{"id":111,"date":"2010-01-30T20:02:39","date_gmt":"2010-01-30T20:02:39","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=111"},"modified":"2010-08-31T07:14:43","modified_gmt":"2010-08-31T07:14:43","slug":"100113","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/100113\/","title":{"rendered":"Pierre-Emmanuel Odin | L\u2019absence de livre"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<div id=\"texte\"><em>Pierre-Emmanuel Odin<\/em>, auteur de L&rsquo;entretien infini [Gary Hill, Maurice Blanchot &#8211; \u00e9criture, vid\u00e9o]<em> chez la <a href=\"http:\/\/la-compagnie.org\/\" target=\"_blank\">la Compagnie<\/a>.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><br ><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture n&rsquo;est-elle pas sans figures, donc sans sujet ? Maurice  Blanchot est l&rsquo;auteur qui incarne la disparition du sujet dans  l&rsquo;\u00e9criture. Il sert d&#8217;embl\u00e8me \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture anonyme, \u00e0 la textualit\u00e9 dans  sa diss\u00e9mination. Tous ses textes mettent plus ou moins en jeu l&rsquo;id\u00e9e  d&rsquo;une sorte d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 de la pens\u00e9e. Cela se traduit entre autres par  cette texture sp\u00e9culative des r\u00e9cits, et par cette po\u00e9sie qui impr\u00e8gne  les textes critiques, par ce renvoi mutuel que se font la pens\u00e9e et  l&rsquo;art. Par ce qui introduit une subjectivit\u00e9 autre, qu&rsquo;on dit alors sans  sujet.<\/p>\n<p>Dans Blanchot, il y a \u00ab\u00a0blanc\u00a0\u00bb.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Je me laisse ainsi totalement submerger par ce fantasme, o\u00f9 j&rsquo;associe  le nom de Maurice Blanchot \u00e0 un blanc d&rsquo;images, parce qu&rsquo;elle concorde  si bien avec le rapport original qu&rsquo;il a avec l&rsquo;image, et d&rsquo;abord, avec  sa propre image, refusant quasiment toute utilisation ou toute  publication d&rsquo;une photographie de lui &#8211; ce qui explique que Gary Hill  n&rsquo;ait jamais pu filmer Blanchot *.<\/p>\n<p>* Pendant le colloque Gary Hill (Oxford, 1 993), Raymond Bellour a  rappel\u00e9 ce jour qu&rsquo;il n&rsquo;existe que trois photographies publiques de  Blanchot, dont l&rsquo;une lui a \u00e9t\u00e9 vol\u00e9e puisqu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 son insu \u00e0  sa sortie d&rsquo;un supermarch\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Maurice Blanchot d\u00e9finit th\u00e9oriquement l&rsquo;\u00e9crivain comme mort, absent &#8211; c&rsquo;est l&rsquo;homme sans images, le \u00ab\u00a0partenaire  invisible\u00a0\u00bb * Et il s&rsquo;est efforc\u00e9 d&rsquo;incarner dans sa vie, dans l&rsquo;histoire  litt\u00e9raire, cette figure ultime.<\/p>\n<p>*. \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9crivain ne serait-il pas mort d\u00e8s que l&rsquo;oeuvre existe, comme  il en a parfois lui-m\u00eame le pressentiment dans l&rsquo;impression d&rsquo;un  d\u00e9soeuvrement des plus \u00e9trange ?\u00a0\u00bb M. B., <em>L&rsquo;espace litt\u00e9raire<\/em>, op.cit., p.16.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a pas lieu de confondre ce blanc d&rsquo;images de l&rsquo;\u00e9crivain avec  un retrait de la vie sociale et politique ; dans sa belle biographie <em>Maurice Blanchot, partenaire invisible<\/em>,  (Seyssel,  Champ Vallon, 1998) Christophe Bident montre que loin d&rsquo;\u00eatre  absent de son temps, Maurice Blanchot s&rsquo;y est engag\u00e9 par l&rsquo;\u00e9criture  avec vigueur (le Manifeste des 121, mai 1968&#8230;).<\/p>\n<hr \/>\n<p>Si l&rsquo;utilisation de Maurice Blanchot par Gary Hill (n&rsquo;est-il pas un  malin g\u00e9nie ?) est th\u00e9oriquement probl\u00e9matique, c&rsquo;est parce qu&rsquo;elle  recouvre le pr\u00e9suppos\u00e9 de la m\u00e9taphysique elle-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire  l&rsquo;opposition de l&rsquo;\u00e9criture et de l&rsquo;image comme opposition de l&rsquo;indirect  et du direct, du m\u00e9diat et de l&rsquo;imm\u00e9diat, du silence et de la parole, de  la lumi\u00e8re et de l&rsquo;obscurit\u00e9. C&rsquo;est le rapport \u00e0 l&rsquo;\u00eatre et \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9  qui est dih\u00e9rent dans l&rsquo;image ou dans l&rsquo;\u00e9criture. L&rsquo;\u00e9criture de Maurice  Blanchot semble se constituer contre l&rsquo;illusion transcendantale produite  par l&rsquo;image comme imm\u00e9diat ou pr\u00e9sence spontan\u00e9e **.