{"id":1149,"date":"2012-02-23T00:01:53","date_gmt":"2012-02-22T23:01:53","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1149"},"modified":"2012-02-18T17:56:09","modified_gmt":"2012-02-18T16:56:09","slug":"la-machinerie-du-roman-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-3\/","title":{"rendered":"Mahigan Lepage \u2022 La machinerie du roman (&lsquo;Daewoo&rsquo;, de Fran\u00e7ois Bon) (3\/3)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/mahigan_lepage1.jpg\" rel=\"lightbox[1149]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/mahigan_lepage1-150x150.jpg\" alt=\"\" title=\"mahigan_lepage\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1127\" \/><\/a>N\u00e9 en 1980, Mahigan Lepage a publi\u00e9 des livres num\u00e9riques aux \u00e9ditions publie.net (<em><a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814501515\/carnet-du-n%C3%A9pal\" target=\"_blank\">Carnet du N\u00e9pal<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814502857\/vers-l-ouest\" target=\"_blank\">Vers l\u2019Ouest<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814504059\/la-science-des-lichens\" target=\"_blank\">La science des lichens<\/a><\/em>) ainsi que des livres papier aux <a href=\"http:\/\/www.lenoroit.com\/\" target=\"_blank\">\u00e9ditions du Noro\u00eet<\/a> (<em>Relief<\/em>) et chez <a href=\"http:\/\/memoiredencrier.com\/\" target=\"_blank\">M\u00e9moire d\u2019encrier<\/a> (une version r\u00e9vis\u00e9e et augment\u00e9e de <em>Vers l\u2019Ouest<\/em>). Il a compl\u00e9t\u00e9 en 2010 un doctorat en cotutelle entre l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al et l\u2019Universit\u00e9 de Poitiers. Son site personnel, <a href=\"http:\/\/www.mahigan.ca\/\" target=\"_blank\"><em>Le dernier des Mahigan<\/em> (mahigan.ca)<\/a>, se veut un lieu d\u2019exploration de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019image.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1\">Partie 1<\/a> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-2\">Partie 2<\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h4>3. La Machine herm\u00e9neutique<\/h4>\n<p>La troisi\u00e8me machine \u2013 la machine herm\u00e9neutique \u2013 agit en \u00e9troite collaboration avec la machi\u00adne enregistreuse. Il s\u2019agit d\u2019une machine de \u00ab production \u00bb en un sens bien pr\u00e9cis : elle <em>pro\u00adduit <\/em>des documents, comme preuve si l\u2019on veut \u2013 preuve du d\u00e9sastre. Or, il arrive que cela passe d\u2019abord par un m\u00e9canisme d\u2019enregistrement : les documents sont alors soi-disant enregistr\u00e9s ou recopi\u00e9s, au m\u00eame titre que les images et les voix. Ici, par exemple : \u00ab \u00c9videmment, photographiant la double page punais\u00e9e sous la vitre du terrain de dressage, jamais je n\u2019aurais pens\u00e9 la recopier dans mon livre (je n\u2019ai qu\u2019un petit appareil num\u00e9rique bas de gamme, mais dont le bouton symbolis\u00e9 par une fleur signifie qu\u2019on peut photographier de pr\u00e8s \u00bb (<em>DA <\/em>: <em>191<\/em>). L\u2019\u00e9criture, rivalisant d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 technique, se fait photocopie. L\u00e0 o\u00f9 cependant il y a d\u00e9passement de la machine enregistreuse, c\u2019est quand le narrateur se met \u00e0 <em>interpr\u00e9ter <\/em>les docu\u00adments.<\/p>\n<p>La machine herm\u00e9neutique \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 perceptible dans le deuxi\u00e8me fragment (<em>Daewoo en Lor\u00adraine, rep\u00e8res<\/em>), o\u00f9 elle produisait les chiffres, les statistiques, mais sans en proposer encore une v\u00e9ritable interpr\u00e9tation. Elle mettra du temps \u00e0 s\u2019installer et \u00e0 s\u2019activer, sans doute en raison de sa complexit\u00e9 et de son caract\u00e8re abstrait, qui l\u2019inscrivent dans une sorte de second\u00e9it\u00e9. C\u2019est seulement au milieu du livre qu\u2019elle d\u00e9marrera pour vrai. Et elle sera f\u00e9ro\u00adce. Il faut la