{"id":1025,"date":"2012-01-24T16:19:56","date_gmt":"2012-01-24T15:19:56","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=1025"},"modified":"2013-01-21T18:07:35","modified_gmt":"2013-01-21T17:07:35","slug":"sylvain-coher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/sylvain-coher\/","title":{"rendered":"Sylvain Coher"},"content":{"rendered":"<p><br ><br \/>\n<a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/claro_coher_1.jpg\" rel=\"lightbox[1025]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/claro_coher_1-150x150.jpg\" alt=\"\" title=\"claro_coher_1\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"aligncenter size-thumbnail wp-image-1043\" \/><\/a><br \/>\n<br ><\/p>\n<blockquote><p><em>Hors-Sol<\/em> a rencontr\u00e9 Sylvain Coher et c&rsquo;\u00e9tait un samedi apr\u00e8s-midi. La veille, nous avions pu assister \u00e0 une lecture de <em>Car\u00e9nage<\/em> par l\u2019auteur, pr\u00e9sent\u00e9e par Claro. Il revenait \u00e0 ce dernier de pointer les \u00e9l\u00e9ments les plus justes, les plus touchants, au gr\u00e9 d&rsquo;un grand virage po\u00e9tique, d&rsquo;une divagation ? N&rsquo;est-ce pas d&rsquo;ailleurs le r\u00f4le de la litt\u00e9rature que de produire cet \u00e9cart, ce d\u00e9rapage, et d\u2019effleurer les sujets essentiels comme l\u2019amour, la mort ? Car c&rsquo;est un fait, que nous \u00e9vacuons d&#8217;embl\u00e9e, ami lecteur : le roman <em>Car\u00e9nage<\/em>, qui raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un motard, n&rsquo;est pas un roman sur la moto.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/coher_carenage.jpg\" rel=\"lightbox[1025]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/coher_carenage-158x300.jpg\" alt=\"\" title=\"coher_carenage\" width=\"158\" height=\"300\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1048\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Cette m\u00eame veille Sylvain Coher s&rsquo;est exprim\u00e9 sur les ondes de France Culture, racontant sa semaine, et la lecture \u00e0 la librairie <a href=\"www.charybde.fr\/\" target=\"_blank\">Charybde<\/a> repr\u00e9sentait un aboutissement. Et cet entretien, que vous allez lire, sans doute le pas au-del\u00e0.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un samedi apr\u00e8s-midi, et le soleil baignait g\u00e9n\u00e9reusement le quatorzi\u00e8me arrondissement. Nous avons choisi le petit jardin de ville bordant le bar de notre rendez-vous. Alors que des passereaux nous assistaient en portant des brindilles comme s&rsquo;ils r\u00e9clamaient du feu, nous avons entam\u00e9 un entretien m\u00e9morable, glissant sur le chemin du soleil jusqu&rsquo;\u00e0 sa disparition, qui fut aussi l&rsquo;heure de notre s\u00e9paration \u2014 les belles choses n&rsquo;ayant qu&rsquo;un temps. <\/p><\/blockquote>\n<p><br ><center><iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/2Yy9szBIKCw\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n<p><strong>Hors-Sol_ Je ne te pr\u00e9sente pas <em>HS<\/em>, que tout le monde conna\u00eet et appr\u00e9cie, mais je te restitue le contexte de cet entretien. Nous avons mis en place un vrai programme de lecture (ce qui est nouveau pour nous) et avons d\u00e9cid\u00e9 en politburo de choisir deux ou trois livres de la rentr\u00e9e et d&rsquo;essayer d&rsquo;en parler dans l&rsquo;ann\u00e9e. Tu fais partie de la s\u00e9lection et tu es le premier \u00e0 avoir r\u00e9pondu, donc tu inaugures cette ann\u00e9e litt\u00e9raire 2011-2012.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, je te pr\u00e9sente l&rsquo;esprit de l&rsquo;entretien : ce ne sont pas des questions tr\u00e8s nombreuses ni tr\u00e8s pr\u00e9cises ; plut\u00f4t on tourne autour de quelques th\u00e8mes qui nous semblent surgir de l&rsquo;\u0153uvre, et on d\u00e9rive ensemble, en ricochets, afin de pr\u00e9ciser tel ou tel argument. Ce qui nous pr\u00e9occupe, \u00e0 <em>HS<\/em>, c&rsquo;est la mani\u00e8re dont les livres sont \u00e9crits, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;ils am\u00e8nent \u00e0 la litt\u00e9rature, qui est d\u00e9j\u00e0 bien populeuse, au point qu&rsquo;on va, par exemple, acheter un nouveau (sempiternel) roman.<\/strong><\/p>\n<p>Sylvain Coher_ Ok.<\/p>\n<p><strong>HS_ De fait, je te donne d&#8217;embl\u00e9e les quelques th\u00e8mes autour desquels nous allons chercher \u00e0 tourner, si tu en es d&rsquo;accord : \u2014 le dehors ; \u2014 la vitesse ; \u2014 le silence ; \u2014 le fant\u00f4me ;  th\u00e8mes simples, essentiels.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Ok.<\/p>\n<p><strong>HS_ Ce roman raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un jeune homme, Anton, qui ne parvient pas \u00e0 rester en place ; marginal en soci\u00e9t\u00e9, il n&rsquo;a qu&rsquo;une passion : rouler la nuit, sur les routes des Vosges, \u00e0 travers les for\u00eats, dans les virages. Sa moto est une Triumph et il l&rsquo;a baptis\u00e9e L&rsquo;El\u00e9gante. Il a une petite amie, Leen, qui semble aussi amoureuse d&rsquo;Anton qu&rsquo;elle est jalouse de l&rsquo;El\u00e9gante. Le dehors est ce qui permet \u00e0 la fois de d\u00e9crire des paysages, bien entendu, mais aussi le sentiment d&rsquo;Anton, prisonnier de sa vie, prisonnier de cette vie-l\u00e0, et en qu\u00eate d&rsquo;absolu. Paradoxalement, harnach\u00e9 comme motard, le voil\u00e0 dehors prisonnier de son armure, dans son casque, derri\u00e8re