{"id":1069,"date":"2012-02-18T17:31:40","date_gmt":"2012-02-18T16:31:40","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1069"},"modified":"2012-02-18T17:52:56","modified_gmt":"2012-02-18T16:52:56","slug":"la-machinerie-du-roman-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/","title":{"rendered":"Mahigan Lepage \u2022 La machinerie du roman (&lsquo;Daewoo&rsquo;, de Fran\u00e7ois Bon) (2\/3)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/mahigan_lepage1.jpg\" rel=\"lightbox[1069]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/02\/mahigan_lepage1-150x150.jpg\" alt=\"\" title=\"mahigan_lepage\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1127\" \/><\/a>N\u00e9 en 1980, Mahigan Lepage a publi\u00e9 des livres num\u00e9riques aux \u00e9ditions publie.net (<em><a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814501515\/carnet-du-n%C3%A9pal\" target=\"_blank\">Carnet du N\u00e9pal<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814502857\/vers-l-ouest\" target=\"_blank\">Vers l\u2019Ouest<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814504059\/la-science-des-lichens\" target=\"_blank\">La science des lichens<\/a><\/em>) ainsi que des livres papier aux <a href=\"http:\/\/www.lenoroit.com\/\" target=\"_blank\">\u00e9ditions du Noro\u00eet<\/a> (<em>Relief<\/em>) et chez <a href=\"http:\/\/memoiredencrier.com\/\" target=\"_blank\">M\u00e9moire d\u2019encrier<\/a> (une version r\u00e9vis\u00e9e et augment\u00e9e de <em>Vers l\u2019Ouest<\/em>). Il a compl\u00e9t\u00e9 en 2010 un doctorat en cotutelle entre l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al et l\u2019Universit\u00e9 de Poitiers. Son site personnel, <a href=\"http:\/\/www.mahigan.ca\/\" target=\"_blank\"><em>Le dernier des Mahigan<\/em> (mahigan.ca)<\/a>, se veut un lieu d\u2019exploration de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019image.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1\">Partie 1<\/a> \u2022 <a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-3\">Partie 3<\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Le Roman artificier<\/h3>\n<p>Une fois la voix \u00ab\u00a0premi\u00e8re\u00a0\u00bb du texte accept\u00e9e comme vraie \u2013 je parle ici de la voix narrative, pr\u00e9sent\u00e9e comme authen\u00adtiquement auctoriale ou autobiogra\u00adphi\u00adque \u2013, tout devient pos\u00adsible, puisque c\u2019est sur la base de sa cr\u00e9dibilit\u00e9 que repo\u00adse l\u2019efficacit\u00e9 de tous les artifices que le roman mettra en \u0153uvre, pour ainsi dire \u00ab\u00a0secon\u00addai\u00adrement\u00a0\u00bb. On verra ainsi se d\u00e9ployer, de\u00adpuis la parole narrative l\u00e9gitim\u00e9e, tout un arsenal d\u2019arti\u00adfices qui vont concourir \u00e0 la production d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0sc\u00e8ne de visibilit\u00e9\u00a0\u00bb \u2013 la notion de \u00ab\u00a0visible\u00a0\u00bb d\u00e9bordant \u00e9videmment la seule perception optique pour d\u00e9signer un \u00ab\u00a0faire voir\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0montrer\u00a0\u00bb plus global. Dans <em>le Destin des images<\/em>, Ranci\u00e8re \u00e9tablit une belle passerelle th\u00e9o\u00adrique entre la parole et la vision\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>[L]e r\u00e9gime le plus courant de l\u2019image est celui qui met en sc\u00e8ne un rapport du dicible au visible, un rapport qui joue en m\u00eame temps sur leur analogie <em>et <\/em>sur leur dissemblance. Ce rapport n\u2019exige aucunement que les deux termes soient mat\u00e9riellement pr\u00e9sents. Le visible se laisse disposer en tropes significatifs, la parole d\u00e9\u00adploie une visibilit\u00e9 qui peut \u00eatre aveuglante<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/#fn-1069-1' id='fnref-1069-1' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>1<\/a><\/sup>.