voir, dans le fragment <em>Incendie, violence, r\u00e9voltes : Cellatex et les autres<\/em>, d\u00e9construire l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre les syst\u00e8\u00admes et les discours industriels et financiers :<\/p>\n<blockquote><p>Apr\u00e8s Cellatex, c\u2019est une contagion. Dans les brasseries Heineken d\u2019Adelshoffen, o\u00f9 on fabrique de la \u00ab bi\u00e8re premier prix \u00bb. \u00c7a se vend moins que les \u00ab bi\u00e8res de marque \u00bb, mais les bi\u00e8res de marque \u00e9tiquet\u00e9es (Adelscott par exemple), Heineken les fabrique dans une autre usine (et celle \u00e9tiquet\u00e9e \u00ab bi\u00e8re d\u2019Alsace \u00bb, le groupe la fabrique en Italie). (<em>DA <\/em>: 126)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>La litt\u00e9rature s\u2019attaque ici \u00e0 ce qu\u2019elle conna\u00eet le mieux, \u00e0 ce qui la constitue intrins\u00e8\u00adque\u00adment : la langue. En r\u00e9action au \u00ab d\u00e9montage de plusieurs machines \u00bb (<em>DA <\/em>: 126) par le groupe Heineken, elle d\u00e9monte les mensonges (forc\u00e9ment langagiers) qui sous-tendent les actes de fermeture et de licenciement. Les discours, souvent n\u00e9glig\u00e9s au temps d\u2019une certaine id\u00e9ologie marxiste comme relevant du superficiel (de la superstructure consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab p\u00e2le reflet \u00bb), deviennent ici le centre du combat esth\u00e9tique et poli\u00adtique. Dans l\u2019extrait suivant, les syntaxes des bien-pensants sont imm\u00e9diatement corr\u00e9l\u00e9es avec l\u2019i\u00add\u00e9e de contr\u00f4le ou de commandement :<\/p>\n<blockquote><p>\nEt, parall\u00e8lement, le verbiage des bien-intentionn\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale. \u00c9coutons-les, buvons \u00e0 la sant\u00e9 de la \u00ab novlangue \u00bb. Avec des excuses pour la qualit\u00e9 des syntaxes, mais ce sont ceux-l\u00e0 qui nous commandent ou y pr\u00e9tendent. Ceux qui d\u00e9cident. Je souligne :<\/p>\n<p>\u00ab <em>En effet<\/em>, la facilit\u00e9 avec laquelle une personne sans emploi en retrouvera un autre d\u00e9pend de la rapidit\u00e9 avec laquelle les entrepreneurs peuvent se d\u00e9partir des produc\u00adtions ne r\u00e9pondant plus aux attentes des consommateurs \u2013 qui sont eux-m\u00eames <em>litt\u00e9ralement<\/em> les employeurs des entrepreneurs. [\u2026] \u00bb (<em>DA <\/em>: 128)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>La machine herm\u00e9neutique produit des documents, des slogans, des discours, puis elle les inter\u00adpr\u00e8te, les analyse, les d\u00e9monte patiemment.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du roman, elle prendra de plus en plus d\u2019importance. C\u2019est elle qui produira le rapport d\u2019incendie du ch\u00e2teau de Lun\u00e9ville (<em>Incendie : Lun\u00e9ville, le ch\u00e2teau<\/em>). C\u2019est aussi elle qui interpr\u00e9tera les inscriptions du cimeti\u00e8re des chiens (<em>Perspectives pour l\u2019em\u00adploi : le cimeti\u00e8re des chiens<\/em>). C\u2019est encore elle que l\u2019on verra \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le fragment intitul\u00e9 <em>Du dressage comme all\u00e9\u00adgorie, une d\u00e9couverte<\/em>. Au cimeti\u00e8re des chiens, le narrateur avait remarqu\u00e9 l\u2019offre de formation de \u00ab ma\u00eetres-chiens \u00bb. Alors :<\/p>\n<blockquote><p>J\u2019avais du temps, j\u2019ai voulu voir de plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Dans les pages jaunes des villes de la communaut\u00e9 d\u2019agglom\u00e9ration, on relevait cinq espaces canins d\u00e9clar\u00e9s : Toutou Much, K\u2019niche, Cath\u2019Pattes, Dandy Dog, Estetic\u2019Chiens, et une association de b\u00e9n\u00e9voles : Le C\u0153ur en plus, qui proposait ses propres services de toilettage pour financer ses \u0153uvres animali\u00e8res (\u00ab mobilisation pour des espaces d\u2019hygi\u00e8ne dans la ville \u00bb). (<em>DA <\/em>: 