourtant neige, \u00f4 combien, d\u2019abord neige. Une souffrance se loge l\u00e0.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mur, paroi, dis-je. Le mur est-il d\u00e9j\u00e0 chez lui\u00a0? Peut-\u00eatre, autrement. Quelque chose de l\u2019ordre d\u2019un partage possible m\u2019est apparu \u00e0 la longue, apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 une autre fa\u00e7on de me cogner la t\u00eate, seul.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je suis s\u00fbr d\u2019avoir <em>vu<\/em> le glacier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dois-je comprendre mes dunes, mon nord de mer et ses falaises comme des paysages d\u00e9riv\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre, pas seulement, mais aussi. Ils tiennent et insistent parce qu\u2019ils r\u00e9pondent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A partir de certains pans du po\u00e8me, toujours cette impression de chute lente comme dans certains r\u00eaves, interminable.<\/p>\n<p>Vertige. Comprendre, si possible, que son \u0153uvre met aux prises avec sentir, c\u2019est pourquoi on n\u2019en sort pas. Aucunement labyrinthe, encore que\u00a0: une chute libre, simple.<\/p>\n<p>Pris dans une avalanche a\u00e9r\u00e9e de langue\u00a0? Po\u00e8me comme coul\u00e9e et nous dans l\u2019emportement\u00a0? Sans la fatigue de Baudelaire, pourtant. Ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0veux-tu\u2026\u00a0\u00bb. On est l\u00e0, on est pris.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Passage trouv\u00e9 par d\u2019autres \u0153uvres, sans mesurer\u00a0: Ponge, Jab\u00e8s, Beckett, Follain, Michaux\u2026 Facettes contre face, mais suffisantes pour \u00e9branler, avec le levier Reverdy. Je ne tenais pas le face-\u00e0-face\u00a0: il a fallu que je d\u00e9tourne la t\u00eate.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ici, comme essayer de reprendre prise\u00a0: il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00e9crire sur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre une expression \u00e0 peu pr\u00e8s juste de son influence sur moi\u00a0: il a plac\u00e9 la barre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 cette joie trouble \u00e0 manier ces <em>Carnets<\/em>\u00a0? Ou le volume Po\u00e9sie\/Gallimard, ou bien encore les <em>Po\u00e8mes et proses\u00a0<\/em>?&#8230; Comme si j\u2019assistais \u00e0 une fermeture, comme s\u2019il y avait pour ainsi dire moins de danger\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le rapport \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e9tait-il seulement litt\u00e9raire\u00a0? Je ne crois pas. Mais de quel autre ordre\u00a0?<\/p>\n<p>Ne pas pouvoir le comprendre \u00e0 temps, voil\u00e0 peut-\u00eatre la raison de l\u2019engouffrement. Avec plus de distance et un objectif d\u2019analyse, je serais peut-\u00eatre parvenu \u00e0 l\u2019\u00e9cart n\u00e9cessaire.\u00a0Mais je n\u2019aurais pas v\u00e9cu alors cette exp\u00e9rience originaire que je nomme aujourd\u2019hui admiration.\u00a0 Donc.<\/p>\n<p>D\u2019autres \u0153uvres m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 passer, mais peut-\u00eatre autant les difficult\u00e9s imm\u00e9diates \u00e0 vivre\u00a0: il me fallait d\u2019une m\u00eame langue, d\u2019autres mots.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il est dans un temps de la po\u00e9sie\u00a0: il le sait et s\u2019en sort. Grand.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le vertige na\u00eet d\u2019une extr\u00eame simplicit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je ne peux fermer l\u2019\u0153uvre et dire que j\u2019en ai fini avec elle. D\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 pour tenir parole. D\u2019o\u00f9 les notes. M\u00eame pauvres, qu\u2019elles signifient au moins ma dette\u00a0: reconna\u00eetre, \u00eatre reconnaissant.