sa visi\u00e8re, lui-m\u00eame enferm\u00e9 dans le dehors. Alors per\u00e7ons l&rsquo;abc\u00e8s tout de suite : ce n&rsquo;est pas un livre sur la moto, tu le r\u00e9p\u00e8tes \u00e0 l&rsquo;envi&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>SC_ La moto a \u00e9t\u00e9 un pr\u00e9texte. Pour \u00e9crire sur la vitesse, entre autres choses. Le th\u00e8me \u00e9tait r\u00e9barbatif pour un certain nombre de lecteurs. On m&rsquo;a dit, dans quelques librairies, le blocage des lecteurs qui reposent le livre quand on leur dit qu&rsquo;il s&rsquo;agit de motos et de motards. Le th\u00e8me est r\u00e9frig\u00e9rant. Et c&rsquo;est tr\u00e8s singulier, ce rejet, car on n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;aimer ou de ne pas aimer un th\u00e8me pour lire un livre (ni de conna\u00eetre la boxe pour lire <em>Le Colosse d\u2019argile<\/em> de Philippe Fusaro ; ou la p\u00eache pour <em>Le vieil homme et la mer<\/em>&#8230;) Passons. La moto, c\u2019est mal.<\/p>\n<p>Autre chose bizarre : pour ne pas \u00e9crire trop de b\u00eatises, je me suis beaucoup renseign\u00e9, j&rsquo;ai lu de nombreuses revues de motos, je suis all\u00e9 sur les forums de motards sur le net, j\u2019ai choisi l\u2019El\u00e9gante comme si j\u2019allais l\u2019acheter pour de vrai ; et pourtant j&rsquo;ai eu tr\u00e8s peu de retours de motards sur le livre ; et parmi ces retours certains \u00e9taient n\u00e9gatifs ! La moto c&rsquo;est un truc s\u00e9rieux, m\u2019a-t-on dit. On ne fait pas n&rsquo;importe quoi avec. Nous les motards, on est des gens s\u00e9rieux. On est prudents, etc. Pourtant, il suffit d&rsquo;aller sur le net pour rep\u00e9rer tr\u00e8s vite les tar\u00e9s de la vitesse et ce qu\u2019ils font avec des machines qui vont toujours un peu plus vite. <\/p>\n<p>En m\u00eame temps je n&rsquo;ai pas de regret car en me pla\u00e7ant dans l&rsquo;univers d\u2019un motard, j&rsquo;ai trouv\u00e9 et travaill\u00e9 ce que je cherchais : une certaine repr\u00e9sentation de l\u2019ext\u00e9rieur, donc du paysage. Le paysage est omnipr\u00e9sent et du coup, le livre d\u00e9passe les aspects un peu idiots dont on vient de parler.  C&rsquo;est vrai, les motos \u00e7a fait du bruit, \u00e7a pue, c&rsquo;est moche&#8230; mais les motards sont aussi des gens des grands espaces. Tout ce que veut mon personnage, Anton, c&rsquo;est sortir de la ville, du brouhaha social. Et dehors c&rsquo;est enfin le Far West. La nuit, la vitesse pure, la solitude. Il va prendre le \u00ab chemin des cr\u00eates\u00a0\u00bb, la Ligne bleue des Vosges \u2014 qui est aux dires de beaucoup l&rsquo;une des plus belles routes du monde ! Et le paysage d\u00e9file : la difficult\u00e9 de d\u00e9crire tout \u00e7a s&rsquo;est alors pr\u00e9sent\u00e9e. Je ne pouvais pas d\u00e9crire l&rsquo;espace dans la vitesse, il me fallait donc donner la sensation de la vitesse pour tenter d\u2019obtenir la sensation du paysage. La description est assez rapide, lapidaire. Prends l&rsquo;exemple de la for\u00eat : il fallait rendre l&rsquo;impression qu&rsquo;elle \u00e9tait partout autour (d&rsquo;Anton, du lecteur) sans se permettre de freiner le r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Pour le personnage comme pour toi et moi, qui venons de la campagne, le paysage a toujours un sens. La montagne, la foret ou la mer, ce sont de vrais personnages. Dans la partie des Vosges o\u00f9 j\u2019ai pos\u00e9 mon histoire, la d\u00e9sertification va avec le paysage. Des villages d\u00e9serts avec des chats pel\u00e9s et des routes qui rejoignent d\u2019autres routes&#8230;<\/p>\n<p><strong>HS_ On peut se demander alors si ce personnage est un signe avant-coureur de la civilisation, un pionnier, ou si au contraire, c&rsquo;est simplement un marginal.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Un pionnier marginal, bien s\u00fbr. L\u2019inverse m\u2019ennuie profond\u00e9ment. Un livre accompagne toujours un ou plusieurs autres livres. Derri\u00e8re <em>Car\u00e9nage<\/em>, il y a, entre autres, <em>De si jolis chevaux<\/em>, de Cormack Mc Carthy. Une sorte de faux Western o\u00f9 l\u2019espace est tour \u00e0 tour synonyme de souffrance ou de d\u00e9livrance. Et des m\u00f4mes qui fuient on ne sait trop quoi pour se rendre on ne sait trop o\u00f9. Bon, les chevaux, c\u2019\u00e9tait fait et bien fait. Il fallait donc trouver autre chose. De si jolies motos, mettons. La difficult\u00e9 \u00e9tait alors de gommer les descriptions trop explicites au centaure, par exemple, parce qu&rsquo;apr\u00e8s on tombe vite dans le clich\u00e9. J&rsquo;ai d\u00fb enlever au maximum les m\u00e9taphores \u00e9questres. Le poor lonesome cow-boy, mutique sur sa monture, dans de grands paysages, c&rsquo;\u00e9tait le pire des clich\u00e9s !<\/p>\n<p>Et chaque chose devient facilement un clich\u00e9 si on ne se m\u00e9fie pas. Les grandes \u00e9tendues, le centaure, la m\u00e9canique, la mort de la moto (un peu comme dans <em>Christine<\/em>), le type \u00e0 poil sous son blouson de cuir noir&#8230; mais je recherchais cette limite et quitte \u00e0 m\u2019en servir, j&rsquo;ai tent\u00e9 de jouer avec les clich\u00e9s mais juste en les effleurant, comme s\u2019ils me br\u00fblaient les doigts&#8230; Peut-\u00eatre n&rsquo;ai je pas assez de recul pour ne pas voir qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 le livre est r\u00e9ellement truff\u00e9 de clich\u00e9s !