189)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>On a peine \u00e0 croire qu\u2019un tel passage ait pu passer pour <em>vrai <\/em>aux yeux de certains lecteurs professionnels. Imagine-t-on la personne de Fran\u00e7ois Bon cherchant, dans un bottin t\u00e9l\u00e9pho\u00adni\u00adque de la Lorraine, les espaces canins d\u00e9clar\u00e9s de la r\u00e9gion! On comprend en tout cas qu\u2019un tel fragment ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 pour une \u00e9tape tr\u00e8s avanc\u00e9e du roman (il s\u2019agit du quaranti\u00e8me fragment sur un total de quarante-neuf) : il n\u2019aurait pu \u00eatre acceptable sans le travail subja\u00adcent d\u2019une machinerie d\u2019illusion bien huil\u00e9e. D\u2019ailleurs, la machine herm\u00e9neutique va y rece\u00advoir l\u2019appui de la machine ambulatoire \u2013 pour rejoindre l\u2019association canine et la lier discr\u00e8tement \u00e0 l\u2019usine : \u00ab J\u2019\u00e9tais repass\u00e9 devant Daewoo et j\u2019avais fil\u00e9 tout droit \u00bb \u2013 <em>DA <\/em>: 189) \u2013 et de la machine enregistreuse (la \u00ab photocopie \u00bb cit\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment provenait de ce frag\u00adment). On produira la petite annonce d\u2019un chien \u00ab d\u00e9clar\u00e9 incomp\u00e9tent \u00bb par la gendarmerie. Puis on suivra de pr\u00e8s le texte de la \u00ab charte de dressage \u00bb : \u00ab Je l\u2019avais photographi\u00e9e de fa\u00e7on \u00e0 en disposer ensuite sur mon ordinateur \u00bb (<em>DA <\/em>: 190). Cette charte, qui dicte ce que doit \u00eatre la relation du ma\u00eetre et du chien dans le contexte du dressage, deviendra, comme le titre du fragment l\u2019indique, une all\u00e9gorie du rapport entre les dirigeants d\u2019entreprise et les ouvriers. Dans l\u2019intervalle entre les citations de la charte, le narrateur s\u2019en explique, au nom de l\u2019auteur :<\/p>\n<blockquote><p>Mon travail, c\u2019est de rendre compte par l\u2019\u00e9criture de rapports et d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui concernent les hommes entre eux. L\u2019\u00e9nigme, c\u2019\u00e9tait Daewoo vide, mais \u00e0 chercher ainsi ce qui porte trace et fait m\u00e9moire, il semble que chaque manifestation de la ville participe de la fresque et la compl\u00e8te, s\u2019y ins\u00e8re de fa\u00e7on aussi serr\u00e9e et n\u00e9cessaire que dans un puzzle. (<em>DA <\/em>: 190)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Tout fait n\u00e9cessairement signe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un monde enti\u00e8rement recr\u00e9\u00e9 par la fiction. Doit-on s\u2019\u00e9tonner, alors, de voir le verbe \u00ab signifier \u00bb ainsi soulign\u00e9 : \u00ab L\u2019animal doit toujours comprendre qu\u2019entendre certains mots signifie [c\u2019\u00e9tait \u00e9crit au pluriel : <em>signifient<\/em>] faire certaines choses \u00bb (<em>DA <\/em>: 191)? Chaque mot cit\u00e9 est pes\u00e9 au tr\u00e9buchet : \u00ab Le mot <em>\u00e9lever <\/em>ne signifie pas seulement <em>prendre soin<\/em>, mais aussi <em>\u00e9duquer, dresser<\/em> \u00bb (<em>DA <\/em>: 191; c\u2019est l\u2019auteur qui souligne).<\/p>\n<p>On n\u2019a pas affaire, pour autant, \u00e0 une litt\u00e9rature all\u00e9gorique. L\u2019interpr\u00e9tation n\u2019est pas fix\u00e9e sous la forme d\u2019une parabole, mais pr\u00e9sent\u00e9e comme recherche, com\u00adme questionnement. Aussi, dans les derniers paragraphes du fragment, les formules interrogatives vont se multiplier : \u00ab Est-ce que le vocabulaire et les phrases qui circulent ainsi, d\u00e9posent ainsi et s\u2019amassent \u00e0 un moment donn\u00e9 de la vie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 la caract\u00e9risent? \u00bb (<em>DA <\/em>: 193) Ou bien : \u00ab Jusqu\u2019o\u00f9 ces textes na\u00effs sont le miroir d\u2019un \u00e9tat du monde qui les produit, exorcisant ici ses peurs ou avouant ce qu\u2019il en est pour lui de l\u2019autre? \u00bb (<em>DA <\/em>: 194) Le d\u00e9chif\u00adfre\u00adment