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Peut-\u00eatre la premi\u00e8re option (le visible se disposant en tropes) correspond-t-elle \u00e0 ce que Ranci\u00e8re appelait ailleurs le \u00ab\u00a0r\u00e9alisme\u00a0\u00bb, alors que la seconde option (la parole d\u00e9ployant le visible) renverrait \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0artificialisme\u00a0\u00bb. En tout cas, la visibilit\u00e9 de <em>Daewoo <\/em>proc\u00e8de bien de la parole, plus sp\u00e9cifiquement de la parole narrative l\u00e9gitim\u00e9e. Et elle se fait \u00e9ventuellement \u00ab\u00a0aveu\u00ad\u00ad\u00adglan\u00adte\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire puissante, \u00e9clatante, mais aussi, par l\u00e0 m\u00eame, artificieuse et illusoire.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab\u00a0artifice\u00a0\u00bb est compos\u00e9 des racines <em>ars<\/em> (art) et <em>facere<\/em> (faire). C\u2019est le <em>faire <\/em>de l\u2019art (alors que l\u2019\u00ab\u00a0artefact\u00a0\u00bb serait le <em>fait<\/em> de l\u2019art). Ou plut\u00f4t\u00a0: c\u2019est faire avec art. D\u2019o\u00f9 l\u2019on comprend qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un rouage \u00ab\u00a0sophistiqu\u00e9\u00a0\u00bb de la grande m\u00e9canique de la langue mise en place par Bon de livre en livre \u2013 et, aujourd\u2019hui, au-del\u00e0 du livre, dans l\u2019espace Internet et num\u00e9rique. L\u2019efficace cr\u00e9atrice du \u00ab\u00a0roman artificier\u00a0\u00bb pro\u00adc\u00e8de de l\u2019installation de dispositifs fictionnels perfectionn\u00e9s qui ont pour fonction de <em>pro\u00adduire <\/em>l\u2019invisible, c\u2019est-\u00e0-dire de le rendre visible et m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aveuglement, dans une opti\u00adque quasi guerri\u00e8re que sug\u00adg\u00e8re le terme d\u2019\u00ab\u00a0artificier\u00a0\u00bb (puisqu\u2019il faut \u00ab\u00a0faire face \u00e0 l\u2019ef\u00adfa\u00ad\u00adcement\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Il s\u2019agit en somme de faire la guerre avec art, avec l\u2019art. Afin d\u2019observer les formes concr\u00e8tes de cette guerre, on analysera maintenant quatre dispositifs, quatre machi\u00adnes de guerre<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/#fn-1069-2' id='fnref-1069-2' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>2<\/a><\/sup>\u00a0: la machine ambulatoire, la ma\u00adchine herm\u00e9neutique, la machine enre\u00adgistreuse et la machine th\u00e9\u00e2trale.<\/p>\n<h4>1. La Machine ambulatoire<\/h4>\n<p>Le <em>mouvement<\/em> (concept apparent\u00e9 \u00e0 celui de \u00ab\u00a0m\u00e9canique\u00a0\u00bb) constitue sans doute la premi\u00e8re manifestation ou la premi\u00e8re utilisation de cet espace de jeu (le jeu de la guerre) de la fiction. La parole narrative se met en mouvement. Elle tourne autour de l\u2019usine. Elle va d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre ou d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre d\u2019une m\u00eame ville reconstruite. \u00ab\u00a0Apr\u00e8s le rond-point o\u00f9 l\u2019usine \u00e9tait encore surmont\u00e9e du mot Daewoo, deux cents m\u00e8tres plus loin \u00e0 gauche, l\u2019\u00e9cole primaire\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 21). Le mouvement permet de percevoir les signes du monde \u2013 le \u00ab\u00a0mot Daewoo\u00a0\u00bb par exemple, m\u00eame s\u2019il est promis \u00e0 l\u2019effacement (\u00ab\u00a0encore surmont\u00e9e\u00a0\u00bb). Il force le monde \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler, parce que d\u00e9crire un mouvement oblige \u00e0 produire la succession des images, des percepts qui le composent.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que la fiction peut cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces des \u00ab\u00a0ambiances ville\u00a0\u00bb, en l\u2019occurrence une certaine perception de la ville en mouvement. Par exemple, dans le fragment intitul\u00e9 <em>Fa\u00admeck, Cit\u00e9 Sociale et ambiance ville\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote><p>\u00c0 Fameck, l\u2019usine bleue c\u2019\u00e9tait chaque fois mon premier arr\u00eat, aussi bien les deux premiers voyages o\u00f9 au culot j\u2019avais pu y entrer, que la troisi\u00e8me fois et les suivan\u00adtes, quand j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 coinc\u00e9 \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019usine, la ville. Et pour entrer dans Fameck, d\u2019abord la Cit\u00e9 Sociale\u00a0: les peti\u00adtes annonces, les affiches, l\u2019ambiance, je passais voir et puis en route.