<\/p>\n<p>** L&rsquo;un des passages essentiels sur cette question est le passage \u00ab\u00a0Parler ce n&rsquo;est pas voir\u00a0\u00bb, dans <em>L&rsquo;entretien infini<\/em>, Gallimard, Paris, 1969, p. 35.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Ce serait cela, la grossi\u00e8ret\u00e9 obsc\u00e8ne, la faute irr\u00e9m\u00e9diable de  l&rsquo;image visible : rompre l&rsquo;intimit\u00e9 du texte blanchotien, opposer \u00e0 la  Passion du Dehors (le Dehors du Dedans), le dedans du dehors.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Par la crainte de l&rsquo;image que Maurice Blanchot a arbor\u00e9 toute sa vie  d&rsquo;\u00e9crivain (une crainte ? disons que l&rsquo;\u00e9cart, ou la distance qu&rsquo;il a  cherch\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server par rapport \u00e0 l&rsquo;image n&rsquo;a fait qu&rsquo;indiquer toujours  un certain effroi, la crainte de sa fascination), il a pr\u00e9par\u00e9 la  naissance d&rsquo;une pure jouissance de l&rsquo;image, la transgression m\u00eame de sa  loi &#8211; comme si l&rsquo;image ne pouvait que constituer ce fantasme absolu, un  acte d&rsquo;une violence insens\u00e9e, une trahison, un geste irr\u00e9parable.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;aimerais saisir une esp\u00e8ce de fibre de discours sur  l&rsquo;image qui parcourt l&rsquo;oeuvre de Maurice Blanchot. Il d\u00e9veloppe  longuement une th\u00e9orie de l&rsquo;image sans images, il ne parle presque  jamais que de l'\u00a0\u00bbimage\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;essence de l&rsquo;image en  g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<hr \/>\n<p>L&rsquo;Image : et non une image particuli\u00e8re, ou non telle vue, tel tableau.<\/p>\n<hr \/>\n<p>On rel\u00e8ve ainsi la prolif\u00e9ration du th\u00e8me de l&rsquo;image, du th\u00e8me  visuel, dans une oeuvre qui est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature, \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture, \u00e0  leur analyse ; on per\u00e7oit sans cesse la critique de l&rsquo;image qui s&rsquo;y  exprime et simultan\u00e9ment l&rsquo;\u00e9criture exige un certain type d&rsquo;image qui la  d\u00e9finit, et qui ne rejoint jamais tout \u00e0 fait une analyse des images de  l&rsquo;art.<\/p>\n<p>Il y a des consid\u00e9rations essentielles sur l&rsquo;art, mais seulement  quelques d\u00e9tours, quelques commentaires sur des oeuvres plastiques dont  le titre est \u00e0 peine nomm\u00e9, et dont le texte donne une approche. Il  s&rsquo;agit bien s\u00fbr des textes sur les dessins et les peintures d&rsquo;Henri  Michaux, sur les sculptures de Giacometti, ou bien les consid\u00e9rations  sur l&rsquo;art \u00e0 travers un commentaire d&rsquo;Andr\u00e9 Malraux *.<\/p>\n<p>* On trouve des r\u00e9f\u00e9rences explicites \u00e0 des sculptures ou des peintures dans quelques articles : sur Henri Michaux (in H<em>enri Michaux ou le refus de l&rsquo;enfermement<\/em>, Farago, Tours, 1999), sur Alberto Giacometti (<em>L&rsquo;espace litt\u00e9raire<\/em>, op. cit., p. 52 ; <em>L&rsquo;amiti\u00e9<\/em>, Gallimard, Paris, 1971, p. 246-249), sur Andr\u00e9 Malraux (<em>L&rsquo;amiti\u00e9<\/em>, op. cit., p. 21-51.)