<\/p>\n<p>Et comment faire ? J&rsquo;ai un personnage qui part seul toutes les nuits sur sa moto dans les for\u00eats vosgiennes. J\u2019ai tent\u00e9 l\u2019usage d&rsquo;un langage po\u00e9tique, comme un contraste avec le cuir et le tatouage, et j\u2019ai recherch\u00e9 ici et l\u00e0 la pr\u00e9cision d\u2019un lexique purement m\u00e9canique, pour cr\u00e9dibiliser mon personnage et permettre de contrebalancer la m\u00e9taphore \u00e9questre. A chaque fois je devais m\u00e9langer les ingr\u00e9dients avec parcimonie, \u00e7a n\u2019allait pas de soi. Autant chercher \u00e0 rendre po\u00e9tique un atelier de m\u00e9canique.<\/p>\n<p><strong>HS_ Un personnage qui ne fait pas clich\u00e9, qui est tr\u00e8s beau et tr\u00e8s important dans le livre, bien entendu, c&rsquo;est Leen.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Leen repr\u00e9sente vraiment un personnage-type de lyc\u00e9e. Une fille jolie, un peu romantique, un peu frimeuse, un peu seule aussi, qui va s&rsquo;enticher du gars le moins accessible, le plus t\u00e9n\u00e9breux, peut-\u00eatre le plus dangereux parce que son r\u00eave est une lubie. Une obsession. Celui que les autres filles n\u2019auront pas, dit-elle. Mais c\u2019est un pi\u00e8ge qui se referme peu \u00e0 peu sur elle et son seul d\u00e9sir, au fond, c\u2019est d&rsquo;avoir un mec \u00ab normal \u00bb \u00e0 la maison. Quelqu&rsquo;un qui veille sur elle. Mais Anton est impropre \u00e0 cette vie-l\u00e0. Et il s&rsquo;enfuit la nuit sur sa b\u00e9cane plut\u00f4t que de rester avec elle. <\/p>\n<p>Ce qui me pla\u00eet dans cette id\u00e9e-l\u00e0, c\u2019est ce qui fait la difficult\u00e9 de vivre une passion, quelle qu\u2019elle soit. Ce qui rend certaines personnes attirantes, ce qui les distingue des autres, c\u2019est \u00e9galement ce qui les isole le plus. En cela, je trouve qu\u2019il y a beaucoup de points communs entre un motard, un peintre, un boxeur, un musicien, un joueur d\u2019\u00e9checs, un collectionneur de timbres ou&#8230; un \u00e9crivain.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 c\u2019est chic que ton nom se retrouve sur la couverture d\u2019un livre, mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9 on doit supporter tes humeurs changeantes ou que tu \u00e9crives chaque jour jusqu&rsquo;\u00e0 cinq heures du matin&#8230; l\u2019heure qu\u2019Anton choisit pour sortir, pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/p>\n<p><strong>HS_ Tu ferais un rapprochement entre Anton et Sylvain Coher ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Oui et non. Anton a un courage que je n\u2019ai pas. C\u2019est un jusqu\u2019au-boutiste. Il y a des \u00e9crivains tr\u00e8s ordonn\u00e9s qui peuvent \u00e9crire tant d&rsquo;heures par jour, un peu comme des artisans. Pour moi c\u2019est compliqu\u00e9. J\u2019ai toujours peur de m\u2019y mettre. Je retarde comme je peux. Je suis dans la lune. J\u2019attends que \u00e7a vienne. Parfois je ne fais que \u00e7a et puis j&rsquo;ai de longues p\u00e9riodes o\u00f9 je n&rsquo;\u00e9cris pas ; j&rsquo;ai besoin de bouger tout le temps et je dois occuper mes mains, donc je fais des trucs plus manuels avec une truelle et du ciment par exemple. Ce qui pourrait faire une ressemblance, c\u2019est le fait que j\u2019\u00e9crive la nuit, lorsque tout le monde dort. Lorsque plus rien ne peut me distraire, pas m\u00eame sur Facebook&#8230; <\/p>\n<p><br ><center><iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/SdCJRqH_IqU\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n<p><strong>HS_ Pour revenir aux motards, si c&rsquo;est une caste, elle semble tr\u00e8s solidaire, et tr\u00e8s codifi\u00e9e, un peu comme les geeks.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Je ne sais pas exactement ce que sont les geeks. Mais comme pour toutes les castes, ceux qui en font partie la prennent toujours tr\u00e8s au s\u00e9rieux. La moto dit quelque chose du monde et de l&rsquo;homme aussi. Il y a tout un code effectivement, parfois romantique, souvent symbolique. Un lexique, des proverbes, des revues, un r\u00e9seau. Mais le motard est plus isol\u00e9 aujourd&rsquo;hui. La route est nettement plus polic\u00e9e, et surtout la repr\u00e9sentation de l\u2019\u00e9vasion telle que la soci\u00e9t\u00e9 la fantasme se retrouve davantage \u2013 pour la jeunesse notamment \u2013 dans l\u2019usage des nouvelles technologies. Le motard me semble d\u2019un autre temps, et je ne pense pas qu\u2019il repr\u00e9sente encore ce qu\u2019il a pu repr\u00e9senter autrefois. Beaucoup de papys bien tranquilles ont une Harley briqu\u00e9e \u00e0 la brosse \u00e0 dent dans leur garage et dans les villes le scooter est roi pour le simple d\u00e9placement. Les valeurs un peu old-school du motard ne sont plus dans l\u2019air du temps. L\u00e0 je parle du loup solitaire, d&rsquo;<em>Easy rider<\/em>&#8230; C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai choisi une moto de vitesse : c&rsquo;\u00e9tait le motard id\u00e9al, le dernier chevalier errant, celui qui accepte \u00e0 regret de prendre un passager [Leen, qualifi\u00e9e de passag\u00e8re], car il sait que \u00e7a nuira \u00e0 ses performances. <\/p>\n<p><strong>HS_ C&rsquo;est pourtant une \u201cvraie\u201d histoire d&rsquo;amour&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>SC_ A l&#8217;emporte-pi\u00e8ce oui, mais quand m\u00eame, faut bien l\u2019avouer, c&rsquo;est