<\/p>\n<p>Juste derri\u00e8re l\u2019\u00e9cole primaire d\u00e9saffect\u00e9e qui h\u00e9berge la cellule de reclassement (se\u00ad\u00adcond \u00e9tage, au bout du couloir), une salle de forme presque cubique, avec des esca\u00adliers de carrelage qui peuvent faire gradins, et un plafond technique pour les soirs de danse et de f\u00eate. (<em>DA\u00a0<\/em>: 37)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>La d\u00e9ambulation demeure, pour la litt\u00e9rature, le meilleur moyen de se transporter dans la ville. Mais les signes, les arrangements, les g\u00e9om\u00e9tries qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le ne sont plus ceux de Baude\u00adlaire ou de Benjamin. Tout tend d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019effacement, au laminage. La salle de la Ci\u00adt\u00e9 Sociale pr\u00e9\u00adpar\u00e9e pour la f\u00eate en est le syndrome\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Ce ne sont donc pas, les villes de la Fensch, des villes forc\u00e9ment en gris et noir, et si on souffre plus que sa part, sur le vieux sol de fer, on a su offrir aussi ces com\u00adpensations et ce partage qui constituent une communaut\u00e9\u00a0: des f\u00eates, m\u00eame. N\u2019emp\u00eache que si on parle de Daewoo, \u00e0 la maison des jeux, les visages se d\u00e9\u00adtournent, on vous dit qu\u2019on n\u2019a pas vraiment remarqu\u00e9 de diff\u00e9rence entre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, et si telle ou telle femme venait et ne venait plus, ou le contraire. On vous dit, quand vous insistez, que les gens viennent ici des communes alentour, que les ouvri\u00e8res de l\u2019usine n\u2019habitaient pas forc\u00e9ment cette ville-ci, et puis qu\u2019on ne deman\u00adde pas aux gens ici qui ils sont et d\u2019o\u00f9 ils viennent. (<em>DA\u00a0<\/em>: 38-39)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas comme dans <em>Germinal <\/em>de Zola, non plus\u00a0: la mis\u00e8re n\u2019est pas visible, pas \u00ab\u00a0en gris et noir\u00a0\u00bb. Le monde tend \u00e0 masquer les signes de la rupture dans le divertissement (la f\u00eate, les jeux) et derri\u00e8re une certaine uniformisation des villes, qui rend les individus indis\u00adtincts, in\u00adter\u00adchangeables, presque quelconques (\u00ab\u00a0telle ou telle femme\u00a0\u00bb). Or, la d\u00e9ambulation permet de recr\u00e9er ce jeu des signes qui se retirent et d\u2019une langue qui les <em>tire<\/em> (voir comment le narrateur doit arracher les mots de la bouche des parleurs\u00a0: \u00ab\u00a0si vous in\u00adsistez\u00a0\u00bb), ce jeu du trait et du retrait nomm\u00e9, au d\u00e9but du roman, la \u00ab\u00a0si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 10), r\u00e9actualis\u00e9e au contact du monde pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>On a vu dans le fragment pr\u00e9cit\u00e9 des esquisses rapides d\u2019int\u00e9rieurs\u00a0(couloirs et salle de la Cit\u00e9 Sociale). La machine ambulatoire investit, en plus des rues et des routes, les espaces les moins visibles du mon\u00adde, ceux qui se cachent derri\u00e8re des murs. Certains de ces espaces sont publics\u00a0: la Cit\u00e9 Sociale bien s\u00fbr, mais aussi l\u2019\u00e9cole primaire, la Cellule de reclas\u00adsement, etc. D\u2019autres sont priv\u00e9s\u00a0: ce sont en particulier les appartements o\u00f9 le ch\u00f4mage se terre, o\u00f9 l\u2019on \u00ab\u00a0attend le facteur\u00a0\u00bb (<em>Fameck, mai 2003\u00a0: l\u2019attente du facteur, et Sylvia<\/em>). L\u2019im\u00adportant, dans cette premi\u00e8re phase de la strat\u00e9gie guerri\u00e8re, c\u2019est d\u2019investir les espaces, de p\u00e9n\u00e9trer. La fiction a alors fonction de b\u00e9lier\u00a0: elle entre, de force s\u2019il le faut. Au plus fort de l\u2019attaque, c\u2019est l\u2019usine elle-m\u00eame que la machine ambulatoire tente d\u2019investir. J\u2019ai cit\u00e9 un passage o\u00f9 le narrateur raconte ses trois tentatives \u2013 deux r\u00e9ussies, une contr\u00e9e \u2013 pour se faufiler en douce dans une usine Daewoo. C\u2019est mani\u00e8re de franchir fictionnellement la cl\u00f4ture qui s\u00e9pare le dire et le montrer de l\u2019univers r\u00e9serv\u00e9 de l\u2019effacement. Dans le fragment <em>Am\u00adbi\u00adances villes, int\u00e9rieurs usines, et de la question \u00ab\u00a0\u00e0 quoi bon remuer tout \u00e7a\u00a0\u00bb<\/em>, le r\u00e9cit super\u00adpose les tentatives pass\u00e9es de p\u00e9n\u00e9tration et une nouvelle tentative, pr\u00e9sente. Le narrateur se bute \u00e0 une gardienne avec chien, signe que l\u2019on entre dans un espace <em>gard\u00e9<\/em>. Au-dedans, c\u2019est le vide qui intrigue, pour sa force <em>artistique\u00a0<\/em>(sont aussi dits pr\u00e9sents, en des temps superpos\u00e9s, l\u2019ami photographe Schlomoff et le metteur en sc\u00e8ne Tordjman). Car c\u2019est au vide que la fiction de <em>Daewoo<\/em> a affaire; c\u2019est de l\u00e0 m\u00eame qu\u2019elle na\u00eet, de l\u00e0 qu\u2019elle tire sa n\u00e9cessit\u00e9, parce qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 voir ou \u00e0 montrer.<\/p>\n<blockquote><p>On ressent dans une usine vide presque la m\u00eame ivresse que dans une cath\u00e9drale. Et de ces objets arbitraires mais plastiquement magiques comme, entre les deux halls identiques, ce passage par une porte de plastique \u00e9pais, dans une armature de fer\u00a0: l\u2019image pure et abstraite d\u2019un rectangle rouge barr\u00e9 de noir, sur le fond gris du passage, avec la bande orange des bords, un Rothko. (<em>DA\u00a0<\/em>: 69)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>C\u2019est de l\u2019art, de l\u2019artifice m\u00eame\u00a0: on recr\u00e9e, comme \u00e0 la ville, une \u00ab\u00a0ambiance\u00a0\u00bb, en l\u2019occurrence une ambiance de cath\u00e9drale. Et puis on peint, on ajoute des couleurs (beaucoup de couleurs\u00a0: du rouge, du noir, du gris et du orange), sans masquer le travail plastique (les mots \u00ab\u00a0plastiquement\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0plastique\u00a0\u00bb). Un peu plus loin dans le m\u00eame fragment, le narrateur raconte avoir vu, \u00e0 Hayange, une \u00ab\u00a0s\u00e9rie de photographies prises dans une salle de cin\u00e9ma vide et noire [du Japonais Hiroshi Sugimoto], o\u00f9 on projette le film \u00e0 l\u2019affiche\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 72)\u00a0: \u00ab\u00a0Quand on d\u00e9veloppe la photographie, l\u2019\u00e9cran est blanc\u00a0: surexpos\u00e9, mais vivant. Par contre, toute la salle est devenue visible, \u00e9clair\u00e9e \u00e0 rebours par l\u2019\u00e9cran de cin\u00e9ma, le temps com\u00adplet de la projection\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 72-73). Alors vient cette question\u00a0: \u00ab\u00a0Dans l\u2019usine vide, ce que l\u2019\u0153il capte \u00e0 chaque instant, est-ce que ce n\u2019est pas cette histoire \u00e0 l\u2019envers, cette histoire main\u00adtenant invisible?\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 73) Une r\u00e9v\u00e9lation n\u00e9gative, une production de l\u2019invisible, obte\u00adnues au moyen d\u2019un dispositif complexe, artificieux\u00a0: n\u2019est-ce pas l\u00e0 le propre de <em>Daewoo<\/em>?