all\u00e9gorique s\u2019in\u00ads\u00adcrit \u00e0 plein dans la strat\u00e9gie fictionnelle et guerri\u00e8re du roman. Il ne pr\u00e9tend pas \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, mais au combat. Le fragment suivant sera justement intitul\u00e9 <em>Combats de chiens : un rapport sur la gendarmerie de Fameck<\/em> et il produira de faux documents sens\u00e9s attester l\u2019existence \u00e0 Fameck d\u2019un programme de combats canins orchestr\u00e9 par la gendarmerie locale\u2026 Ce sera l\u2019occasion de mettre un peu de rouge sang dans un monde qui efface les couleurs de la mis\u00e8re :<\/p>\n<blockquote><p>[V]oici un texte \u00e9crit par un coll\u00e9gien de m\u00eame pas treize ans :<\/p>\n<p>\u00ab Il y a des adolescents qui viennent faire des combats de chien sur le terrain vague, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la grande surface o\u00f9 tout le monde va faire ses achats. Les rottweilers font des carnages. Il y a du sang partout. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est aussi gai qu\u2019une corrida, pour ceux qui les admirent. (<em>DA <\/em>: 195)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>La fiction r\u00e9v\u00e8le le r\u00e9el comme une photographie, quitte \u00e0 ces couleurs un peu criardes, quitte \u00e0 cette visibilit\u00e9 \u00ab aveuglante \u00bb (Ranci\u00e8re).<\/p>\n<h4>4. La Machine th\u00e9\u00e2trale<\/h4>\n<p>Les machines enregistreuse et herm\u00e9neutique op\u00e8rent dans un espace presque enti\u00e8\u00adre\u00adment <em>graphique<\/em>. Photographie, phonographie, rapports, \u00ab vieux papier \u00bb (<em>DA <\/em>: 72) : tout est scripture, graphie. M\u00eame les \u00ab paroles \u00bb des entretiens sont imm\u00e9diatement ressaisies par l\u2019\u00e9cri\u00adture et report\u00e9es dans le livre con\u00e7u comme registre. La machine th\u00e9\u00e2trale ne permettra pas vraiment d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cet espace, mais elle va d\u00e9plier, depuis l\u00e0 m\u00eame, une surface de jeu o\u00f9 l\u2019illusion d\u2019une parole vive et incarn\u00e9e pourra advenir.<\/p>\n<p>Cette machine se manifeste d\u2019abord dans les huit fragments diss\u00e9min\u00e9s dans le texte et identifi\u00e9s comme des extraits pr\u00e9lev\u00e9s au th\u00e9\u00e2tre : <em>Th\u00e9\u00e2tre, extrait un : \u00ab samedi soir danse \u00bb, Th\u00e9\u00e2tre, extrait deux : de la facult\u00e9 de r\u00e9volte, Th\u00e9\u00e2tre, extrait trois : d\u00e9l\u00e9gation aupr\u00e8s des politiciens, <\/em>et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 <em>Th\u00e9\u00e2tre, fin : perspective<\/em>. Le roman tisse ainsi une tra\u00adme th\u00e9\u00e2trale en filigrane de la trame narrative principale. Sou\u00advent, des histoires \u00ab recueillies \u00bb dans les entretiens vont \u00eatre reprises sous forme de dialo\u00adgues th\u00e9\u00e2traux. Par exemple, le fragment <em>Th\u00e9\u00e2tre : ch\u00f4mage et vie priv\u00e9e, le sac<\/em> reprend la th\u00e9matique du fragment ant\u00e9c\u00e9dent : <em>Ch\u00f4mage, vie priv\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p>En fait, la trame dramatique et la trame narrative sont entretiss\u00e9es tr\u00e8s \u00e9troitement. D\u2019ailleurs, le th\u00e9\u00e2tre est soutenu et l\u00e9gitim\u00e9 par le dispositif principiel de fiction ainsi que par les autres machines de l\u2019artillerie romanesque. Aussi est-il pr\u00e9sent\u00e9 comme <em>vrai<\/em>. Non pas que le contenu ou la forme des dialogues paraissent \u00ab authentiques \u00bb ou \u00ab r\u00e9alistes \u00bb. Mais la repr\u00e9\u00adsentation th\u00e9\u00e2trale elle-m\u00eame, comme \u00e9v\u00e9nement, est inscrite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la trame narrative du roman :<\/p>\n<blockquote><p>Florange, mars 2004. Dans la communaut\u00e9 d\u2019agglom\u00e9ration de la vall\u00e9e de la Fensch, pr\u00e8s de Fameck et d\u2019Hayange, c\u2019est \u00e0 Florange que se trouve la principale salle de th\u00e9\u00e2tre, La Passerelle. Ciment nu, fauteuils rouges, une soixantaine de personnes seulement, mais c\u2019est notre premi\u00e8re tentative publique, l\u00e0, presque \u00e0 port\u00e9e de vue de l\u2019usine, plusieurs des anciennes salari\u00e9es dans la salle. On m\u2019a racont\u00e9 com\u00adment, dans les deux usines, Fameck et Villiers, \u00e0 majorit\u00e9 f\u00e9minine, le dernier jour avant l\u2019\u00e9vacuation on avait fait une f\u00eate : on peut donc danser sur un tel d\u00e9\u00adsas\u00adtre? Au d\u00e9but Tsilla seule, rejointe ensuite par Ada et Naama.