<\/p>\n<p>Mais je remarque d&rsquo;abord que, quantitativement, ces textes sont rares  et courts. Ensuite, qualitativement, il est pour ainsi dire frappant de  constater comment souvent ces analyses articulent l&rsquo;image comme  \u00e9criture, comme profondeur non-maniable. Aussi, je reste en suspens sur  le r\u00f4le de l&rsquo;image dans la pens\u00e9e blanchotienne, si tant est qu&rsquo;elle  puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une fa\u00e7on homog\u00e8ne et continue, ce qui ne  serait absolument pas le cas. Mais surtout, c&rsquo;est comme si le terme  d&rsquo;image renvoyait plus profond\u00e9ment \u00e0 autre chose que l&rsquo;image de l&rsquo;art  produite par les artistes cit\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment. Il s&rsquo;agit donc moins d&rsquo;un  manque, d&rsquo;une absence totale, d&rsquo;une image, d&rsquo;un tableau, d&rsquo;une oeuvre  visuelle \u00e0 laquelle est consacr\u00e9 un v\u00e9ritable commentaire, que d&rsquo;un mode  tr\u00e8s particulier de rep\u00e9rage des images li\u00e9 \u00e0 une attitude  philosophique dont il faut d\u00e9celer les motifs essentiels pour comprendre  ce que Blanchot a tout de m\u00eame appel\u00e9, reprenant Malraux, le  \u00ab\u00a0bannissement de la vision\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agirait d&rsquo;une sorte de formation  mentale, de chosification dans la pens\u00e9e, d&rsquo;image qui \u00e9chappe \u00e0 la  dimension optique et qui pourtant implique l&rsquo;opposition ou le passage de  la figure au sans-figure. Ce qui est ainsi \u00e9corch\u00e9 vif dans la pens\u00e9e  blanchotienne de l&rsquo;image, c&rsquo;est cette visibilit\u00e9 qui sort du sens, ce  qui dans l&rsquo;image exc\u00e8de tout sens et toute figure, et qui d\u00e9termine  pourtant la dimension de l&rsquo;\u00e9criture *.<\/p>\n<p>* Raymond Bellour a insist\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9nigme qu&rsquo;il y a dans L&rsquo;espace  litt\u00e9raire autour de l&rsquo;image de mot et ses implications, jusqu&rsquo;\u00e0 la  reprise vid\u00e9o de Gary Hill. Sur ce point, voir : Maurice Blanchot, <em>R\u00e9cits critiques<\/em>,  Actes du Colloque international tenu \u00e0 Paris du 26 mars au 29 mars  2003, organis\u00e9 par Christophe Bident et Pierre Vilar, Ed. Farrago\/L\u00e9o  Scheer, Paris, 2004. On cerne donc le statut d&rsquo;une image blanchotienne  comme image invisible, non ph\u00e9nom\u00e9nologique, indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9crire &#8211;  c&rsquo;est la condition de ce qui distancie dans l&rsquo;\u00e9criture, de ce qui nous  met en \u00e9tat de vigilance \u00e9thique, de veille perp\u00e9tuelle. Ce paradoxe de  l&rsquo;image qui hante les textes de Blanchot, de l&rsquo;image indiqu\u00e9e mais  jamais montr\u00e9e, jamais d\u00e9sign\u00e9e, nous place donc dans cette position  ind\u00e9cidable, dans cette oscillation incessante entre la figure et sa  disparition.<\/p>\n<p>Il me semble que \u00ab\u00a0l&rsquo;image de mot\u00a0\u00bb indique pr\u00e9cis\u00e9ment ce point de  rebroussement du langage sur lui-m\u00eame en tant qu&rsquo;il implique une pliure,  une b\u00e9ance, par o\u00f9 seulement il se r\u00e9fl\u00e9chit dans son image sans faire  image. C&rsquo;est tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment sous cet aspect que Blanchot se d\u00e9bat avec  l&rsquo;essence m\u00e9taphorique du langage. Le m\u00e9taphorique comme \u00ab\u00a0d\u00e9placement\u00a0\u00bb  d\u00e9range non seulement ce qui fait stase dans les signes mais aussi les  objets, sens ou images, emport\u00e9s par ces signes. Tout signe est un signe  d\u00e9port\u00e9, d\u00e9plac\u00e9, transport\u00e9. La perte du sens propre est \u00e0 l&rsquo;origine  de la d\u00e9rive des concepts. On peut voir dans cette conception \u00e9largie,  radicale, de la m\u00e9taphore (celle \u00e0 laquelle je raccorde l&rsquo;image  blanchotienne) le signe de l&rsquo;impropri\u00e9t\u00e9 essentielle du langage. La  m\u00e9taphore permet comme \u00e9cart, mais surtout comme figure d\u00e9sapprivois\u00e9e,  comme ehet, de s&rsquo;approcher du myst\u00e8re ind\u00e9chihrable du monde (Voir sur  ce sujet : Sarah Kofman, \u00ab\u00a0Nietzsche et la m\u00e9taphore\u00a0\u00bb, in <em>Po\u00e9tique<\/em> n\u00b0 5, Ed. Seuil, Paris, 1971).