<\/p>\n<p>Ainsi va la machine ambulatoire, passant du dehors au dedans ou arpentant les int\u00e9\u00adrieurs \u00e9vid\u00e9s et \u00e9pur\u00e9s des usines. C\u2019est une machine qui marche, qui roule (sous la forme d\u2019une \u00ab\u00a0Peugeot break\u00a0\u00bb) et, comble de l\u2019illusion, c\u2019est aussi une ma\u00adchine qui vole! Le fragment <em>En avion, Fameck vu d\u2019avion<\/em> est tr\u00e8s audacieux. Il ressaisit la ville depuis les airs, com\u00adme Bon le refera plus tard autrement dans l\u2019exp\u00e9rience <em>Buffalo<\/em><sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/#fn-1069-3' id='fnref-1069-3' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>3<\/a><\/sup>. En janvier 2004, le narrateur prend l\u2019avion pour le Japon<sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/#fn-1069-4' id='fnref-1069-4' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>4<\/a><\/sup> 1994)? \u00ab Le Japon : un h\u00e9rissement sauvage trou\u00e9 de roches nues aux sommets enneig\u00e9s, et la mer cernant partout cette tr\u00e8s mince frange \u00e0 reflets de m\u00e9tal, au bord, qui devait \u00eatre le Japon des villes \u00bb (<em>DA <\/em>: 224).]. Du haut des airs, il regarde sur son ordinateur des photos a\u00e9riennes de Fameck. Au moyen de ce dispositif technique composite conjuguant a\u00e9ronautique, photographie et informatique, Bon d\u00e9ploie une vision tr\u00e8s pr\u00e9cise et localis\u00e9e de la terre depuis l\u2019avion, vision que le r\u00e9el ne pourrait offrir de lui-m\u00eame avec une telle acuit\u00e9. La litt\u00e9rature recr\u00e9e ainsi, dans son propre domaine de jeu\u00a0\u2013 on citera Perec, qui a laiss\u00e9 en blanc, pour ses successeurs, l\u2019ap\u00adproche de la ville par les airs\u00a0(<em>DA\u00a0<\/em>: 225) \u2013, une illusion aussi excitante et aussi nouvelle que les vues t\u00e9lesco\u00adpiques de Google Earth.<\/p>\n<p>On verra ainsi repasser, selon une perspective bascul\u00e9e \u00e0 la verticale, les ronds-points, la cit\u00e9 d\u2019immeubles, les lotissements, les stades et bien s\u00fbr l\u2019usine, effac\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Et Daewoo bleu avec son enseigne (on ne peut pas lire, mais on voit qu\u2019elle est l\u00e0)\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 229). C\u2019est dans la fiction, dans la s\u00e9paration m\u00eame de la langue et du monde, que le visible advient\u00a0: \u00ab\u00a0Si loin de l\u2019immuable silhouette des hauts-fourneaux d\u2019Uckange, si loin du mur bleu de l\u2019usine Daewoo Fameck, ces photographies que j\u2019explorais sur l\u2019\u00e9cran familier de l\u2019ordinateur, s\u00e9par\u00e9es de ce qu\u2019elles repr\u00e9sentaient, la ville enfin devenait visible?\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 225)<\/p>\n<h4>2. La Machine enregistreuse<\/h4>\n<p>Une fois que la machine ambulatoire a investi l\u2019espace, elle s\u2019immobilise et les autres machi\u00adnes peuvent prendre le relais. Et d\u2019abord la machine enregistreuse. Selon le Littr\u00e9, le mot \u00ab\u00a0registre\u00a0\u00bb vient du latin \u00ab\u00a0<em>regesta<\/em>, <em>regestorum<\/em>\u00a0: choses report\u00e9es (de <em>regerere<\/em>, de <em>re<\/em>, et <em>gerere<\/em>, porter, d\u2019o\u00f9 livre o\u00f9 on les reporte\u00a0\u00bb. En-registrer, c\u2019est reporter des \u00ab\u00a0choses\u00a0\u00bb dans le livre. Bien s\u00fbr, cela participe encore de la m\u00eame m\u00e9canique artifici\u00e8re. Le paradigme de l\u2019enre\u00adgistrement, tr\u00e8s pr\u00e9\u00adsent dans <em>Daewoo<\/em>, sert \u00e0 cr\u00e9er l\u2019illusion de la non-fiction, de l\u2019enqu\u00eate, \u00e0 faire passer le livre pour un registre de \u00ab\u00a0choses vraies\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On recense deux formes majeures d\u2019enregistrement dans le roman\u00a0: la photographie et la phono\u00adgraphie. La fiction se pr\u00e9sente en effet soit comme enregistrement d\u2019images, soit comme enregistrement de voix. Ces processus commandent une approche des \u00ab\u00a0appa\u00adreillages\u00a0\u00bb du texte narratif, \u00e0 l\u2019exemple de celle qu\u2019a propos\u00e9 Marie-Pascale Huglo dans <em>le Sens du r\u00e9cit<\/em><sup class='footnote'><a href='https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-2\/#fn-1069-5' id='fnref-1069-5' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>5<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Le narrateur semble toujours avoir un appareil photo avec lui dans ses d\u00e9placements. \u00c0 Fameck, il tombe sur un groupe de jeunes au pied d\u2019un