une histoire d&rsquo;amour. Mais une histoire d&rsquo;amour \u00e0 trois o\u00f9 L&rsquo;El\u00e9gante s&rsquo;interpose entre Leen et Anton. Une relation anthropomorphique &#8211; comme dans <em>Christine<\/em>, encore, o\u00f9 la voiture est assimil\u00e9e \u00e0 une femme. <\/p>\n<p>L\u2019amour vient en plus. Ce qui m&rsquo;a int\u00e9ress\u00e9, formellement, c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9crire sur la vitesse. Dans un monde qui c\u00e9l\u00e8bre la vitesse et qui toujours va plus vite, on bride de plus en plus ce qui roule ; la vitesse, magnifi\u00e9e dans les ann\u00e9es 70, est aujourd&rsquo;hui un enjeu soci\u00e9tal de s\u00e9curit\u00e9. On ne verrait plus un film comme <em>Un rendez-vous<\/em> (1976), de Claude Lelouche, qui roule \u00e0 tout allure avec sa voiture personnelle et sans doublage ni autorisations dans un Paris endormi&#8230;<\/p>\n<p>Dans ces m\u00eames ann\u00e9es, la jeunesse (les gar\u00e7ons notamment) avait un amour immod\u00e9r\u00e9 pour la chose m\u00e9canique ; on d\u00e9montait les br\u00eales, on les remontait \u00e0 coups de marteau et avec trois cass\u00e9es on vous en faisait une qui roule. Aujourd&rsquo;hui, pour les jeunes, c&rsquo;est super ringard. Les jeunes aujourd&rsquo;hui ont plein de trucs \u00e0 faire \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la maison. Les parents savent bien qu&rsquo;il est vraiment difficile de mettre un ado dehors ! A l&rsquo;\u00e9poque (et pour Anton encore, et quelques autres sans doute), il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une chose qui vous attirait : c&rsquo;\u00e9tait aller dehors. Loin. Vite.<\/p>\n<p>En Lorraine, comme dans nombre de campagnes fran\u00e7aises, c\u2019est \u00e0 dire loin des grandes villes, il n&rsquo;y a toujours rien \u00e0 faire (pas plus que dans les 70&rsquo;s, du reste). C&rsquo;est un peu <em>La vie de J\u00e9sus<\/em> (le tr\u00e8s beau film de Bruno Dumont) au quotidien. <\/p>\n<p>Anton joue bien aux jeux-vid\u00e9os, comme un jeune adulte d\u2019aujourd&rsquo;hui, mais je n&rsquo;ai pas trop pouss\u00e9 de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 : il n&rsquo;y joue que pour se rappeler son jouet grandeur nature. Il a un travail, un pensum pour passer le temps et il tr\u00e9pigne au bureau en n&rsquo;attendant que le moment, juste avant que le monde ne s&rsquo;\u00e9veille, o\u00f9 il va pouvoir chevaucher l&rsquo;El\u00e9gante et rouler \u00e0 toutes berzingues sur les routes des Vosges. C\u2019est peut-\u00eatre ce que je lui envie le plus !<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a que a que \u00e7a qui l&rsquo;apaise, qui l&rsquo;attire et le maintient en vie. C\u2019est sa v\u00e9ritable passion. Et bien qu&rsquo;\u00e9tant avec Leen (ce qu&rsquo;il accepte volontiers) et quoi qu\u2019elle fasse pour le s\u00e9duire ou le retenir, elle passera toujours apr\u00e8s l\u2019El\u00e9gante. <\/p>\n<p><strong>HS_ Tu parles de la campagne. L\u00e0 aussi c&rsquo;est un espace singulier, une \u00e9chappatoire, un espace pratiquement vierge (je veux dire l&rsquo;histoire n&rsquo;aurait aucun sens si les vir\u00e9es \u00e9taient urbaines). Cet espace est fait pour le dehors, si j&rsquo;ose dire. Et ce dehors est anim\u00e9, vivant, il est plein de mouvements de b\u00eates, des chasses, des obstacles (des entraves) qui a tout instant peuvent survenir. C&rsquo;est le dehors qui pulse&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>SC_ J&rsquo;oscille toute l\u2019ann\u00e9e entre mon bord de mer et Paris. Mais d\u00e8s que j&rsquo;en ai l&rsquo;occasion, je retrouve la campagne. Le ciel, le vrai silence, la v\u00e9ritable nuit.<\/p>\n<p>La nuit, c&rsquo;est l\u00e0 que le dehors est le plus vrai. On ne peut le conna\u00eetre qu&rsquo;\u00e0 la campagne, dans le vide apparent de la campagne. La respiration de la nuit, la lumi\u00e8re d\u2019un bout de lune, le noir tout autour, les bruits de la nuit. C&rsquo;est tout un univers fantastique qui me fascine, qui ravive les peurs d&rsquo;enfants, celles des contes d&rsquo;enfants. Les loups sont toujours dans les campagnes&#8230;<\/p>\n<p>Un autre sentiment dans la nuit et le dehors, c&rsquo;est d&rsquo;avoir tous les sens aux aguets. J&rsquo;adore r\u00f4der la nuit et me promener dans le noir  \u2014 il faut imaginer des habitations sans aucune lumi\u00e8res ext\u00e9rieures sinon la lune ou les \u00e9toiles. Au bout de quelques ann\u00e9es pourtant, tu finis par prendre un chien m\u00eame si tu n\u2019aimes pas \u00e7a, juste pour justifier de te retrouver comme \u00e7a : seul, dehors, la nuit. Et ta pr\u00e9sence dehors, nuitamment, n&rsquo;est pas toujours appr\u00e9ci\u00e9e. <\/p>\n<p>Dans ces conditions, on touche aux limites de ce monde, on est dans un entre-deux entre la fiction et le r\u00e9el. Tout peut se passer. Tout peut arriver, tandis qu\u2019il ne se passe jamais rien. La campagne est ce vide o\u00f9 tout est toujours envisageable.