<\/p>\n<p>ADA : \u2013 Tu ne danses pas?<\/p>\n<p>TSILLA : \u2013 Je n\u2019aurais m\u00eame pas cru, qu\u2019on danserait. (<em>DA <\/em>: 18-19)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Je sais que Bon a \u00e9crit une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre intitul\u00e9e <em>Daewoo<\/em> et qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sen\u00adt\u00e9e dans une mise en sc\u00e8ne de Charles Tordjman (celui-l\u00e0 m\u00eame qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 lors de l\u2019explo\u00adration des \u00ab int\u00e9rieurs usines \u00bb). Une br\u00e8ve recherche sur Internet suffit d\u2019ail\u00adleurs pour confirmer l\u2019existence d\u2019un th\u00e9\u00e2tre La Passerelle \u00e0 Florange. Il semble m\u00eame qu\u2019on y ait pr\u00e9\u00adsent\u00e9 <em>Daewoo<\/em>, la pi\u00e8ce<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Sans doute la plupart des extraits th\u00e9\u00e2traux du livre <em>Daewoo<\/em> sont-ils pr\u00e9lev\u00e9s directement de la pi\u00e8ce. Reste que le statut de ces \u00e9nonc\u00e9s se modifie \u00e0 l\u2019int\u00e9\u00adrieur du cadre narratif et fictionnel du roman. Car la \u00ab machinerie \u00bb (au sens th\u00e9\u00e2tral, juste\u00adment) qui sous-tend la parole th\u00e9\u00e2trale doit alors \u00eatre recr\u00e9\u00e9e de toutes pi\u00e8ces. Au th\u00e9\u00e2tre, on n\u2019a pas besoin d\u2019\u00e9tablir la r\u00e9alit\u00e9 du lieu, des corps et des voix : ils sont <em>l\u00e0<\/em>. Mais dans le roman, pour que l\u2019illusion fonctionne, il faut tout reconstruire. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de l\u2019\u00ab introduction \u00bb (au\u00adtre forme de la p\u00e9n\u00e9tration machinique) dans les extraits th\u00e9\u00e2traux : on pose le lieu (Flo\u00adrange, proche de Fameck et d\u2019Hayange), le d\u00e9cor (ciment nu) et la salle (fauteuils rouges). On \u00e9tablit une ligne de perspective avec la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb de l\u2019usine (\u00ab presque \u00e0 port\u00e9e de vue \u00bb). On va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 fait croire que le th\u00e8me de l\u2019extrait repose sur la cueillette d\u2019un t\u00e9moi\u00adgnage (\u00ab On m\u2019a racont\u00e9 comment \u00bb).<\/p>\n<p>Le roman n\u2019est donc pas \u00ab f\u00e9cond\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre \u00bb, comme le croit Dominique Viart<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-3\/#fn-1149-1' id='fnref-1149-1' onclick='return fdfootnote_show(1149)'>1<\/a><\/sup>. Il nomme \u00ab th\u00e9\u00e2tre \u00bb son propre espace de jeu, sa machinerie et sa sc\u00e8ne d\u2019illusion. La machine th\u00e9\u00e2trale lib\u00e8re les potentialit\u00e9s emmagasin\u00e9es par les autres machines. Elle sous-tend une parole \u2013 celle des dialogues, lesquels ressemblent souvent davantage \u00e0 des mono\u00adlogues altern\u00e9s \u2013 consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab r\u00e9elle \u00bb et libre pourtant de tous les \u00e9carts po\u00e9tiques ou litt\u00e9raires. C\u2019est cela, l\u2019illusion : faire accepter l\u2019art comme vrai. D\u00e8s lors que l\u2019on a pos\u00e9 le fait litt\u00e9raire comme r\u00e9el, il devient possible de rejouer le r\u00e9el sur la sc\u00e8ne de la lit\u00adt\u00e9\u00adrature.