b\u00e2timent\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Des jeunes sont l\u00e0, en surv\u00eatement, pas des lyc\u00e9ens mais des adultes par groupes de trois ou quatre, et quand vous passez pr\u00e8s des premiers ils s\u2019arr\u00eatent de parler. Ils sont sur le passage, qu\u2019on les d\u00e9range et \u00e7a tournera mal, qu\u2019on les fuie et \u00e7a tour\u00adnera \u00e0 votre d\u00e9savantage\u00a0: moi je me suis plant\u00e9 l\u00e0 et j\u2019ai pris carr\u00e9ment la boutique en photo, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on a engag\u00e9 la conversation. (<em>DA\u00a0<\/em>: 40)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>L\u2019immobilisation appara\u00eet comme un pr\u00e9alable quasi indispensable \u00e0 l\u2019enclenchement de la machine enregistreuse. Ici, on assiste \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne plus fort encore que la simple immobilisation\u00a0: il s\u2019agit d\u2019un ancrage (\u00ab\u00a0je me suis plant\u00e9 l\u00e0\u00a0\u00bb). Comme un char qui s\u2019arr\u00eate strat\u00e9giquement avant de tirer (le rapprochement entre appareil photo et arme \u00e0 feu est un vieux topos litt\u00e9\u00adraire), la fiction narrative s\u2019ancre dans le sol avant d\u2019enregistrer ses images (\u00ab\u00a0j\u2019ai pris la boutique en photo\u00a0\u00bb) et ses voix (\u00ab\u00a0on a engag\u00e9 la conversation\u00a0\u00bb). Ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Je parle avec eux, parce que le plus grand m\u2019a lanc\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est vraiment que vous trou\u00advez \u00e7a joli, monsieur?\u00a0\u00bb, puisqu\u2019ils m\u2019avaient vu photographier le b\u00e2timent avec les commerces (mais avec cet appui sur le <em>monsieur<\/em> qui vous r\u00e9duit \u00e0 rien). Et un autre\u00a0: \u00ab\u00a0Vous \u00eates journaliste, ou quoi?\u00a0\u00bb (le <em>ou quoi<\/em> pour reprendre pied, et que journaliste ou autre chose \u00e7a n\u2019avait pas ici autorit\u00e9). (<em>DA\u00a0<\/em>: 40)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>On donne l\u2019impression d\u2019enregistrer fid\u00e8lement des mots du r\u00e9el. Et on les analyse, on les d\u00e9cortique comme une mati\u00e8re vraie. Par ailleurs, le mot \u00ab\u00a0journaliste\u00a0\u00bb ne vient pas sur la page sans une certaine ironie\u00a0: il rappelle le dispositif de fiction, qui emprunte \u00e0 la forme apparemment journalistique du reportage, mais en m\u00eame temps il le d\u00e9samorce \u00e0 moiti\u00e9, puisque le journalisme se montre l\u00e0 impuissant comme le reste (il ne fait pas \u00ab\u00a0autorit\u00e9\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>On pourrait commenter encore bien d\u2019autres sc\u00e8nes avec appareil photo. Dans le fragment <em>Ambiances ville, int\u00e9rieurs usines<\/em> d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, par exemple, l\u2019enregistrement photogra\u00adphi\u00adque est encore rapport\u00e9 \u00e0 l\u2019opposition mobilit\u00e9\/immobilit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>La seconde fois que j\u2019\u00e9tais entr\u00e9 chez Daewoo, nous \u00e9tions trois, dont un ami pho\u00adtographe, \u00e9quip\u00e9 d\u2019un Rolleiflex qui lui demandait de l\u2019immobilit\u00e9, et moi, avec mon petit num\u00e9rique, accumulant plut\u00f4t les d\u00e9tails, les recoins, les inscriptions, les bu\u00adreaux vides, les panneaux d\u2019affichage, la cantine, tandis que le troisi\u00e8me, puisque ce que nous souhaitions c\u2019\u00e9tait d\u2019abord le th\u00e9\u00e2tre et qu\u2019il en ferait la mise en sc\u00e8ne, flairait, regardait. (<em>DA\u00a0<\/em>: 69)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>C\u2019est une v\u00e9ritable batterie militaire qui s\u2019installe chez Daewoo. L\u2019arme lourde (le Rolleiflex) se campe au centre de l\u2019usine, lib\u00e9rant la possibilit\u00e9, pour l\u2019arme l\u00e9g\u00e8re (le petit num\u00e9rique), d\u2019une certaine mobilit\u00e9. Mais il ne faut pas oublier qu\u2019il n\u2019y a, chez Bon, de force guerri\u00e8re