<\/p>\n<p>Un livre peut exister avec quelques pages. Aucune n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9paisseur autre que celle du d\u00e9veloppement interne au po\u00e8me. Saisir cela\u00a0; de m\u00eame, un livre n\u2019est pas mort tant que la main de l\u2019auteur peut le saisir. M\u00eame si certains po\u00e8mes \u00e9cart\u00e9s ensuite restent dans la m\u00e9moire du lecteur. Tel <em>J\u2019ai cess\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p>Aussi, encore, de l\u2019inutilit\u00e9 des exergues et de la quatri\u00e8me de couverture.<\/p>\n<p>Preuves par le livre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une part de sa puissance vient du fait qu\u2019il n\u2019y a chez lui aucune nostalgie. D\u2019aucuns disent solitude\u00a0: elle n\u2019est qu\u2019un moyen, une fa\u00e7on de r\u00e9gler au plus net sur ce qui lui importe. Elle n\u2019est pas l\u2019objet du po\u00e8me mais la cons\u00e9quence de sa vis\u00e9e\u00a0: aucune m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Certaines \u0153uvres vont au plus loin dans leur ordre, serrent leur \u00e9nergie jusqu\u2019\u00e0 ne plus rien laisser disponible pour un quelconque au-del\u00e0 de leur sens\u00a0; laissant le vaste autour, elles \u00e9puisent d\u00e9finitivement leur champ. Une autre forme de grandeur consiste \u00e0 ouvrir plusieurs champs et laisser des friches devant, au moins pour une g\u00e9n\u00e9ration. Mais le po\u00e8te choisit moins qu\u2019il n\u2019est, n\u2019\u00e9crit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lui, l\u2019extr\u00eame\u00a0: il n\u2019y a plus rien \u00e0 faire l\u00e0, sinon \u00eatre l\u00e0, ce qui n\u2019est pas rien. L\u2019exp\u00e9rience radicale d\u2019une absences de perspectives hors celles de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ecrivant ici, j\u2019essaie de me d\u00e9barrasser d\u2019une peur, de placer une limite entre dette et autonomie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans leur mort de papier, lente, les po\u00e8mes font plus de d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019entendus\u00a0; ils travaillent \u00e0 m\u00eame la t\u00eate, la dur\u00e9e, la puissance de m\u00e9moire comme de projet. Ils ravinent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un massif, et respirer l\u2019air libre n\u2019est pas \u00eatre d\u00e9gag\u00e9. Au contraire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas voulu pi\u00e9ger l\u2019\u0153uvre, j\u2019en suis convaincu. Elle se ferme et s\u2019ouvre d\u2019elle-m\u00eame. Cette libert\u00e9 active constitue le pi\u00e8ge.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Stature, non pas statue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une certitude\u00a0: il est d\u2019abord un homme du sol, il tente de saisir cette terre qui se d\u00e9robe, d\u2019entr\u00e9e. La d\u00e9faite est s\u00fbre. Les tentatives diverses, multipli\u00e9es, ne font que v\u00e9rifier, creuser l\u2019\u00e9chec\u00a0: il y a bien du tragique en lui. Reste \u00e0 cr\u00e9er une hauteur de langue, ce qu\u2019il fait, d\u00e9mesur\u00e9ment. \u00ab\u00a0De l\u2019air\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0jamais assez de ciel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0seule la direction, seule la manifestation continue d\u2019une probl\u00e9matique constante, d\u2019un monde de mots (\u2026) et de conflits qu\u2019il est impossible de confondre avec un autre, nous met \u00e0 m\u00eame de voir tel ou tel po\u00e8te comme in\u00e9vitable.\u00a0\u00bb (I. Bachmann)<\/p>\n<p>C\u2019est, lui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions dans le cadre de notre dossier \u00ab\u00a0Andr\u00e9 du Bouchet\u00a0\u00bb ce texte d&rsquo;Antoine Emaz, que nous remercions, d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 dans le Cahier Andr\u00e9 du Bouchet de la revue Ralentir travaux n\u00b08 (printemps-\u00e9t\u00e9 1997). Longtemps j\u2019ai pens\u00e9 que je n\u2019y arriverais pas. 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