<\/p>\n<p>Dans les derniers fragments de la pi\u00e8ce, le champ d\u2019action de la machine th\u00e9\u00e2trale ne se limitera plus aux \u00ab ex\u00adtraits \u00bb identifi\u00e9s comme tels. On la voit ainsi \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le frag\u00adment significa\u00adtivement intitul\u00e9 <em>Illusion plus que th\u00e9\u00e2tre : la copine qui d\u00e9prime<\/em>, dont voici l\u2019\u00ab intro\u00adduction \u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>\nRetour \u00e0 l\u2019h\u00f4tel des Voyageurs de Fameck en septembre, chambre dix, seul client du premier \u00e9tage. Et de la fen\u00eatre au loin les immeubles illumin\u00e9s, leurs lentes variations de lumi\u00e8re, pi\u00e8ces qui s\u2019\u00e9teignent, t\u00e9l\u00e9viseurs synchrones ou pas. Et de la quantit\u00e9 d\u2019appartements que j\u2019apercevais, combien encore de voix et mains qui avaient pass\u00e9 par Daewoo? Le th\u00e9\u00e2tre vous vient dans la t\u00eate par \u00e9clats brefs, juste une image o\u00f9 c\u2019est dans votre t\u00eate que se joue le d\u00e9cor nu. Rien de plus qu\u2019une pi\u00e8ce vide, o\u00f9 une femme est immobile, assise. La porte s\u2019ouvre (la porte de ma cham\u00adbre s\u2019ouvre), l\u2019actrice entre. Le th\u00e9\u00e2tre, ce n\u2019est rien de plus qu\u2019une chambre dont une paroi est enlev\u00e9e, j\u2019ai pens\u00e9. Si celle qui \u00e9tait l\u00e0, immobile et silencieuse, est per\u00adsonnage ou actrice, c\u2019est l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 justement qui permet d\u2019\u00e9crire. (<em>DA <\/em>: 185)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre devient ici une simple modalit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture artistique, litt\u00e9raire. Une mani\u00e8re de confondre la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction, l\u2019acteur et le personnage, ou de \u00ab jouer dans \u00bb l\u2019espace du r\u00e9el (ici : dans une chambre d\u2019h\u00f4tel).<\/p>\n<p>Si bien qu\u2019\u00e0 la fin, le th\u00e9\u00e2tre se suffira comme \u00ab imagination \u00bb. Dans le fragment intitul\u00e9 <em>Th\u00e9\u00e2tre dans l\u2019usine (une imagination)<\/em>, le narrateur d\u00e9crit son \u00ab r\u00eave de th\u00e9\u00e2tre \u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>Dans mon r\u00eave initial de th\u00e9\u00e2tre, les gens \u2013 on pouvait mettre \u00e0 leur disposition depuis Nancy, Metz ou Thionville des bus qui les emmenaient dans la vall\u00e9e de la Fensch, dans le b\u00e2timent vide de Daewoo \u00e0 Villiers ou Fameck \u2013 une fois arriv\u00e9s dans l\u2019usine marchaient librement dans le hall principal faiblement \u00e9clair\u00e9, tandis que les lieux qui y donnaient par des vitres : bureaux des chefs, la longue cantine self-service, couloirs de desserte, \u00e9taient violemment surexpos\u00e9s. On laissait au sol les marques trac\u00e9es pour la circulation, les emplacements de machines. On laissait aux murs les indications que j\u2019y avais vues, ainsi que les extincteurs, les arriv\u00e9es d\u2019air et tout ce d\u00e9tail d\u2019objets de l\u2019industrie. Puis le hall \u00e9tait mis au noir et les actrices se d\u00e9pla\u00e7aient, \u00e9quip\u00e9es de micros \u00e0 \u00e9metteur haute fr\u00e9quence, au milieu m\u00ea\u00adme des spectateurs, la voix retransmise dans l\u2019ensemble du hall par des enceintes dis\u00adpos\u00e9es aux quatre coins, tandis qu\u2019une simple poursuite l\u2019\u00e9clairait, elle et ce qu\u2019elle isolait visuellement de l\u2019usine par sa pr\u00e9sence mobile, une porte, un enca\u00addrement, une g\u00e9om\u00e9trie. Et chacun prenait succession de l\u2019autre pour l\u2019encha\u00eene\u00adment des r\u00e9pliques : [\u2026]. (<em>DA <\/em>: 212-213)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>S\u2019ensuit la \u00ab transcription \u00bb, parfaitement fictive et pr\u00e9sent\u00e9e comme telle, de ces r\u00e9pliques. Le proc\u00e9d\u00e9 ressemble beaucoup au \u00ab dispositif noir \u00bb