qu\u2019artistique, d\u2019o\u00f9 la pr\u00e9\u00adsence du metteur en sc\u00e8ne et de l\u2019id\u00e9e de th\u00e9\u00e2tre\u00a0: le jeu, l\u2019illusion seront eux-m\u00eames r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>En fin de compte, la pr\u00e9sence th\u00e9matique de la photographie n\u2019est que l\u2019indice d\u2019une fonction plus large, qui motive l\u2019\u00e9criture de bout en bout\u00a0: <em>faire image de l\u2019invisible<\/em>. L\u2019extrait suivant le montre bien, puisque la photographie elle-m\u00eame s\u2019y r\u00e9v\u00e8le insuffisante et pourtant, malgr\u00e9 cela, le \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0invisible\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb (chaque mot y est pr\u00e9sent) ac\u00adc\u00e8dent au visible\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Un instant il n\u2019\u00e9tait donc plus rest\u00e9 que la lettre W, mais ce W g\u00e9ant, hommage \u00e0 un auteur qui m\u2019est cher et aux financiers tripatouilleurs de Daewoo, n\u2019\u00e9tait rien (j\u2019ai photographi\u00e9, mais de loin on ne voit pas vraiment bien), enfin l\u2019encadrement de corni\u00e8re presque invisible sur le haut du fronton bleu tout plat et maintenant vide, lui aussi soulev\u00e9 par la fl\u00e8che de la grue. Et trois hommes eux aussi de bleu sous casque jaune qui se d\u00e9tachaient dans le ciel\u00a0: l\u2019usine ce matin-l\u00e0 avait perdu son nom. (<em>DA\u00a0<\/em>: 78)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Le paradigme de l\u2019enregistrement phonographique reproduit pour sa part une fonction pa\u00adrall\u00e8le, \u00e0 savoir\u00a0: <em>faire parole du silence<\/em>. On a vu, en analysant la sc\u00e8ne de la rencontre d\u2019un groupe de jeunes \u00e0 Fameck, que la phonographie n\u2019avait pas non plus besoin d\u2019appareil pour devenir effective. Il n\u2019emp\u00eache que, comme dans le cas de la photographie, la narration photo\u00adgraphique se pr\u00e9sente, dans ses variantes les plus ostensibles, sous une forme \u00ab\u00a0appareil\u00adl\u00e9e\u00a0\u00bb (Hu\u00adglo). Les \u00ab\u00a0entretiens\u00a0\u00bb comptent parmi les plages textuelles les plus importantes de <em>Daewoo<\/em>. Le narrateur p\u00e9n\u00e8tre dans un espace public ou priv\u00e9, rencontre une figure, un visa\u00adge. Une voix alors raconte, t\u00e9moigne, que le narrateur enregistre sur son Sony MiniDisc ou dont il transcrit les mots sur ordinateur ou dans un carnet. \u00c0 l\u2019\u00e9cole primaire, par exemple\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Je suis entr\u00e9 et ai serr\u00e9 la main des institutrices. Maryse P. est arriv\u00e9e au moment presque de la sonnerie, ses deux fils ont rejoint leurs classes, nous sommes entr\u00e9s dans le bureau qu\u2019on m\u2019avait propos\u00e9 pour l\u2019entretien. Nous avons d\u2019abord \u00e9chang\u00e9 comme on explore, sur l\u2019usine, la cha\u00eene, les contrema\u00eetres, la description du travail. Et puis, sur une phrase, j\u2019ai demand\u00e9 la permission d\u2019enregistrer, ai sorti mon Sony MiniDisc. (<em>DA\u00a0<\/em>: 22)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>S\u2019ensuit le t\u00e9moignage de Maryse P. \u00e0 propos de Sylvia, la morte, foyer d\u2019ombre central du roman. Bien s\u00fbr, il s\u2019agit d\u2019un faux t\u00e9moignage, comme tous les autres t\u00e9moignages d\u2019ailleurs (qui a l\u2019habitude de l\u2019\u00e9criture de Bon y reconna\u00eet d\u2019ailleurs sa mani\u00e8re). Qu\u2019importe\u00a0: la parole est l\u00e9gitim\u00e9e comme t\u00e9moi\u00adgnage et l\u2019\u00e9criture, comme enregistrement. On fait de la fiction, on met des paroles l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a que silence. Mais cette fiction, ces paroles sont accept\u00e9es comme vraies; elles font illusion.