<\/p>\n<p><br ><center><iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/rQwVVH9YbcI\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n<p><strong>HS_ J&rsquo;insiste sur le dehors, car tu viens de dire que tout peut se passer dans ces conditions ; pr\u00e9cis\u00e9ment : ne peut-on pas voir dans la nuit, dans le dehors b\u00e9ant un espace particuli\u00e8rement riche et particuli\u00e8rement ouvert \u00e0 la fiction : un lieu, d&rsquo;o\u00f9 surgissent les loups, les monstres, les histoires qui font peur, les ogres, bref tout le fondamental de la narration, la litt\u00e9rature m\u00eame ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Dans le roman, il y a r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;une seule et m\u00eame nuit. Dans cette unique nuit (comme l&rsquo;attestent les statuts Facebook de la Passag\u00e8re) la narration fait revivre (via le r\u00eave ou la m\u00e9moire) plusieurs nuits, toutes les autres nuits. Alors oui, cet espace de la nuit co\u00efncide avec l&rsquo;espace narratif. Quand le personnage s&rsquo;arr\u00eate, avec la nuit (quand la nuit et Anton s&rsquo;arr\u00eatent) c&rsquo;est un arr\u00eat d\u00e9finitif. Mais en tout et pour tout, le livre d\u00e9bute deux heures avant l&rsquo;accident et sa lecture dure environ deux heures. Il y a une correspondance entre le temps de la narration et le temps de la lecture. L\u2019espace central, c\u2019est celui du r\u00eave ou du souvenir.<\/p>\n<p>La nuit c&rsquo;est \u00e9galement le temps du sommeil. Leen, qui ne dort pas, envoie ses posts r\u00e9guli\u00e8rement sur FB. Elle imagine le pire, elle sait qu&rsquo;il adviendra. Le temps du sommeil c&rsquo;est celui de la terreur de l&rsquo;accident, pour ce motard comme pour l\u2019automobiliste ou le simple pi\u00e9ton. C&rsquo;est l\u00e0 aussi que s&rsquo;ouvrent les portes des limbes, les morts, les b\u00eates, les monstres et les fant\u00f4mes que nous c\u00f4toyons.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le temps fig\u00e9 \u00ab entre le pont et de l&rsquo;eau \u00bb. Cette temporalit\u00e9 du cur\u00e9 d&rsquo;Ars (1786-1859) qui est une magnifique suspension. Questionn\u00e9 par le parent d\u2019un chr\u00e9tien qui venait de se suicider, le Saint Cur\u00e9 dit : \u00ab Entre le pont et l\u2019eau, il a eu le temps de se tourner vers la mis\u00e9ricorde de Dieu \u00bb. J\u2019adore cette phrase ! Elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 l\u2019emploi ; il suffisait simplement de virer la \u00ab mis\u00e9ricorde de Dieu \u00bb, qui g\u00e2chait un peu la f\u00eate. Et le tour \u00e9tait jou\u00e9.<\/p>\n<p>Reste cette id\u00e9e de temps suspendu, comme une chance de plus. Ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 eu un accident de voiture me comprendront. Entre le blocage des roues et l&rsquo;impact, il peut n\u2019y avoir que cent m\u00e8tres et quelques secondes, quelques secondes \u00e0 peine et pourtant ce temps minuscule vous semble infini. Quelque chose s&rsquo;ouvre ici, d&rsquo;essentiel. C&rsquo;est ce moment-l\u00e0 qui m&rsquo;a int\u00e9ress\u00e9, c&rsquo;est aussi le moment de l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable et de ce que l\u2019on nomme idiotement \u00ab les comportements \u00e0 risque \u00bb, pour les ados. Ce moment o\u00f9 tu vas te faire du mal pour chercher du mieux, c&rsquo;est un temps subitement tr\u00e8s diff\u00e9rent, \u00e0 la fois tr\u00e8s court et tr\u00e8s long.<\/p>\n<p>Cela m&rsquo;\u00e9voque \u00e9galement la verticalit\u00e9 de la chute. La vitesse est  repr\u00e9sent\u00e9e comme \u00e7a, entre le pont et l&rsquo;eau : comme une bille jet\u00e9e d&rsquo;un pont. En voiture, la vitesse est nettement une sensation horizontale. En moto, \u00e0 cause de la proximit\u00e9 du dehors et de la vitesse, du risque encouru, c&rsquo;est plus \u00e9videmment une chute. La moto est un sport vertical.<\/p>\n<p>Tu connais <em>Hors saison<\/em> [qui repara\u00eet chez Babel], c&rsquo;est le premier livre que j&rsquo;ai \u00e9crit et c\u2019est celui qui est le plus proche de celui-ci. Ces deux livres se r\u00e9pondent \u00e0 presque vingt ans d\u2019intervalle, et pour moi ce sont des faux jumeaux. Dans <em>Hors saison<\/em>, le personnage central, Solenn, est une jeune fille morte qui n&rsquo;arrive pas \u00e0 tomber, ni \u00e0 rena\u00eetre. Un autre personnage, presque identique, \u00e0 la frange pr\u00e8s, vit ainsi avec le fant\u00f4me de Solenn, dans cet espace-temps de la suspension. C&rsquo;est le revers de l&rsquo;histoire d&rsquo;Anton. Solenn peut revenir, mais \u00e0 l&rsquo;envers. Quand tu es entre le pont et l&rsquo;eau, tu es dans cette imm\u00e9diate \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>HS_ Un motif narratif r\u00e9current, c&rsquo;est l&rsquo;hirondelle, qui repr\u00e9sente \u00e0 la fois la vitesse, mais aussi, je trouve, des oiseaux qui reviennent, qui reviennent toujours au nid. Est-ce qu&rsquo;Anton ne tourne pas un peu en rond ? De plus l&rsquo;hirondelle indique le pr\u00e9sage chez les Anciens&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Dans <em>Hors saison<\/em> toujours, il y avait une mallette&#8230; on ne sait pas, on ne saura jamais ce qu&rsquo;elle contenait. Et ici l\u2019hirondelle est une sorte de mallette un peu myst\u00e9rieuse. C\u2019est un ingr\u00e9dient de roman policier, ni plus ni moins. C&rsquo;est aussi un vrai moteur d&rsquo;\u00e9criture, pour moi, ce m\u00e9lange des genres. L&rsquo;entre-genre, mettons. C&rsquo;est aussi tr\u00e8s stimulant pour la lecture, ce fameux \u00ab pr\u00e9sage \u00bb (bon ou mauvais). Le cerveau est toujours stimul\u00e9 par des interrogations, quelles qu\u2019elles soient. Et les hirondelles, dans <em>Car\u00e9nage<\/em>, ce sont \u00e9galement les deux fr\u00e8res ennemis (Anton et Arman), mais c&rsquo;est vraiment la plus simple explication. Personnellement, je pr\u00e9f\u00e8re l\u2019id\u00e9e d\u2019un oiseau mort qui serait transmis des mains d&rsquo;un fant\u00f4me aux mains du mourant. Puisqu\u2019on ne sait pas ce qui est r\u00e9el, v\u00e9cu ou pas.