<\/p>\n<hr \/>\n<p>C&rsquo;est comme si &#8211; parce qu&rsquo;ils n&rsquo;auraient pas cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre \u00e9crits par  rapport \u00e0 l&rsquo;image, voire, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, contre l&rsquo;image \u00d0, les  textes de Maurice Blanchot constituaient le plus formidable sc\u00e9nario  qu&rsquo;on n&rsquo;ait jamais \u00e9crit, si formidable parce que ce sc\u00e9nario serait  impossible, inimaginable, et que Gary Hill aurait pouss\u00e9 jusqu&rsquo;au bout  les cons\u00e9quences logiques, avec ce que cela implique d&rsquo;absurde ou  d&rsquo;absolu, de la pens\u00e9e de Maurice Blanchot sur l&rsquo;image et sur le livre.  Ce noeud inextricable de questionnements indique ce moment f\u00e9cond de  rupture ou de coupure non-empirique o\u00f9 l&rsquo;image fait \u00e9criture.<\/p>\n<p>Mais ce qui est mis en jeu n&rsquo;est pas une th\u00e9orie faite par la vid\u00e9o  autour de Blanchot, c&rsquo;est plut\u00f4t une esp\u00e8ce de rencontre de la vid\u00e9o  avec la th\u00e9orie blanchotienne, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec ce qui se montre dans  l&rsquo;id\u00e9e. Ce serait avant tout une recherche de ce que Gary Hill appelle  la \u00ab\u00a0physicalit\u00e9\u00a0\u00bb du langage : il s&rsquo;agit non seulement d&rsquo;une acuit\u00e9  particuli\u00e8re \u00e0 la dimension tangible des corps et des objets, mais aussi  et surtout de la perception d&rsquo;une corpor\u00e9it\u00e9 de la parole, de l&rsquo;\u00e9crit,  de tous les signes visuels, sonores, sculpturaux. C&rsquo;est toute la mati\u00e8re  d&rsquo;une fiction th\u00e9orique, d&rsquo;une th\u00e9orie fictive, qui m&rsquo;est oherte. Parce  que le mot se d\u00e9tache du texte pour devenir un objet visible et  palpable &#8211; mais cet objet est pourtant impossible \u00e0 stabiliser dans un  signe &#8211; il est indisponible. Dans cette b\u00e9ance, on \u00e9prouve l&rsquo;ahect d&rsquo;un  corps introject\u00e9 dans l&rsquo;objet de sa projection. Le mot devient tout \u00e0  coup un bibelot qui se casse ou un corps vivant qui expire, le sens se  diss\u00e9mine en tous sens laissant en n\u00e9gatif l&#8217;empreinte de sa  disparition. L&rsquo;oeuvre touche au d\u00e9soeuvrement, elle est cette \u00e9coute de  l&rsquo;incessant qui, au moment m\u00eame o\u00f9 l&rsquo;\u00e9coute croit maintenir quelque  chose en lui, le fait cesser.<\/p>\n<p>Parmi les quelques rares exceptions \u00e0 la loi de l&rsquo;image g\u00e9n\u00e9rale et  abstraite (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces r\u00e9f\u00e9rences picturales ou plastiques que j&rsquo;ai  d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9es), j&rsquo;ai trouv\u00e9 un exemple troublant, si singulier qu&rsquo;il  m&rsquo;aide \u00e0 maintenir une pure fiction th\u00e9orique qui serait significative.  Maurice Blanchot cite une image pr\u00e9cise, ce dont je fais l&rsquo;unique image  de son oeuvre, une image mythique : c&rsquo;est la premi\u00e8re image de l&rsquo;homme,  celle de la naissance de l&rsquo;art dans les grottes de Lascaux, la petite  figure anthropomorphe au fond de la caverne.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Mais, et c&rsquo;est l\u00e0 que cet exemple est significatif de la th\u00e9orie de  l&rsquo;image chez Maurice Blanchot, la premi\u00e8re image vaut pour la derni\u00e8re  image. Elle noue d\u00e9j\u00e0 un rapport incertain, terrible, avec  l&rsquo;irr\u00e9m\u00e9diable, avec la mort de l&rsquo;homme :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais c&rsquo;est \u00e0 Lascaux, dans cette caverne vaste et \u00e9troite, sur ces  parois peupl\u00e9es, dans cet espace qui semble n&rsquo;avoir jamais \u00e9t\u00e9 un lieu  de demeure ordinaire, que l&rsquo;art a sans doute pour la premi\u00e8re fois  atteint la pl\u00e9nitude d&rsquo;initiative et, ainsi, a ouvert \u00e0 l&rsquo;homme un  s\u00e9jour d&rsquo;exception aupr\u00e8s de lui-m\u00eame et aupr\u00e8s de la merveille derri\u00e8re  laquelle il lui fallait n\u00e9cessairement se d\u00e9rober et s&rsquo;ehacer pour se  d\u00e9couvrir : la majest\u00e9 des grands taureaux, l&#8217;emportement sombre des  bisons, la gr\u00e2ce des petits chevaux, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 r\u00eaveuse des cerfs et  jusqu&rsquo;au ridicule de ces larges vaches qui sautent. L&rsquo;homme, on le sait,  n&rsquo;est repr\u00e9sent\u00e9, et par quelques traits sch\u00e9matiques que dans la sc\u00e8ne  du fond du puits, \u00e9tendu entre un bison qui fonce et un rhinoc\u00e9ros qui  se d\u00e9tourne. Est-il mort, endormi ? Simule-t-il une immobilit\u00e9 magique ?  