<\/p>\n<p>Bon pousse la strat\u00e9gie \u00e0 la limite du retors quand il \u00e9crit, dans un passage qui fait retour sur les entretiens :<\/p>\n<blockquote><p>On m\u2019a laiss\u00e9 prendre des notes, on m\u2019a demand\u00e9 souvent de ne pas faire \u00e9tat du nom, parfois ni du nom ni du pr\u00e9nom. Je ne pr\u00e9tends pas rapporter les mots tels qu\u2019ils m\u2019ont \u00e9t\u00e9 dits\u00a0: j\u2019en ai les trans\u00adcriptions dans mon ordinateur, cela passe mal, ne transporte rien de ce que nous en\u00adtendions, mes interlocutrices et moi-m\u00eame, dans l\u2019\u00e9vidence de la rencontre. Je notais \u00e0 mesure, sur mon carnet, les phrases pr\u00e9cises qui fixent une cadence, un vocabulaire, une mani\u00e8re en fait de tourner les choses. La conversation vous met d\u2019embl\u00e9e dans une perspective ouverte, tout ce qu\u2019on sugg\u00e8re au bout des phrases, et qui devient muet si on se contente de transcrire. (<em>DA\u00a0<\/em>: 42)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Pour ceux qui trouveraient les t\u00e9moignages trop po\u00e9tiques ou \u00ab\u00a0litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, ou qui y auraient reconnu la griffe de Bon, le narrateur, qui se fait passer pour l\u2019auteur, a cette r\u00e9ponse\u00a0: je ne rapporte pas tel quel, je recr\u00e9e l\u2019esprit des entretiens, faute de quoi tout resterait \u00ab\u00a0muet\u00a0\u00bb. Le dispositif est astucieux, qui force \u00e0 accepter la fiction au nom m\u00eame d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 au r\u00e9el.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, toutes les inventions et tous les montages deviennent possibles. Comme l\u2019ench\u00e2ssement de \u00ab\u00a0phrases (pr\u00e9tendument) recopi\u00e9es\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 62-68) ou l\u2019alternance, dans un m\u00eame entretien, du r\u00e9cit de r\u00eave et du r\u00e9cit d\u2019\u00e9v\u00e9nement, jusqu\u2019\u00e0 la confusion (voir le fragment inti\u00adtul\u00e9 <em>Vente aux ench\u00e8res de Daewoo Fameck, contenu et contenant, et ce qu\u2019ensuite on en r\u00eave<\/em>). Au long des entretiens, on retrouve partout de ces phrases qui se dressent comme des \u00e9crans de fum\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Je retranscris plein texte, sans raccourcis\u00a0: quand on \u00e9coutait G\u00e9raldine, on avait l\u2019impression d\u2019un livre ouvert, o\u00f9 les figures, \u00e9v\u00e9nements et faits auraient \u00e9t\u00e9 le mon\u00adde m\u00eame\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 89). Ou encore, au terme des fictions d\u2019entretien\u00a0: \u00ab\u00a0Moi je n\u2019ai jamais su pourquoi, Sylvia.\u00a0\/ Et cette phrase-l\u00e0, je sais que je la recopie exactement comme elle fut prononc\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>DA\u00a0<\/em>: 238). Le roman tente ainsi de r\u00e9tablir, <em>in extremis<\/em>, l\u2019authenticit\u00e9 et l\u2019exactitude phonographiques, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre permis pourtant tous les \u00e9carts.<\/p>\n<p>La distinction photographie\/phonographie est utile et signifiante au niveau \u00ab\u00a0mat\u00e9riel\u00a0\u00bb de l\u2019appa\u00adreil\u00adlage du roman. Mais sans doute s\u2019effondre-t-elle au niveau plus organique de la machine, de la m\u00e9canique de la langue. Faire image et faire parole, rendre visible et rendre lisi\u00adble, dire et montrer, ne sont-ce pas apr\u00e8s tout, dans le domaine de la litt\u00e9rature, deux aspects d\u2019une seule et m\u00eame op\u00e9ration ?<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><b><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-1\">Let\u00a0\u00bbs get retarded<\/a><\/b><br \/>\n<b><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/la-machinerie-du-roman-3\">Retour vers le futur<\/a><\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 en 1980, Mahigan Lepage a publi\u00e9 des livres num\u00e9riques aux \u00e9ditions publie.net (Carnet du N\u00e9pal, Vers l\u2019Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux \u00e9ditions du Noro\u00eet (Relief) et chez M\u00e9moire d\u2019encrier (une version r\u00e9vis\u00e9e et augment\u00e9e de Vers l\u2019Ouest). 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