d\u2019<em>Impatience<\/em><sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-3\/#fn-1149-2' id='fnref-1149-2' onclick='return fdfootnote_show(1149)'>2<\/a><\/sup>, si ce n\u2019est qu\u2019il s\u2019ins\u00e8re ici dans la m\u00e9canique plus globale du roman. L\u2019\u00ab imagination \u00bb du fragment <em>Th\u00e9\u00e2tre dans l\u2019usine (une imagination)<\/em> jouit en l\u2019occurrence de la l\u00e9giti\u00admit\u00e9 pr\u00e9\u00e9tablie de la fiction. Elle est accept\u00e9e comme r\u00e9elle, \u00e0 titre d\u2019imagination, sans \u00e9gard \u00e0 son contenu narratif. Elle fait en quelque sorte partie de l\u2019\u00ab enqu\u00eate \u00bb, une enqu\u00ea\u00adte qui prend un tour de plus en plus artistique et s\u2019impose progressivement comme \u00ab qu\u00eate \u00bb et comme \u00ab recher\u00adche \u00bb, au sens litt\u00e9raire. Ce qui incite d\u2019ailleurs \u00e0 lire diff\u00e9remment les deux derni\u00e8res phrases du roman : \u00ab Et laisser toute question ouverte. Ne rien pr\u00e9senter que l\u2019enqu\u00eate \u00bb (<em>DA <\/em>: 247). N\u2019est-ce pas le livre, comme questionnement, qui demeure au bout de lui-m\u00eame \u00ab ou\u00advert \u00bb, en tant qu\u2019il n\u2019est rien que le r\u00e9cit du chemin heuristique et artistique qui y conduit (d\u00e9ambulations, enregistrements, interpr\u00e9tations et th\u00e9\u00e2tralisations)? Le fragment <em>Th\u00e9\u00e2tre dans l\u2019usine (une imagination) <\/em>r\u00e9sume bien, en tant que manifestation particuli\u00e8re de la machine th\u00e9\u00e2trale, l\u2019efficacit\u00e9 globale de la ma\u00adchinerie du roman. Le possessif employ\u00e9 en ouverture \u2013 \u00ab Dans <em>mon <\/em>r\u00eave \u00bb \u2013 reprend tout en finesse la forme narrative \u00e0 la premi\u00e8re personne. Cela suffit \u00e0 l\u00e9gitimer le r\u00eave. Mais vite on glisse dans la fable th\u00e9\u00e2trale. Les verbes \u00e0 l\u2019imparfait se succ\u00e8dent et on en oublie presque qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une fiction, d\u2019une imagination : \u00ab On laissait au sol\u2026 \u00bb, \u00ab Puis le hall \u00e9tait mis au noir\u2026 \u00bb, \u00ab Et chacune prenait la succession\u2026 \u00bb. Les voix enfin r\u00e9sonnent, et l\u2019on adh\u00e8re \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale. L\u2019art m\u00eame s\u2019est impos\u00e9 comme vrai : voil\u00e0 l\u2019artifice. Et cela a lieu <em>dans l\u2019usine<\/em>, au milieu des marques n\u00e9gatives des machines d\u00e9mont\u00e9es, rendues par l\u00e0 m\u00eame visibles.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Un incendie dans le livre<\/h3>\n<p>Roman artificier, <em>Daewoo <\/em>ne fait pas seulement la guerre avec art. Il fait aussi art de la guerre, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il arrache du visible et de la beaut\u00e9 au r\u00e9el \u00e0 force de strat\u00e9gies et de dispositifs fictionnels. C\u2019est la guerre elle-m\u00eame, la guerre que le roman m\u00e8ne contre l\u2019effacement du monde, qui produit en fin de compte l\u2019\u00e9clat esth\u00e9tique. Il me semble que ce processus se trouve mis en abyme dans l\u2019image du <em>feu<\/em> qui court dans le livre. L\u2019incendie se concentre au milieu du roman environ, en une suite compacte de dix fragments intitul\u00e9s <em>Incendie, violences, r\u00e9voltes<\/em>, suite interrompue seulement le temps d\u2019un \u00ab hommage \u00bb (<em>Hommage : Isabelle Banny<\/em>). N\u2019est-ce pas l\u00e0 le <em>sympt\u00f4me<\/em> par excellence de la guerre et de l\u2019artifice? La litt\u00e9rature, par le biais de la fiction, s\u2019attaque \u00e0 l\u2019effacement en incendiant les usines ferm\u00e9es. Le feu surexpose l\u2019invisible, \u00e9claire la nuit m\u00eame. Il r\u00e9sume la violence, la r\u00e9sis\u00adtance, la guerre, l\u2019artillerie. En m\u00eame temps, il d\u00e9ploie cette \u00ab visibilit\u00e9 aveuglante \u00bb dont parle Ranci\u00e8re. Le feu aveugle, br\u00fble les yeux, produit un \u00e9cran de