Va-t-il venir, revenir \u00e0 la vie ? Cette esquisse a exerc\u00e9 la science et  l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 des sp\u00e9cialistes. Il est assez frappant qu&rsquo;avec la  figuration de l&rsquo;homme s&rsquo;introduise dans cette oeuvre autrement presque  sans secret un \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;\u00e9nigme, que s&rsquo;y introduise aussi une sc\u00e8ne,  comme un r\u00e9cit, une impure dramatisation historique. Mais il me semble  que le sens de ce dessin obscur est, malgr\u00e9 tout, tr\u00e8s clair : c&rsquo;est la  premi\u00e8re signature du premier tableau, la marque laiss\u00e9e modestement  dans un coin, la trace furtive, craintive, ineha\u00e7able de l&rsquo;homme qui  pour la premi\u00e8re fois na\u00eet de son oeuvre, mais qui se sent, aussi,  gravement menac\u00e9 par elle, et peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 frapp\u00e9 de mort *.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>* Maurice Blanchot commente alors le texte de Georges Bataille sur Lascaux. L&rsquo;amiti\u00e9, op. cit., p. 19-20.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Tout un aspect de l&rsquo;oeuvre de Gary Hill peut \u00eatre lu comme la  recherche de ce moment anhistorique d&rsquo;apparition d&rsquo;une figure, au bord  de l&rsquo;image sans figure. Il reste d&rsquo;une certaine fa\u00e7on sur cette marge  ind\u00e9cise, sur cet horizon limite de la repr\u00e9sentation, au point o\u00f9 elle  se substitue \u00e0 l&rsquo;homme dans le lieu de la trace, de la marque.  L&rsquo;inscription de l&rsquo;homme dans son oeuvre engendre son ehacement, et  l&rsquo;\u00e9mergence de la figure entra\u00eene un tourment infini. Ce maniement,  cette palpation des textes de Blanchot \u00e9claire l&rsquo;image sous son jour le  plus maudit ; c&rsquo;est l&rsquo;un des foyers br\u00fblants de la pens\u00e9e qui est  impliqu\u00e9 dans la question de l&rsquo;image, de son bonheur, de son ab\u00eeme.  \u00ab\u00a0L&rsquo;image, capable de nier le n\u00e9ant, est aussi le regard du n\u00e9ant sur  nous. Elle est l\u00e9g\u00e8re, et il est immens\u00e9ment lourd*.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>* Maurice Blanchot, <em>L&rsquo;amiti\u00e9<\/em>, op. cit., p. 51.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre-Emmanuel Odin, auteur de L&rsquo;entretien infini [Gary Hill, Maurice Blanchot &#8211; \u00e9criture, vid\u00e9o] chez la la Compagnie. L&rsquo;\u00e9criture n&rsquo;est-elle pas sans figures, donc sans sujet ? Maurice Blanchot est l&rsquo;auteur qui incarne la disparition du sujet dans l&rsquo;\u00e9criture. Il sert d&#8217;embl\u00e8me \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture anonyme, \u00e0 la textualit\u00e9 dans sa diss\u00e9mination. Tous ses textes mettent plus [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5,4],"tags":[48,50,20,49],"class_list":["post-111","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-blanchot","category-dossiers","tag-absence","tag-blanc","tag-pierre-emmanuel-odin","tag-silence"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/111","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=111"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/111\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":151,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/111\/revisions\/151"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=111"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=111"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=111"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}