<\/p>\n<p>Et puis je n\u2019aime pas tout expliquer. Et je ne dispose pas non plus de toutes les solutions, souvent parce que j\u2019ai la flemme de me poser des questions sur les pourquoi et les comment de l\u2019histoire. Par dessus tout, je crois \u00e0 ce que dit Bernard Shaw \u00e0 la fin de son <em>Pygmalion<\/em> : pourquoi vous faudrait-il une fin, une explication, etc. Mon livre se termine simplement sur la victoire de Leen. C&rsquo;est elle qui gagne \u00e0 la fin. Pour l\u2019amour, contre la machine, presque malgr\u00e9-elle (ce dernier point reste une hypoth\u00e8se). C&rsquo;est elle qui leur survit, \u00e0 tous les deux. C&rsquo;est elle qui obtient Anton. Anton mort mais Anton quand m\u00eame. Et c\u2019est Leen qui triomphe enfin, sans mauvais jeu de mot, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p><strong>HS_ Au point qu&rsquo;on peut se demander si Anton n&rsquo;est pas d\u00e9j\u00e0 mort \u2014 d\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ C&rsquo;est tout \u00e0 fait possible.<\/p>\n<p>Au d\u00e9part, tout ceci ne prenait que trois lignes. Le propos du livre c\u2019est d\u2019abord un banal accident. L&rsquo;histoire n&rsquo;est que l&rsquo;histoire d&rsquo;un accident d&rsquo;un jeune \u00e0 moto, comme on en lit dans tous les journaux \u00e0 longueur d&rsquo;ann\u00e9es. Le reste n&rsquo;est que bricolage et fantasmes d\u00e9raisonnables. Le reste est \u00e9criture, litt\u00e9rature qui s&rsquo;agr\u00e8ge et qui fait appara\u00eetre des fant\u00f4mes et des monstres. <\/p>\n<p>Ce qui fait que je n&rsquo;\u00e9prouve aucune g\u00eane \u00e0 dire que mon h\u00e9ros meurt \u00e0 la fin, ou qu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 mort dans le livre. A quoi bon le cacher ?<\/p>\n<p>Il y a les traces, \u00e9voqu\u00e9es au d\u00e9but : on peut tout \u00e0 fait imaginer que Leen vit avec Arman et avec le souvenir d&rsquo;Anton. Elle le poursuit, le d\u00e9sire, comme si tout \u00e9tait irr\u00e9el.<\/p>\n<p><center><br ><br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/5hycEG1PkjA\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n<p><strong>HS_ C&rsquo;est le caract\u00e8re taiseux d&rsquo;Anton qui frappe \u00e9galement, comme si ce dehors auquel il se voue, sauvage, vierge, n&rsquo;\u00e9tait pas communicable, ne souffrait aucun mot \u2014 silence que pourtant il t&rsquo;a fallu rendre. Je me demandais aussi si ce silence n&rsquo;\u00e9tait pas celui du fant\u00f4me qu&rsquo;il peut \u00eatre ou de la machine qu&rsquo;il aspire \u00e0 devenir.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ J&rsquo;avais simplement envie d&rsquo;un personnage silencieux. C&rsquo;\u00e9tait un tout petit d\u00e9fi personnel, d\u2019opposer un personnage silencieux \u00e0 une prose plut\u00f4t bavarde et po\u00e9tique. Car mon \u00e9criture peut facilement devenir bavarde ! Et d&rsquo;autre part il y a la difficult\u00e9 pour moi d\u2019\u00e9crire des dialogues trop pouss\u00e9s. Anton devait \u00eatre silencieux et cela me permettait \u00e9galement d&rsquo;aller plus sur les descriptions, de me focaliser sur la vitesse et le paysage, etc. Et puis le silence collait effectivement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue, aux paysages et \u00e0 la nuit.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9criture, dans la litt\u00e9rature, je me sens proche du baroque, voire du kitsch et bien moins du factuel. Je choisis les th\u00e8mes et les formules comme on chine dans un grand march\u00e9 aux puces. L&rsquo;hirondelle, la moto, je suis simplement all\u00e9 les chercher au pied de chez moi, lorsque j\u2019habitais en Lorraine. <\/p>\n<p>J&rsquo;ai longuement h\u00e9sit\u00e9 sur le monologue int\u00e9rieur. Est-ce qu&rsquo;Anton devait \u00eatre le narrateur ? Ce n&rsquo;\u00e9tait pas possible. Son \u00ab imaginaire \u00bb me semblait plus fade que celui de Leen, quelque part, mais je n\u2019avais pas non plus envie que celle-ci porte \u00e0 elle seule tout le r\u00e9cit. Du coup, j\u2019ai choisi d\u2019\u00e9crire du ciel (la formule est de Michon, je crois), c\u2019est \u00e0 dire de nulle part et de partout \u00e0 la fois, et la voix qui porte le r\u00e9cit est autant celle d\u2019Anton que celle de Leen. (Ni vu ni connu&#8230;)<\/p>\n<p><br ><a href=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/claro_coher_2.jpg\" rel=\"lightbox[1025]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/claro_coher_2.jpg\" alt=\"\" title=\"claro_coher_2\" width=\"449\" height=\"800\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1044\" \/><\/a><br ><\/p>\n<p><strong>HS_  Tu parles d&rsquo;<em>entregenre<\/em> : est-ce que tu es influenc\u00e9 par d&rsquo;autres genres, justement, que le r\u00e9cit ou le roman typiques ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Je lis principalement de la po\u00e9sie contemporaine, le roman m&rsquo;ennuie souvent, son pi\u00e9tinement, ses \u00e9mois qui sont rarement les miens&#8230; (Il y a quand m\u00eame d\u2019\u00e9normes exceptions, hein !) Je lis aussi des polars, du roman noir. Ce qui m&rsquo;int\u00e9resse c\u2019est la rencontre, les montages&#8230; Ce fameux \u00ab entregenre \u00bb, pour moi, c\u2019est lorsque la po\u00e9sie fait na\u00eetre mille histoires et lorsque le roman se met \u00e0 faire sonner ses phrases comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un instrument. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai lu Faulkner j\u2019avais des frissons sur les bras, tu vois ? C\u2019est l\u2019id\u00e9al absolu, le frisson : c\u2019est ce que je cherche \u00e0 chaque page dans mes lectures. La po\u00e9sie produit du d\u00e9sordre, et le roman, lui, en revanche, ordonne. (Il y avait une vid\u00e9o d&rsquo;Oliver Rohe, sur le net, o\u00f9 il exprimait cela tr\u00e8s bien.) Mon petit r\u00eave \u00e0 moi, c&rsquo;est de r\u00e9ussir \u00e0 mettre du d\u00e9sordre dans un roman apparemment bien rang\u00e9. C\u2019est loin d\u2019\u00eatre \u00e9vident. Mais \u00e7a permet d\u2019\u00e9crire encore.<\/p>\n<p><strong>HS_ Parlons vitesse, justement. C&rsquo;est un th\u00e8me du livre, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du livre, mais c&rsquo;est aussi sa lecture, qui est br\u00e8ve.<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est le besoin de vitesse propre \u00e0 notre monde. Nous sommes en 2011, et on va vite. La litt\u00e9rature qui pi\u00e9tine \u00e0 longueur de pages, \u00e7a m&#8217;emmerde assez vite. J&rsquo;ai \u00e9galement besoin que \u00e7a aille vite. Des gens m\u2019ont dit : \u00ab\u00a0Je l&rsquo;ai lu en trois heures, Car\u00e9nage\u00a0\u00bb. \u00c7a me convient, y compris pour ce qu&rsquo;on a dit auparavant du temps de la narration et de la lecture. Et tant mieux si on saute quelques lignes.<\/p>\n<p><strong>HS_ \u00c7a m&rsquo;\u00e9voque la fin du ch\u0153ur des habitants et l&rsquo;excellent et final \u00ab finissez d&rsquo;entrer \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Pour le ch\u0153ur, j&rsquo;ai men\u00e9e une petite recherche sur le patois lorrain, et sur les dictons que j\u2019ai pu trouver. \u00ab La clef dont on se sert est toujours celle qui brille \u00bb, c\u2019est vraiment magnifique, non ? J&rsquo;avais besoin \u00e0 cet endroit d&rsquo;une esp\u00e8ce de sagesse un peu d\u00e9connect\u00e9e. Un truc \u00e0 la fois compr\u00e9hensible et d\u00e9cal\u00e9, sans pour autant jouer \u00e0 l\u2019imitateur rural, ce dont je ne serais pas capable.<\/p>\n<p>Pour moi la clef du livre est dans cette id\u00e9e : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un comportement \u00e0 risque ? C&rsquo;est devenu un leitmotiv ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, alors m\u00eame que l&rsquo;objet de transgression s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9. Les jeunes et leurs fameux comportements \u00e0 risque, qui te font penser que si tu donnes une cuiller \u00e0 un jeune, il finira bien par se la planter dans l\u2019\u0153il ! Avant c&rsquo;\u00e9tait la bagnole et ses accidents, puis \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le SIDA et les pratiques sexuelles que la bonne morale conspue. Depuis quelques ann\u00e9es c&rsquo;est devenu internet et aujourd&rsquo;hui \u00e7a devient la peur de manger du bisph\u00e9nol ou des antibiotiques. Anton veut juste vivre un peu plus, fr\u00f4ler la limite, cette fameuse limite qu&rsquo;il ne faut jamais franchir&#8230; Et ce faisant il accepte l&rsquo;id\u00e9e de la mort brutale, de l&rsquo;accident. Oui, \u00e7a peut mal tourner. C&rsquo;est dans ce frisson m\u00eame de la limite qu&rsquo;il prend du plaisir, et c&rsquo;est presque un plaisir amoureux, tr\u00e8s intense. Personnellement, j\u2019arrive \u00e0 comprendre \u00e7a.<\/p>\n<p>Avant l&rsquo;accident, juste avant l&rsquo;accident, il exag\u00e8re. Il va trop loin (et il le sait) non pas forc\u00e9ment pour mourir, simplement pour aller plus loin, pour voir toujours plus loin. Voil\u00e0 Anton : c&rsquo;est un comportement \u00e0 risque ambulant. Pour se d\u00e9passer, il doit toujours trouver un plaisir sup\u00e9rieur au pr\u00e9c\u00e9dent. Comme un banal actionnaire d\u2019entreprise, finalement : toujours un peu plus, quitte \u00e0 tout casser&#8230;<\/p>\n<p><strong>HS_ Se r\u00e9aliser ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ En un sens, oui. Vivre plus. Travailler moins. Ce qui terrifie Anton c&rsquo;est la solution, le bonheur qu&rsquo;on lui propose c\u2019est pire qu\u2019une pierre tombale. Cela ne lui convient pas du tout. On peut le comprendre. Le bureau dans lequel je l\u2019ai cruellement mis, aupr\u00e8s de cette Madame Edward qu\u2019il me semble avoir crois\u00e9 tant de fois, je n\u2019en voudrais pas non plus&#8230;<\/p>\n<p><center><br ><iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/aYmEp3QhrKs\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n<p><strong>HS_ Pourtant dans la sc\u00e8ne finale, le personnage principal est bien Leen ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ La sc\u00e8ne d\u2019amour a \u00e9t\u00e9 la plus difficile \u00e0 \u00e9crire, non pour ce qui est du propos ou de la langue, mais pour l\u2019impossible justesse des mots. Il fallait que ce soit ni vulgaire, ni macabre. Pour Leen, Anton n&rsquo;est pas compl\u00e8tement mort, il est juste un peu moins vivant&#8230; Alors que ce type n\u2019aura v\u00e9cu que pour sa moto, cette fille qui l&rsquo;aime va finalement le modeler pour elle-m\u00eame, dans une sc\u00e8ne d&rsquo;amour qui est une r\u00e9v\u00e9lation, l\u2019\u00e9piphanie. C&rsquo;est aussi une sc\u00e8ne d\u2019amour initiale, comme une premi\u00e8re fois : il est gauche, elle le guide. C&rsquo;est lent, laborieux mais doux. Du moins je l\u2019esp\u00e8re pour eux&#8230;<\/p>\n<p><strong>HS_ Je r\u00e9p\u00e8te souvent que ce qui importe dans l&rsquo;\u00e9criture c&rsquo;est l&rsquo;entre-deux. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s content quand tu as parl\u00e9 d&rsquo;<em>entregenre<\/em> (on a ses petits orgueils). Cette sc\u00e8ne d&rsquo;amour marque pour moi l&rsquo;investissement d&rsquo;un espace pure-fiction que g\u00e9n\u00e9ralement on ne veut pas affronter, cette partie de r\u00e9el qui nous \u00e9chappe toujours. Et que le roman doit justement aller chercher, visiter, habiter, occuper.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ La sc\u00e8ne de l&rsquo;accident se devait d&rsquo;\u00eatre bien avant la fin, elle ne pouvait pas conclure le livre. Le lecteur ing\u00e9nu ou press\u00e9 n&rsquo;attend qu\u2019une sc\u00e8ne romanesque d&rsquo;accident, avec la mort, avec la souffrance, etc. Or j&rsquo;avais besoin d&rsquo;une sc\u00e8ne finale qui d\u00e9place l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du livre vers cet entre-deux, et j&rsquo;ai imagin\u00e9 cette sc\u00e8ne inesp\u00e9r\u00e9e. Une sc\u00e8ne d&rsquo;amour finale. J&rsquo;ai bien essay\u00e9 de la d\u00e9placer, la sc\u00e8ne de l&rsquo;accident, mais cette sc\u00e8ne d&rsquo;amour \u00e9tait comme coup\u00e9e, isol\u00e9e et perdait tout son caract\u00e8re&#8230; d&rsquo;irradiation. C&rsquo;est la raison pour laquelle le ch\u0153ur des villageois se trouve au milieu, c\u2019est lui qui fait l&rsquo;articulation entre les autres sc\u00e8nes, celle de la mort, celle de l&rsquo;amour. <\/p>\n<p>En f\u00e9vrier dernier, j\u2019ai essay\u00e9 (le livre a \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9 en mai !) d&rsquo;\u00e9crire d&rsquo;autres fins sur les \u00e9preuves. En vain. Pourtant j&rsquo;aime bien les constructions sym\u00e9triques dans les chapitres et ici le dernier est tr\u00e8s court. Tant pis. Au moins, comme \u00e7a je dispose de plein de fins qui ne fonctionnent pas. Et seule cette construction \u201cmarchait\u201d selon moi.<\/p>\n<p><strong>HS_ Une question sur les \u0153uvres dont il est question dans le livre : les films ; on a parl\u00e9 de <em>Christine<\/em> et de Stephen King, de <em>Duel<\/em>, <em>Easy Rider<\/em>, etc. <\/strong><\/p>\n<p>SC_ J&rsquo;ai sciemment \u00e9vacu\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e toutes ces r\u00e9f\u00e9rences en les citant, pour passer \u00e0 autre chose&#8230; alors passons \u00e0 autre chose !<\/p>\n<p><strong>HS_ Pourtant il y a un livre et un film dont on ne trouve pas trace&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Tu ne vas pas me sortir <em>Crash<\/em> ?<\/p>\n<p><strong>HS_ Eh bien&#8230; justement, si, o\u00f9 est <em>Crash<\/em> ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Tu peux chercher, il n&rsquo;y est pas. Et je n\u2019aime ni le livre ni le film. Si je pouvais me permettre d\u2019\u00eatre complaisant par rapport \u00e0 l&rsquo;imaginaire du danger, de la vitesse et de la m\u00e9canique, je ne voulais aucune complaisance par rapport \u00e0 la mort elle-m\u00eame. Leen est une v\u00e9ritable amoureuse et Anton est un vrai motard. Il est \u00e9quip\u00e9 comme pour un voyage en jet et il a une hyper perception du danger. Il a int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de la mort comme son armure de motard. Mais il ne nourrit aucun id\u00e9al macabre du tout. Il est dans le d\u00e9fi. Il est tr\u00e8s conscient du jeu dangereux auquel il joue (et il joue souvent, comme on le voit avec la sc\u00e8ne de la roulette russe). On peut le voir comme un fant\u00f4me, on peut virer sur le fantastique ou l&rsquo;\u00e9trange si on veut. Mais pas sur le macabre, comme <em>Crash<\/em>. \u00c7a ne m&rsquo;int\u00e9ressait pas. Il faut vivre avec la conscience du risque, pas simplement la complaisance de le savoir l\u00e0.<\/p>\n<p>&#8230;\/&#8230;<\/p>\n<blockquote><p>Apr\u00e8s que le soleil eut fini de balayer le square, nous nous sommes lev\u00e9s ; satisfaits de cet \u00e9change. En retournant vers le m\u00e9tro, je me suis soudain rappel\u00e9 d&rsquo;une question que j&rsquo;aurais voulu lui poser.\n<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><strong>HS_ Ah, et une musique, une musique qui t&rsquo;a accompagn\u00e9 dans ce livre. J&rsquo;imagine pas <em>Born to be wild<\/em> ou <em>Highway 61<\/em> ?<\/strong><\/p>\n<p>SC_ Tu ne le diras pas aux lecteurs d&rsquo;<em>HS<\/em>, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n<p><strong>HS_ Bien s\u00fbr que non.<\/strong><\/p>\n<p>SC_ La jeune fille et la mort.<\/p>\n<p>_HS.<\/p>\n<p><br ><center><iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/gW57vTzNCGg\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/center><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors-Sol a rencontr\u00e9 Sylvain Coher et c&rsquo;\u00e9tait un samedi apr\u00e8s-midi. La veille, nous avions pu assister \u00e0 une lecture de Car\u00e9nage par l\u2019auteur, pr\u00e9sent\u00e9e par Claro. Il revenait \u00e0 ce dernier de pointer les \u00e9l\u00e9ments les plus justes, les plus touchants, au gr\u00e9 d&rsquo;un grand virage po\u00e9tique, d&rsquo;une divagation ? 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