fum\u00e9e (on n\u2019y voit que du feu\u2026). Il force \u00e0 ne plus voir que cette beaut\u00e9-l\u00e0, ce feu d\u2019artifice. Beaut\u00e9 \u00ab artificielle \u00bb si l\u2019on veut, mais beaut\u00e9 tout de m\u00eame; brillance esth\u00e9tique qui n\u2019est pas la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame, mais le r\u00e9sultat de la friction entre les mots et le monde, entre le langage et le r\u00e9el. L\u2019in\u00adcen\u00addie au milieu du livre renvoie en somme \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique artifici\u00e8re du roman, telle qu\u2019elle se r\u00e9fl\u00e9chit, dans le passage suivant, au miroir de la peinture :<\/p>\n<blockquote><p>[C]e qu\u2019on souhaiterait extorquer du r\u00e9el, m\u00eame ici \u00e0 Fameck, c\u2019est comme du J\u00e9\u00adr\u00f4me Bosch avec les mots, o\u00f9 il y aurait de la nuit, des \u00e9clats de fresque, d\u2019\u00e9tranges inventions, et le surgissement en gros plan de visages comme palp\u00e9s. Plus l\u2019arri\u00e8re-fond d\u2019incendie, tel que je revoyais dans J\u00e9r\u00f4me Bosch (un peintre pour \u00e9crivains, m\u2019avait dit autrefois un ami sculpteur). (<em>DA <\/em>: 83-84)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Nuit (invisibilit\u00e9 du r\u00e9el), inventions \u00e9tranges (ing\u00e9nierie sophistiqu\u00e9e), \u00e9clats et incendie (visi\u00adbilit\u00e9 aveuglante) : cette image r\u00e9sume l\u2019action de la machinerie du roman.<\/p>\n<p>Ainsi la litt\u00e9rature a su s\u2019imposer, <em>en tant que litt\u00e9rature<\/em>, en tant qu\u2019art, comme pr\u00e9sence et production, machine de guerre et usine, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 le r\u00e9el se retirait dans la vacance et l\u2019invisibilit\u00e9. Par la fiction, l\u2019illusion, l\u2019artifice, elle a renvers\u00e9 l\u2019ordre du sensible, mettant du dire l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait que silence, du voir l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait que murs et masques, du <em>faire <\/em>et du mouvement l\u00e0 il n\u2019y avait qu\u2019arr\u00eat et fixit\u00e9. Il ne s\u2019est pas agi de <em>repr\u00e9senter <\/em>le monde, mais de lui opposer un autre monde, une autre ordonnance, o\u00f9 visages, voix, corps \u2013 pas <em>tels ou tels <\/em>visages, pas une voix ou un corps particuliers, mais leur <em>sensation <\/em>m\u00eame \u2013 acc\u00e8dent \u00e0 la pr\u00e9sence. Comment cet effort particulier de <em>Daewoo <\/em>s\u2019inscrit, \u00e0 travers la notion de \u00ab pr\u00e9sent \u00bb<em> <\/em>justement, dans une continuit\u00e9 esth\u00e9tique qui va de <em>Sortie d\u2019usine <\/em>jusqu\u2019aux \u00e9crits web d\u2019aujourd\u2019hui, et comment cette \u00ab esth\u00e9tique du pr\u00e9sent \u00bb \u2013 proposition temporelle qui engage aussi un rapport neuf \u00e0 l\u2019espace, au visible et au dire \u2013 a valeur de geste politique dans le monde contemporain, c\u2019est ce que je montrerai dans un essai \u00e0 para\u00eetre prochainement sous le titre <em>Fran\u00e7ois Bon : la fabrique du pr\u00e9sent<\/em>.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[6]<\/a> Voir le site Internet de la ville de Florange : http:\/\/www.ville-florange.fr\/article1530.html (page consult\u00e9e le 5 juin 2010).<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><b><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\">Let\u00a0\u00bbs get retarded<\/a><\/b><br \/>\n<b><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-3\">Retour vers le futur<\/a><\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 en 1980, Mahigan Lepage a publi\u00e9 des livres num\u00e9riques aux \u00e9ditions publie.net (Carnet du N\u00e9pal, Vers l\u2019Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux \u00e9ditions du Noro\u00eet (Relief) et chez M\u00e9moire d\u2019encrier (une version r\u00e9vis\u00e9e et augment\u00e9e de Vers l\u2019Ouest). 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